Rubin Steiner / What Would Brian Eno Have Done ?
[Platinum Records]

9.3 Note de l'auteur
9.3

Rubin Steiner - What would Brian Eno have done ?On a passé un certain nombre d’années à se demander dans quelle case on devait ranger la musique électronique de Rubin Steiner. Cela nous a pris beaucoup trop de temps, nous privant sûrement de l’écoute que commandait sa musique : désintéressée et plus spontanée que ce que nous en attendions. Avec le recul et l’expérience (d’après ceux qui comptent il s’agirait de son quatorzième album), on a lâché l’affaire, même si on a l’espace d’un instant à l’écoute du génial What Would Brian Eno Have Done ?, eu l’intuition soudaine que ce que faisait Rubin Steiner en 2026 s’apparentait à l’idée qu’on a gardé de ce qu’était, ou de ce qu’aurait pu devenir…. la french touch. Comme celle-ci n’existe plus vraiment aujourd’hui, cela ne résoud évidemment pas notre problème. Retour à la case départ : le disque. Qui est une tuerie, une bombe pleine de tubes et de séquences à renier à jamais le rock et ses guitares.

On ne peut que remarquer son titre, original et intrigant, qui en pointant du doigt le génie expérimental de Brian Eno tente de nous induire en erreur et de nous remettre la tête dans le sac. Est-ce que Rubin Steiner ressemble à Brian Eno ? Est-ce qu’il fait son Brian Eno ici ? Et est-ce qu’on peut faire son Brian Eno ? Si oui, QUEL Brian Eno, celui du début, du milieu ou de la fin ? On est pas plus avancés. Lorsqu’on écoute Fiesta, ce qui saute aux oreilles, c’est qu’on se fout un peu d’Eno et de toute son oeuvre, parce que la pièce qui ouvre le disque de Rubin Steiner (qui est de Tours et pas de Woodbridge, de 1974 et pas de 1948) est un modèle du genre, électro à cui-cui d’oiseaux, plus floydienne/barrettienne qu’Eno, légère et colorée comme sa pochette magnifique, et nous projette d’emblée dans un univers accueillant et généreux, ouvert et clair comme une BD de Tintin. Rien à voir non plus avec la Fiesta des Pogues et Patrick Sébastien. La Fiesta est intime et bienveillante comme une queue de chien qui s’agite. Elle enchaîne sur l’un des tubes MAJUSCULES du disque, le pétillant Les Synthétiseurs, le morceau le plus branché et dansant, et bien balancé, entendu au Nord de la Loire depuis des lustres. Les Synthétiseurs ressemble au croisement de Kraftwerk et de Riton (rien à voir avec le tennisman)… en mieux. Il n’y a pas de progression mais un transit magistral et spacio-stellaire qui fait un peu penser à certaines plages de Ray Borneo avec Tara King Th.

Numbers Are Words est plus tribal et clairement influencé par la house music des origines. On pense autant à une petite ligne acid qu’à un cours magistral de beats athlétiques mis en scène par de Crécy pour Super Discount circa 1997. Cette musique là n’a pas d’âge et on est pas capable à ce stade de dire si Rubin Steiner fait cela avec des instruments vintage ou des trucs inventés l’année dernière. Il n’y a que le résultat qui compte. For Don Buchla est cool et sans nul doute un hommage au pionnier des synthés modulaires, qui s’est fait doubler devant l’histoire par Robert Moog comme inventeur du siècle. Rubin Steiner s’identifie sûrement à cette figure mythique “de rang 2” et il n’a pas tout à fait tort. Personne ne prendra qu’il était le premier au départ… ce qui ne l’empêche pas d’être en tête du peloton avec ce disque sans aucune faute de goût et qui offre une palette de talents et une variété rarement entendue ces dernières années. Tout est ici d’une précision ligne claire, admirable, pleine de grâce et quasi surnaturelle. On aime la classe désuète d’un Exotica qu’on appréciera avec un Martini rondelle, l’étrange skit tribal hop de Still Here, comme la free lounge jazz attitude des deux morceaux qui suivent.

L’electronica de Rubin Steiner est ici d’autant plus virtuose qu’elle nous semble immédiate et ultra lisible. On passe d’un genre à l’autre, d’une émotion à une autre comme on traverserait une rivière tumultueuse en bondissant de pierre en pierre. On a les orteils rafraîchis, l’esprit alerte et sur le qui vive, mais aucune peur de se ramasser ou de boire le bouillon. La facilité règne procurant à l’auditeur une forme de tonus et un sentiment de sécurité (de force, et de maîtrise) qui confinent à l’intoxication. Rubin Steiner rend fort, confiant et un peu imbu de sa personne. Il décontracte, délasse, énergise, renforce, divertit, grise. Golden Hours est le meilleur titre de Daft Punk (ou d’Air, tiens) jamais sorti. Tube n°2. Mais rétro-tube qui n’existe que dans les charts du siècle passé et qu’on gardera jalousement pour soi. On restera dans l’aquarium avec Now You Need This, électro sous cloche qui a de faux airs d’une production expérimentale de Joe Meek enregistrée dans sa baignoire ou sa cabine de douche. Mais c’est bien sûr. En Larmes n’est pas autre chose qu’une face B foireuse de Lalo Schifrin mixée par Meek avant qu’il ne trucide sa logeuse dans l’escalier.

Qu’aurait fait Brian Eno en écoutant ce disque ? Crier au génie sûrement ou peut-être simplement réécouter le disque jusqu’à en étouffer de jalousie. Cet album est bon parce qu’il rend fou et donne envie de raconter n’importe quoi. Il est plein de couleurs et ouvre des dimensions dans lesquelles on a envie de sauter à pieds joints, sans prendre le temps de remonter ses chaussettes.  Du haut des pyramides, deux siècles d’avant-garde nous contemplent. Et ouste !

Tracklist :
01. Fiesta
02. Les Synthétiseurs
03. Numbers are Words
04. For Don Buchla
05. Exotica mon Amour
06. Still Here ?
07. Jazz is the best answer you can afford
08. Yes, more jazz
09. Golden Hours
10. Now you need this
11. En larmes

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