Top 2019 : l’année discrète

photo d'Elice Moore
Photo : Elice Moore

On a hésité à qualifier cette année d’“année sans chefs d’œuvre” avant de réaliser combien les excellents disques avaient été nombreux en 2019 et combien la formule aurait été péjorative pour tous les superbes disques qu’on a écoutés, appréciés et chroniqués avec passion. Mais voilà : il y a des années où on a l’impression, tout en s’étant régalés, de ne pas avoir été mis face à une œuvre aussi marquante qu’un Sophia, il y a deux ans, ou même que l’inusable Pauline Drand de l’an dernier. Une année au cours de laquelle tout le monde s’est régalé, parce que tout est bon, mais aucun plat ne fait l’unanimité du jury.

Nos albums chouchous sont venus, ont vaincu et puis ont été eux-mêmes chassés par d’autres tout aussi valeureux, sans qu’aucun n’ait l’audace et finalement l’outrecuidance de vouloir devancer tous les autres, de briller devant tous les autres. Peut-être est-ce l’effet pervers d’un niveau général relevé jusqu’à frôler l’excellence ? Ou sommes-nous blasés ? La tendance est marquée puisque déjà l’an dernier, nous déplorions l’éclatement des tribus, en même temps que nous nous en réjouissons. Il y a maintenant autant de tops que d’oreilles (voire un peu plus), autant de tops que de sensibilités et une quasi impossibilité mathématique de dégager un lauréat qui soit autre chose que la somme de nos arrangements.

Les chouchous de l’année sont des chouchous modestes, des chouchous intimes et des chouchous qu’on consomme (sur scène ou dans l’antre de sa chambre) entre happy few, des chouchous discrets et cérébraux (mais pas que), organiques et virevoltants, bouillants et tranchants mais presque à chaque fois des chouchous qui ne font pas les gros titres ou n’en imposent à personne. La musique indé est de plus en plus clandestine. Elle devient année après année de plus en plus invisible et sociologiquement cantonnée à un milieu aussi vieillissant qu’il se dit pointu…

Année sans chef d’œuvre ?

Est-ce la faute aux grosses cylindrées (Ride, The National, Nick Cave, Kanye West) qui ont fait le boulot entièrement (pour le troisième), à demi (les deux autres) ou au quart (le dernier), sans qu’on y trouve toutefois la puissance fédératrice et l’intensité musicale de jadis ? Est-ce la faute aux magnifiques outsiders qui ont explosé par leur talent et leur audace (The Murder Capital, Surf Curse, Chris Condé) mais sans finalement produire ce chef d’œuvre qui, par son œcuménisme… révolutionnaire, aurait mis tout le monde à genoux ? Est-ce la faute aux artistes “de rayonnement intermédiaire” comme Frustration, Bonnie Prince Billy, Tyler the Creator, Portico Quartet, DIIV ou Matthieu Malon, qui ont livré ce qu’il y avait sûrement de meilleur en 2019 sans toutefois avoir la surface médiatique, l’intensité, la visibilité qui permet à un album de l’année de rayonner large l’année durant, de faire événement et de nous emmener au-delà de ce qui est au delà ? Ou sont-ce nos impasses involontaires qui nous ont condamné (Trentemöller, Black Midi) ?

Bien sûr que non : tous ceux-là et les autres ont été magnifiques. Il ne faut pas occulter, parmi les raisons, bonnes ou mauvaises, qui rendent l’émergence d’un champion annuel, notre boulimie, notre envie de revivre nos meilleures années (Pere Ubu, auteur d’un des beaux albums de 2019, Epic45 en continuité) mais aussi les modes de diffusion de plus en plus rapides, productifs et dingues. Les labels sont légion et produisent beaucoup plus qu’il ne faudrait, espérant, en lançant des disques comme des bouteilles à la mer, qu’une ou deux trouvailles surnageront. Et les bouteilles filent et passent, sans qu’on ait le temps d’en relever le message.

Révélations et profusion française

2019 a été une année splendide pour les découvertes et les bonnes surprises qui demandent confirmation. C’est une année de révélation et de têtes qui pointent : Sparkling, Nilüfer Yanya, The Day, Black Belt Eagle Scout et quelques autres ont signé des entrées en matière souvent brillantes et qui ne s’embarrassent pas de références historiques. 2019 a également été une très belle année pour l’Hexagone avec une présence brillante des Français dans tous les coins du jeu. De Malon, souverain, à Minière, royal, en passant par un Kid Loco enfin de retour, une Maud Geffray divinement triste, une superbe et braqueuse Marie-Flore, un Quentin Sirjacq sublime, T. redevenu Thomas Walter pour magnifier son talent digne de Bowie, Requin Chagrin injustement minoré ou encore des Frustration enragés, les Français ont rythmé notre année en musique, comme si l’état du pays et le besoin de résistance avaient dopé leur créativité ou leur capacité à accompagner nos émotions. Ce sont souvent eux qui nous ont fait rêver et nous ont aidé à passer la pilule des déceptions (Morrissey qu’on retrouvera l’an prochain, Apparat engoncé dans ses pantoufles) ou des tragédies familiales (le premier et dernier Purple Mountains). La France est de retour et jamais meilleure que lorsqu’elle doit entretenir une poche de résistance dans un océan de perturbations et de douleurs.

2019, année modeste donc mais aussi année précieuse et année qu’on achève à regrets avec ses 1001 bonheurs et ses nouvelles têtes. Mieux vaut peut-être dix sources de ravissement modestes qu’un orgasme cosmique à l’année…

Top Albums de la Rédaction

Top Albums Benjamin Berton

01. Kid Loco / The Rare Birds
Le seul artiste capable de relancer le made in France à l’international en produisant des produits de luxe à un prix abordable.

02. Quentin Sirjacq / Companion
Le piano de Sirjacq peut produire et éprouver plus d’émotions qu’une bonne douzaine de cœurs humains.

03. Nilüfer Yanya / Miss Universe
Y’a pas moyen Yanya de prendre un passeport français ?

04. Pere Ubu / The Long Goodbye
Probablement le meilleur album d’adieux où le gars ne meurt pas à la fin. Plus fort que Bowie.

05. Chris Conde / Growing Up Gay
Gros, gay et junky : c’est Boris Cyrulnik qui régale pour le réveillon.

06. Babybird / Dead
Même mort, Stephen Jones réussira à sortir un album génial par mois. Plus fort que Prince.

07. Mathieu Malon / Le Pas de Côté
Composé dans un TER, le Pas de Côté est ce que la SNCF a produit de plus utile au pays avec les grèves de cet hiver.

08. Sparkling / I want to See Everything
San Pellegrino ne sera bientôt plus la seule eau gazeuse pour les tables de fêtes.

09. The Murder Capital / When I Have Fears
Ils font comme les grands mais pas encore sans les mains.

10. Al Tarba & Senbeï / Rogue Monsters
La meilleure ratonnade de l’année avant celle de l’année prochaine.

Top Chansons Benjamin Berton

01. Purple Mountains / All My Happiness Is Gone
02. Jérôme Minière / La Beauté
03. Vagina Lips / Typical Standards
04. Scalper x Cisco / Hunger Games
05. Frustration / Le Grand Soir
06. Camp Claude / Now That You’re Gone
07. Umberto / Spontaneous Possession
08. Visage Pâle / Empire
09. Fat White Family / Tastes Good With The Money
10. Costes / La vie Tue

Top Albums Denis

01 – Portico Quartet / Memory Streams [Gondwana records]
L’usure du temps nous confirmera si cet album soutiendra la comparaison avec Hex de Bark Psychosis.

02 – The Day / Midnight Parade [Sinnbus]
Un coup de coeur comme il en arrive rarement, sauf quand on croise un groupe comme Early Day Miners ou Firekites.

03 – Thomas Joseph / Effortless [Herzfeld]
On le croyait perdu mais il avait seulement oublié de nous faire partager ses mélodies célestes.

04 – The Twilight Sad / It Won’t Be Like This All The Time [Rock Action]
Ou comment faire durer l’urgence, contenir la rage, sublimer la désolation.

05 – The Murder Capital / When I Have Fears [Human Season]
Il y a ceux qui font du rock pour faire du bruit et essayer de montrer à tout le monde qu’ils existent. Et puis il y a The Murder Capital.

06 – Requin Chagrin / Sémaphore [KMS Disques]
Les modes sont injustes. Il y a quelques années, on n’aurait même pas pu imaginer qu’un tel album chanté en français puisse exister. Merci Marion.

07 – Black Belt Eagle Scout / At the Party With My Brown Friends [Saddle Creek]
Quand l’insouciance se fait rattraper par une sensibilité à fleur de peau.

08 – Drab Majesty / Modern Mirrors [DAIS Records]
Exercice de style, sans aucun doute. Mais que c’est bon !

09 – Surf Curse / Heaven Surrounds You [Danger Collective Records]
Si la filiation est longue comme un jour sans vin, l’ivresse suscitée est toujours ce moyen d’échapper au quotidien.

10 – Jérôme Minière / Une Clairière [Objet Disque]
Depuis des années, il s’appliquait à faire fructifier une formule qui hésitait entre chanson française et électronique bricolée. Cette fois l’exilé québécois a réussi à la transcender.

11 – SPARKLING / I Want To See Everything [Vitamin A Records]
Ils ont tout pour eux : la fougue, le style, la posture, le talent… et l’avenir.

12 -Death And Vanilla / Are You A Dreamer ? [Fire Records]
Pas une surprise, loin s’en faut mais la confirmation que quelque part, dans un coin d’Angleterre, l’âme de Trish Keenan (Broadcast) n’erre plus seule.

13 -DIIV / Deceiver [Captured Tracks]
Ride interprétant un morceau de Swervedriver ? Catherine Wheel musclant le propos en première partie de My Bloody Valentine ? Ah, non, on est en 2019 et c’est DIIV.

14 – Cold Showers / Motionless [DAIS Records]
Il n’y pas qu’Anton Newcombe dans la vie. Il y a aussi des groupes autrement plus passionnants et incarnés.

15 – Fujiya & Miyagi / Flashback [Impossible Objects of Desire]
L’art de faire claquer les sons. Si tu ne bouges pas ton boule, c’est que t’es mort.

16 – Girl In Red / Beginnings [Awals]
Marie Ulven est l’adolescente dont on adore écouter les chansons romantiques – mais qu’on ne voudrait pas avoir pour enfant, au risque de la retrouver pendue à une corde dans sa chambre.

17 – Trentemøller / Observe [In My Room]
Les corbeaux sont de sortie. Même Liz Frazer est venue pour insuffler la vie aux fantômes.

18 – Pan•American / A Son [Kranky]
Mark Nelson délaisse les machines et se rapproche de plus en plus de ce que Labradford aurait pu devenir en suivant le même parcourir que Will Oldham allant de Palace Brothers à Bonnie Prince Billy.

19 – Telefon Tel Aviv / Dreams Are Not Enough [Ghostly International]
Les infrabasses et les longues montées extatiques peuvent détourner du chagrin. La preuve. Mais jamais faire oublier.

20 – Horsebeach / The Unforgiving Current [Alone Together]
Mon voisin de palier aurait été un héros de l’International Pop il y a 30 ans et c’est une star au Japon.

Top chansons Denis :

Fujiya & Miyagi / Personal Space
Black Belt Eagle Scout / You’re Me and I’m You
Bill Ryder-Jones / Don’t Be Scared I Love You (acoustic version)
Girl In Red / I Need To Be Alone
Ici Dix-Sept / Les Ondes
Pan American / Memphis Helena
The Day / We Killed Our Hearts
SPARKLING / We Don’t Want It
Eko Vinda Folio / Nisliani
Surf Curse / Opera

Top Albums Alex

01. Yugen Blakrok / Anima Mysterium [IOT Records]
02. Sampa The Great / The Return [Ninja Tune]
03. Chali 2na & Krafty Kuts / Adventures Of Reluctant Superhero [Manphibian Music]
04. YN / Chants de Force [Atypeek Music]
05. Roger Molls / Melography [DLoaw & Co Records]
06. DJ Muggs x Mach-Hommy / Tuez-les Tous [Soul Assassins Records]
07. Epic Beard Men / This Was Supposed To Be Fun [Strange Famous Records]
08. Raashan Ahmad / The Sun [Crown City Entertainment]
09. Eaters / The Astronomers Office [This Is Not Pop]
10. Freddie Joachim / Beyond The Sea Of Trees [Jakarta Records]
11. Freddie Gibbs & Madlib / Bandana [Keep Cool]
12. Gangstarr / One Of The Best Yet [Gang Starr Enterprises]
13. Czarface / The Odd Czar Against Us ! [Silver Age]
14. L’Orange & Jeremiah Jae / Complicate Your Life With Violence [Mello Music Group]
15. Awon / Soulapowa [Don’t Sleep Records]
16. Murs & 9th Wonder / The Iliad Is Dead & The Odyssey Is Over [Empire]
17. Al ‘Tarba & Senbei / Rogue Monsters [BanzaI Lab]
18. Nelson Dialect / Opera House [Galant Records]
19. Boztown / Turn Me et Rhodes Trip [DLoaw & Co Records]
20. People Under The Stairs / Sincerely, The P [Piecelock 70]

Top Albums David

01. Marie-Flore / Braquage
02. Nick Cave & The Bad Seeds / Ghosteen
03. Sharon Van Etten / Remind me Tomorrow
04. Pomme / Les failles
05. Centredumonde / Tigre, avec états d’âme
06. Matthieu Malon / Le pas de côté
07. Bertrand Belin / Persona
08. Billie Eilish / When We All Fall Asleep, Where Do We Go?
09. Lana Del Rey / Norman Fucking Rockwell!
10. Julia Jacklin / Crushing
11. Babybird / Dead
12. The Twilight Sad / It Won’t Be Like This All The Time
13. Bill Pritchard / Midland Lullabies
14. Ride / This Is Not A Safe Place

Ecrits aussi par Benjamin Berton

[Chanson Culte #52] – Karma Police de Radiohead (1997) : le futur est votre ami

Sans doute aurait-il fallu parler plutôt de Creep. C’est une évidence, des...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *