U2 / Songs of Surrender
[Island / Interscope]

7.7 Note de l'auteur
7.7

U2 - Songs of SurrenderDoit-on apprécier les chansons originales ou ce qu’apportent ces nouvelles versions ? Qu’est-ce qui fait qu’un groupe avec l’assise, la renommée et la force de frappe d’un U2 éprouve le besoin de rebidouiller son héritage et de nous le restituer dans un écrin à dominante acoustique réarrangé et retravaillé par son architecte en chef ?

La démarche qui soutient Songs of Surrender est une curiosité dont la source est sans doute à trouver dans la période d’arrêt et de suspension qui a accompagné la crise Covid. C’est durant ce temps paralysé que The Edge s’est piqué de faire le bilan des quasi 50 ans d’activité du groupe et mis en tête que certaines de leurs anciennes (et nouvelles) chansons méritaient un coup de neuf/propre. Est-ce qu’une chanson comme One ou comme With or Without You vieillit au point qu’on soit obligé de la rénover et de la reproposer au public sous une forme supposément nouvelle ? La question se pose.

Songs of Surrender démontre que… non ou alors pas tout à fait. Les chansons les plus solides du groupe n’avaient clairement pas besoin de ce traitement. Il suffit d’écouter, au hasard, One qui démarre le quadruple disque pour s’en rendre compte. La version 2023, qui constitue, comme sur presque toutes les autres, à une déclinaison semi-acoustique, ralentie et « soulful », est bien inférieure à l’originale : moins efficace, moins irrésistible dans son crescendo et moins dynamique. On en tient autant pour, au hasard, Who’s Gonna Ride Your Wild Horses, pourtant livrée ici dans une interprétation magnifique, The Fly (sans appel) ou encore Sunday Bloody Sunday, là encore montée en curiosité déshabillée délicieuse. On peut s’amuser à organiser des duels imaginaires entre les originaux et les crus 2023 : le présent ne gagnera quasiment jamais et même lorsqu’il s’agit de titres très anciens comme Stories For Boys, le supplément d’âme, de densité et de nostalgie insufflé par l’interprétation contemporaine ne réussissent pas à rivaliser avec l’engagement et l’intensité de la jeunesse. Sur Bad, une des plus grandes chansons du groupe, Bono réécrit le texte et change le point de vue de manière radicale en s’exprimant désormais en qualité d’héroïnomane supposé à la 1ère personne alors qu’il se situait en « conseil » sur la version originale parue sur The Unforgettable Fire dans les années 80. La bascule est passionnante, immersive bien sûr, mais conduit à une chanson magnifique et émotionnellement complètement différente. Paradoxalement, cette bascule ne fait pas « très U2 » mais ouvre un horizon de réception de ces relectures tout à fait différent.

Pas besoin de comparer les anciens titres ou nouveaux, ni surtout de décerner ou de retirer des bons points. Ce que The Edge et le groupe proposent ici, c’est bien un joli cadeau constitué de révisions plus ou moins significatives et qui esquissent des chemins possibles pour le groupe et leurs créations d’alors. Il ne faut pas considérer la visée « révisionniste », ni les voir comme des corrections, mais comme des versions fidèles, intimistes, aventureuses ou craintives, d’un panthéon qui semble parfois effrayer ses propres auteurs. Comment travailler à nouveau une chanson aussi parfaite que Pride (In The Name of Love). Est-ce qu’on en a seulement le droit, le temps ? Qu’est-ce qui fait que la plupart des groupes (The Cure par exemple) tentent de courir pendant des années après leurs interprétations de jeunesse sans y parvenir ? Qu’est-ce qui empêcherait que les chansons évoluent avec leurs auteurs ?

Ce que nous donne à voir Songs of Surrender, c’est avant tout un immense jeu entre The Edge et Bono (principalement) visant à se réapproprier les dizaines de doubles-dépouilles, d’années, de rêves qu’ils ont laissé derrière eux, une sorte de recollection de leurs identités passées et présentes qui coïncide évidemment avec le travail biographique entrepris par le chanteur et dont on rendait compte dernièrement à travers sa tournée de lectures-concert. C’est dans ce jeu entre les deux hommes que ces 40 chansons prennent toute leur valeur. On peut considérer que la voie acoustique est la plus paresseuse et la plus facile à mettre en oeuvre pour retraiter les chefs d’oeuvre. On aurait aimé que The Edge et Bono, et les autres membres du groupe, s’infligent des traitements plus lourds, électro, hard rock, soniques, et éparpillent la musique de U2 dans toutes les directions. On aurait aimé qu’ils aillent collectivement revoir du côté des escapades avortées portées par Zooropa au milieu des années 90. Au lieu de ça, U2 célèbre sa force et sa résistance au temps en proposant ce qui est peut-être son coeur de chauffe : l’alliance d’une voie émouvante et d’une guitare stellaire, juste ça. Est-ce qu’expérimenter un peu plus nous aurait donné de meilleures chansons ? On n’en est pas certains à l’écoute d’un Get Out of Your Own Way, qui faisait figure de très bon morceau sur Songs of Experience et qui subit un traitement africanisant et world un peu douteux sur le disque 2. U2 est tout entier dans cette version cathédrale de City of Blinding Lights (disque 2), des gamins d’Irlande qui jouent pour eux-mêmes et qui, avec rien, sont devenus le plus grand groupe du monde.

Songs of Surrender nous enseigne à ne pas faire la fine bouche. Les fans y trouveront plus que leur compte et se jetteront sur ce divertissement de choix que le label a su transformer en ÉNORME opportunité commerciale (des vinyles et CD déclinés à foison) comme on se jette d’une falaise, tandis que les autres y liront une forme de best-of alternatif qui ne dit pas son nom. Sans ordre de manœuvre, on terminera en disant que notre morceau préféré ici est Dirty Day, sur Zooropa toujours, que la relecture élève à des hauteurs qu’on ne soupçonnait à peine.

« You’re looking for explanationsI don’t even understandIf you need someone to blameThrow a rock in the airYou’ll hit someone guilty »

Il n’y a pas d’explication à chercher. Juste du plaisir à prendre.

Tracklist
Side 1 – The Edge 
01. One
02. Where The Streets Have No Name
03. Stories For Boys
04. 11 O’Clock Tick Tock
05. Out Of Control
06. Beautiful Day
07. Bad
08. Every Breaking Wave
09. Walk On (Ukraine)
10. Pride (In The Name Of Love)

Side 2 – Larry 
01. Who’s Gonna Ride Your Wild Horses
02. Get Out Of Your Own Way
03. Stuck In A Moment You Can’t Get Out Of
04. Red Hill Mining Town
05. Ordinary Love
06. Sometimes You Can’t Make It On Your Own
07. Invisible
08. Dirty Day
09. The Miracle Of Joey Ramone
10. City Of Blinding Lights

Side 3 – Adam 
01. Vertigo
02. I Still Haven’t Found What I’m Looking For
03. Electrical Storm
04. The Fly
05. If God Will Send His Angels
06. Desire
07. Until The End Of The World
08. Song For Someone
09. All I Want Is You
10. Peace On Earth

Side 4 – Bono
01. With Or Without You
02. Stay
03. Sunday Bloody Sunday
04. Lights Of Home
05. Cedarwood Road
06. I Will Follow
07. Two Hearts Beat As One
08. Miracle Drug
09. The Little Things That Give You Away
10. 40

Écouter U2 - Songs of Surrender

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