EP de combat : U2 porte haut ses engagements sur Days of Ash

6.3 Note de l'auteur
6.3

U2 - Days of AshQui serait-on pour reprocher à Bono d’ouvrir les yeux et de se soucier de l’état du monde ? On ne cesse de vilipender les artistes hors sol ou qui se concentrent exclusivement sur leur nombril, ce qui ne veut pas dire que le Bono tribun qui prend, hier comme aujourd’hui, ses spectateurs en otage de ses longues diatribes engagées est notre préféré. On aime quand le plus grand groupe du monde fait cela à travers ses chansons et encore plus quand il n’y va pas avec ses gros sabots. Le EP Days of Ash a déboulé hier de nulle part ou plutôt a été expulsé comme on pousserait un cri de colère ou de peur tandis que U2 travaillait en studio à son futur album prévu pour un peu plus tard dans l’année. Bono a expliqué dans un communiqué de presse (en gros) que les six morceaux de cette sortie surprise s’étaient imposés à lui devant tout ce qui se passait dans le monde alors qu’il était en train de travailler à de nouveaux morceaux….ne parlant pas du tout de ça. Le groupe a ainsi intercalé dans son travail au long cours l’enregistrement de ces protest songs à l’ancienne qui évoquent chacune une situation individuelle tragique ou géopolitique sensible. Les six pièces évoquent tour à tour : ICE et l’assassinat de Renee Good à Minneapolis, la répression en Iran, le conflit israélo-arabe, les guerres en Afrique, re-Gaza et l’Ukraine. Celles et ceux qui sont allergiques aux prises de position politiques iront voir ailleurs : il n’est question que de ça ici.

Celles et ceux qui fréquentent U2 depuis longtemps iront un peu plus loin et se demanderont plutôt si les chansons sont bonnes ou mauvaises, si elles sont bien écrites et ressemblent à quelque chose. Et la réponse est “plutôt oui” dans l’ensemble. On n’est pas toujours tendres avec U2, de Songs of Experience (leur dernier album de matériau original) à Songs of Surrender, en passant par les concerts dans le désert, la relation est parfois difficile. Qui dit protest songs dit… toutes guitares dehors. Et c’est ainsi que débute American Obituary, morceau plutôt intéressant sur sa première moitié entre son démarrage qui fait penser à PIL et ses guitares magnifiques. Bono y chante comme à la parade dans une sorte de spoken dylanien autour de la menace que fait peser ICE sur l’Amérique. Il raconte assez simplement (puis frontalement) le meurtre de Renee Good avant de pousser un refrain choc “The power of the people is stronger than the people in power“. C’est propre, pesant. Malheureusement pour nous, la chanson s’éternise pour deux minutes de plus et devient balourde, voire carrément grotesque lorsque le refrain/slogan est repris par un choeur qui rappelle les pires cauchemars de l’époque Rattle and Hum, par dessus lequel Bono vient prêcher pour appeler à la prise de pouvoir par le peuple. Du bon et du moins bon, mais rien d’affligeant. C’est ce à quoi il va falloir s’habituer ici. American Obituary laisse une impression de mini gâchis et d’une lourdeur absolue, comme si on avait avalé un gros gâteau couvert de Chantilly protestataire en regardant Fox News au petit déjeuner.

The Tears of Thing (inspiré par un livre du même nom de Richard Rohr – pas lu) imagine le dialogue du David de Michel-Ange avec son créateur. L’écriture est splendide et la situation remarquable. Le David évoque sa rencontre avec Mussolini avant de réclamer la libération de son peuple. L’accompagnement semi-acoustique est millimétré et Bono chante remarquablement. L’approche est subtile, intelligente et on tient là une chanson tout à fait excellente, imaginative et très réussie. Chapeau bas.

Song of The Future, dédiée à la mémoire de Sarina Esmailzadeh, disparue en 2022 à l’âge de seize ans, est une chanson plus importante qu’agréable à écouter. La texture est plus électronique, le chant quelque peu trafiqué dans les aigus. Le texte assez sommaire et moins travaillé. Au delà de l’intention, on s’ennuie un peu et on ne trouve pas grand chose à sauver d’une production de Jacknife Lee qu’on trouve ici un peu vulgaire et convenu. Dommage, la figure de cette adolescente probablement battue à mort par le régime méritait mieux.

Adeola Fayehun lit un poème de l’israélien Yehuda Amichaï intitulé Wildpeace sur le titre du même nom. Économe, inquiet et brillant, le morceau est conçu comme une parenthèse poétique et cela fonctionne formidablement bien. Que Bono puisse s’effacer de temps en temps est plutôt bon signe. Un bon point pour celui-ci.

On est presque fâchés de retrouver notre chanteur favori sur un One Life At A Time qui est “tellement U2” qu’il en paraîtrait presque suspect. Le titre est emprunté au réalisateur israélien Basel Adra et s’adressait à l’un de ses collaborateurs palestiniens, tué par un colon devant chez lui. “if there is no law, there is no crime“, chante Bono durant cette plainte morne mais plutôt agréable à suivre. La rythmique est discrète mais précise, tandis que The Edge ajoute quelques zébrures de guitare à propos. Bono dépose au pied du défunt des mots d’espoir et de détresse et appelle à une prise de conscience. Chaque mort sonne comme la mort de tous. Une vie à la fois, la décomposition avance pas à pas. La voix est plaintive et transforme ce morceau en une lamentation pas toujours agréable à entendre mais qui colle à son sujet. Le groupe fait le boulot et la chanson fonctionne comme elle se doit.

On n’en dira pas autant d’un Yours Eternally qui est une purge mainstream absolue au chant partagé avec Ed Sheeran (Ed Sheeran) et le chanteur ukrainien Taras Topolia. Le couplet pris en charge par Bono est excellent mais on bute à nouveau sur l’irruption d’un Ed Sheeran qu’on avoue avoir du mal à supporter. L’hymne à la liberté et à la beauté prend des allures de prêchi-prêcha moutonnier et angélique qui nous passe quelque peu par dessus la tête. La forme claire et qui fait penser à une chanson pour une œuvre caritative des années 80 ou 90 donne le vertige tant elle nous semble vaine et désolante. Le chanteur ukrainien a le mot de la fin et on avoue avoir peiné à l’écouter trois ou quatre fois pour en dire du mal.

Au final, on ne peut que saluer l’initiative des Irlandais et reconnaître leur relative bonne forme sur ces six titres, nobles et valeureux. Avec deux excellents morceaux et seulement un ratage, Days of Ash confirme ce qu’on savait de U2 depuis vingt ans : le groupe est capable du meilleur (de moins en moins souvent) comme du presque insupportable. Comme d’autres contemporains (on évoquera Morrissey prochainement), il mérite toujours d’être écouté… à moitié.

Tracklist :
01. American Obituary
02. The Tears of Things
03. Song of The Future
04. Wildpeace
05. One Life At A Time
06. Yours Eternally

Liens :
Le site du groupe
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram

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Alan Lord
Alan Lord
20 jours il y a

tout d’un coup pertinent? Billy Bragg, watch out!