Tortoise / Touch
[International Anthem]
Totorro / Sofa So Good
[Recreation Center]

7.5 Note de Sofa So Good
8.9 Note de Touch
8.2

Le rock taiseux a-t-il encore des choses à nous dire ? c’est un peu la question qui se pose à la sortie quasi-simultanée de deux albums de groupes que l’on n’avait plus entendus depuis 2016 : Touch de Tortoise qui quitte pour l’occasion son label de toujours, Thrill Jockey, pour le voisin chicagoan International Anthem plus connu pour ses références jazz et Sofa So Good de Totorro, eux toujours fidèles au label costarmoricain fondé par Yelle, Recreation Center. On vous rassure, personne ne s’est ennuyé entre-temps, ni pré-retraite pour les ainés américains, ni farniente au soleil de Mexico pour les rennais et il faudrait des pages et des pages de chroniques pour évoquer tous les projets déployés dans l’intervalle et que nous avons parfois pu relayer. S’égarer pour mieux se retrouver : un leitmotiv que semblent adopter les 9 musiciens immuables concernés par ces deux disques qui s’inscrivent dans une mouvance, ou deux éventuellement, que certains n’hésitent jamais à présenter comme moribondes. Comme si, une fois créé, un genre musical pour exister était condamné à disparaitre pour conserver une crédibilité chèrement acquise. Il ne s’agit bien entendu que d’étiquettes largement discutables mais le post-rock, ce rock « d’après » (après quand d’ailleurs ? 1960 ? 1980 ?) et le math-rock au passage formellement plus géométrique et anguleux survivent sans peine. Tortoise et Totorro viennent tous deux nous le rappeler en cette fin d’année.

Si quelques années séparent les membres des deux groupes, ceux du premier pouvant pratiquement être les darons de ceux du second, ils ont aussi connu des chemins très différents bien que tous deux soient issus d’une même branche hardcore / emo du grand arbre généalogique du rock et sont aujourd’hui vus comme des références internationales d’une vision exigeante et quelque peu technique d’une expression musicale qui ne néglige pourtant pas une forme d’immédiateté mélodique, presque pop par moment. Tortoise et Totorro, taiseux comme toujours, sont d’abord deux groupes portés par un même élan rythmique, cette nécessité à travers deux personnalités comme John McEntire d’un côté et Bertrand James de l’autre d’aller poser comme fondations de leurs univers musicaux respectifs des structures complexes qui refusent systématiquement la facilité. Au premier cette multitude d’influences dont le jazz, free, n’est certainement pas des moindres et dont le travail d’ingénieur du son et de producteur lui permet d’expérimenter de nouvelles techniques et se nourrir de nouvelles inspirations qui viendront développer son jeu. Au second cette idée que la batterie, si elle est bien là pour tenir le rythme, n’a pas à le faire de façon ennuyeuse, convenue et répétitive, que les angles peuvent être saillants ou rentrants et que les poum poum tchack d’écoles de musiques ne contribuent qu’à favoriser endormissement et sclérose.

La liberté de mouvement. Voilà bien ce qui caractérise les deux groupes ; dans la forme sans doute plus les américains que les bretons. Si, n’en déplaise aux grincheux de la première heure, Tortoise n’a jamais faibli et a toujours su délivrer des albums passionnants à décortiquer, il est vrai que les derniers ont pu parfois manquer d’allant, de cette petite lumière qui rendait la musique des américains unique, à la fois exigeante et cérébrale mais aussi fondamentalement organique, viscérale, joyeuse et dansante même parfois. Voilà bien quand même un des rares groupes post-rock a avoir sorti un paquet de tubes, certainement pas au sens commercial du terme, mais bien dans son assertion pop, cette capacité à délivrer de temps à autre des morceaux à l’universalisme déroutant qui auront marqué les esprits au point de se siffloter encore des années après : le funky Spiderwebbed, le western Along The Bank Of Rivers, le génial TNT, le titre et l’album toute entier, de loin le plus ouvert et accessible ; à ce jour. Car Touch est d’évidence animé par cette même volonté d’ouverture et de luminosité qui se traduit par une incroyable diversité de sons et d’atmosphères renouant avec cette science mélodique parfois mise un peu de côté sur les albums précédents. Les cinq membres de Tortoise, honorables messieurs sérieux mais à l’allure éternellement post-ado n’ont plus rien à prouver, plus à choisir depuis longtemps et naviguent sur l’album au gré de leurs envies sans rien sacrifier à leur art de la mise en place complexe et murement réfléchie. Bien vivants et en pleine forme, ils coupent le pilote automatique et reprennent les commandes.

Si le rock de Totorro est tout autant complexe et cérébral, on n’a jamais douté de la jovialité d’un groupe volontiers souriant et blagueur, renvoyant une image potache et bien moins sérieuse que leurs ainés. Pochettes colorées, petits dessins naïfs, titres/jeux de mots/private joke : si les quatre rennais sont bien des matheux du rock, il y a des chances que leur Terminale S, ils l’aient passée au fond de la classe et Sofa So Good ne déroge pas au virage pris avec leur second album Home Alone, délaissant l’emo de John Baltor pour une musique plus enjouée, presque funk dans son esprit. Seulement voilà, à force de déconnade, une fois le plaisir intact des retrouvailles passé, se pencher un peu en détail sur ce quatrième album, c’est aussi faire le constat que Totorro éprouve du mal à faire évoluer sa formule et semble se complaire dans une identité musicale et une reconnaissance chèrement acquises. Rien de grave : on n’a pas l’intention de se fâcher avec un groupe qui livre une copie de très bonne tenue, maitrisant à la perfection le programme et les compétences attendues mais pour viser la mention la plus haute, il faut aussi surprendre et émouvoir et ça, Sofa So Good peine à le faire. Alors que les américains l’ont coupé, les quatre Totorro sont eux trop souvent en pilotage automatique avec leurs titres saccadés faits de breaks puis de reprises qui claquent et de guitares qui excellent dans leur numéro de duettistes. Comme souvent dans ce genre d’album qui ronronne un peu, certainement pas mauvais mais pas complétement emballant non plus, il faut attendre la toute fin de disque pour découvrir sur les 7 minutes et 30 secondes de Smile Paste des intentions plus aventureuses avec son intro traitée à l’électronique, un rythme qui souffle enfin quelque peu, un temps seulement, c’est vrai, avant de remonter sur une structure plus classique mais qui génère un regain d’attention, comme s’il se passait enfin quelque chose d’un peu différent.

Quelque chose d’un peu différent : voilà bien ce qui caractérise Touch qui lui, tout en gardant en fil conducteur les indispensables marqueurs du son Tortoise, la rythmique, les guitares un peu western, le xylophone, ose s’aventurer sur des terrains certes pas inconnus, mais qui font l’étal de toute leur diversité. Si le technoïde Elka complétement euphorisant et la Promenade A Deux absolument délicieuse de volupté s’enchainent, ils marquent pourtant les deux extrêmes d’un album resserré sur lequel l’ennui a été complétement banni. Le groupe semble y convoquer son passé (la fin slowcore tendue de Works And Days), ses inspirations les plus profondes (le krautrock jubilatoire d’Axial Seamont, le jazz sur un Oganesson d’école portant plus de 30 ans d’ADN du groupe) et son envie de toujours d’aller titiller complexité et expérimentation sur le tortueux Rated OG. Mais plus que tout, d’un bout à l’autre du disque, de l’impeccable entrée en matière Vexations / Layered Presence pleine d’entrain et de fraicheur à la superbe conclusion hyper cinématographique Night Gang, rappelant qu’il est étonnant que le groupe n’ait pas plus été sollicité pour cet exercice, Tortoise signe de nouveau un album d’une belle évidence mélodique, ne sacrifiant jamais à la forme que les morceaux prennent ce fond d’exigence des grands groupes qui osent.

Alors bien sûr, si contrairement à d’autres, les taiseux de Totorro et Tortoise n’ont en apparence en tout cas pas de message particulier à faire passer, rien à laisser décrypter ou lire entre les lignes, c’est d’abord pour rendre leur musique puissamment universelle, loin des enjeux que porte la chanson au sens premier du terme. C’est finalement toujours aussi plaisant dans un milieu parfois enclin à la mièvrerie des prises de positions tièdes et convenues ; mieux vaut se taire que paraitre sot comme chantait l’autre. A partir de là, charge à la musique, instrumentale donc d’aiguiser les sens, d’éveiller la curiosité et, on le sait, c’est tout un art tant les embûches sont nombreuses. Quand les rennais de Totorro, tout en livrant un album percutant et viscéral, se prennent un peu les pieds dans le tapis d’une production un rien répétitive qui peine un peu à nous embarquer dans leur histoire finalement sans queue ni tête, on peut compter sur les vétérans de Tortoise pour ouvrir les portes de notre imagination au gré des passionnants morceaux de Touch, sans aucun doute l’un de leurs meilleurs disques depuis un moment. En se taisant, ce rock qui joue la carte de la modernité continue de distribuer des clés que chacun use à sa guise, sans se faire imposer un point de vue dominant. C’est justement parce qu’on aime toujours autant la chanson que l’on apprécie aussi, depuis toutes ces années, cette possibilité qui nous est laissée de jouir de notre libre arbitre musical.

Tracklist Touch
01. Vexations
02. Layered Presence
03. Works And Days
04. Elka
05. Promenade À Deux
06. Axial Seamount
07. A Title Comes
08. Rated OG
09. Oganesson
10. Night Gang
Tracklist Sofa So Good
01. Bang Bang
02. Matthews Bridge
03. New Music
04. Destiny’s Chives
05. Sofa So Good
06. Sensation IRL
07. Bernard Guez
08. Bonnet Free Jazz
09. Smile Paste
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