Cela fait quelques albums que Wavves ne bouge plus. Nathan Williams et les siens se contentent d’envoyer des disques et des morceaux dans la mêlée sans se soucier de ce que recouvre la notion d’évolution, creusant un sillon surf et punk rock, un peu pataud et grossier, qui vaut encore et toujours pour la qualité des titres et la vigueur qui l’anime. Hideaway, leur dernier disque en date, produit par Dave Sitek, nous avait bien plu. Cette fois-ci, c’est Aaron Rubin qui passe aux manettes pour faire la même chose : du Blink 182 mâtiné de surf californien, plus ou moins inspiré et assez répétitif, qui nous fait regretter l’époque (disons entre 2008 et 2010) où le groupe révolutionnait le rock slacker et signait avec King of The Beach, l’une des plus intéressantes boutures entre le punk crado à la Jay Reatard et le surf rock californien. On criait alors au génie au point de prétendre un peu partout que Williams était l’un des meilleurs compositeurs de sa génération.
Notre enthousiasme (à regret) est retombé depuis, ce qui ne nous empêche pas d’aborder Spun, quatre ans après le disque précédent, avec un brin d’excitation et d’enthousiasme. Parce que, même dans la redite et le pilotage automatique sonique, Wavves n’a rien perdu de son savoir-faire et sait se montrer épisodiquement brillant à l’image du Spun introductif, bourrin en diable mais élégant et efficace. Wavves est bruyant, sonique mais est un groupe qui joue de la variété et du double rythme à merveille, à l’image du deuxième morceau, Lucky Stars, qui compte parmi les pièces les plus réussies du disque.
There’s a tree by a lake
And there’s a hole in it’s base
And if you follow it down, to the depths of the earth
You can turn the page
There’s no heart in the box
It just sinks and it rots
Open up your eyes, light up the dark
Take my hands, we’ll never be apart
Williams nous prend par la main et nous entraîne dans un terrier qui rappelle Lewis Carroll et la plongée psychédélique d’Alice au Pays des Merveilles. Sauf que le pays merveilleux pue la merde et le rot tiède. On ne s’attendait pas à moins. Le groupe accueille le batteur de Blink 182, Travis Baker, sur deux chansons, ce qui ne fait qu’accélérer la mue vers un son rock FM qu’on a appris à rejeter pendant des décennies de méfiance snob.
Il faut bien avouer que Wavves, dans ce registre, s’en tire plutôt bien avec des chansons qui fonctionnent à merveille, comme le single Goner, bas du front, fédérateur et qui est parfait pour communier de manière irrationnelle en sautant dans tous les coins avec son joint au coin de la bouche. Voilà une bonne chanson de rupture/d’amour comme on les aime : simpliste, rageuse, amoureuse.
It’s not about you
It’s not about us
It’s not about me
Although I wish it was
It’s not about when
It all went wrong
It’s not about why
It’s not about how it’s supposed to be
Between you and me
Wavves n’y va pas par quatre chemins et fonce tout droit dans le mur. On peut trouver que Gillette Bayonet n’a aucun intérêt mais il s’en dégage une spontanéité et une urgence qui ne sont pas si fréquentes. On mentirait en disant qu’on a pas l’impression lorsqu’on écoute les 13 titres en série de traverser un long tunnel de guitares électriques, rasoir et uniforme. Spun est un disque qui gagnera à être picoré morceau par morceau. On distinguera alors la subtilité d’un Busy Sleeping assez cool, la beauté mélodique d’un Way Down qui agit par vagues (de mutilation). Ces belles réussites n’effacent pas l’idée que la plupart des pièces convergent vers un refrain qui sonne toujours pareil et que Williams, par paresse ou automatisme, abuse un peu trop d’une formule qui consiste à alterner les phases soniques et les extinctions de bruit, avant de rebondir sur un crescendo où il lâche les chevaux. Il suffit de réécouter au hasard n’importe quel disque des Pixies (première ère) pour prendre conscience qu’il y a ici deux divisions d’écart. On peut zapper des morceaux tels que In Good Time qui sont tellement attendus et prévisibles qu’ils en deviennent inécoutables mais aussi rester fascinés par des titres qui témoignent de l’acharnement de Williams à produire ce qu’il produit : le beau portrait en pied de Machete Bob, juste et radical, noble et abîmé, ou le final en suspension, splendide et royal, qu’est Holding Onto Shadows. Le romantisme de cette dernière chanson est somptueux. L’expression, l’écriture frisent la perfection et nous foutent le doute : et si, on passait simplement à côté d’un art simple et débarrassé de toute ambition sophistiquée ? Si on avait perdu au fil des ans, la capacité à frémir pour une musique aussi vulgaire et exécutée en première intention.
I can’t stop
My mind keeps racing
I would leavе this place
If it weren’t for you
You can’t changе the past
Its fading
I would leave this place
If it weren’ for you
Il y a toujours chez Wavves plus que ce qu’on entend. Spun est paradoxalement un beau disque sentimental, un disque sur l’inquiétude d’être abandonné, dés-aimé et laissé pour compte. C’est cette peur primitive qui donne à l’agression sonique qu’on subit tout du long, une justification et un horizon de beauté.
Ceux qui suivent ça d’assez loin pourront aller jeter une oreille sur l’album Babes, pépite ultrarare du groupe, qui aurait pu sortir en 2009 et que Williams a relâché en 2023 sur son Patreon (des petits malins l’ont mis en ligne sur YouTube ensuite). C’est avec ce genre de bordel désordonné et sonique que Williams a gagné ses lettres de noblesse. Depuis dix ans, il est aussi bon et mauvais que ne l’est Rivers Cuomo avec Weezer, infiniment frustrant et pourtant désolant de facilité.
02. Lucky Stars
03. New Creatures
04. Goner
05. Gillette Bayonet
06. So Long
07. Busy Sleeping
08. In Good Time
09. Big Nothing
10. Machete Bob
11. Way Down
12. Body Sane
13. Holding Onto Shadows
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