Rature / Les Oubliés d’Okpoland
[The Orchard Music / Atypeek Music]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Rature - Les Oubliés d’OkpolandAlors que le groupe entame sa deuxième décennie d’existence, les Rature livrent avec Les Oubliés d’Okpoland leur album le plus appliqué, le plus sombre et le plus efficace. Rature, c’est un projet à deux qui rassemble Damien Grange, chanteur/Rappeur à effets, et Sébastien Finck, batteur, homme-machine et électronicien en chef. Deux hommes seuls et qui font à peu près n’importe quoi et surtout pas ce qu’on attend d’eux. Ça ne vous rappelle rien ? Rature est depuis dix ans (et leur premier album 29 erreurs) un groupe injustement ignoré car incompréhensible pour la plupart des personnes qui tombent sur sa musique. C’est à l’échelle française et dans l’univers hip-hop le chaînon manquant entre Suicide et les Sleaford Mods, autant dire un truc qui a autant de chances d’exister que les Black Blocs de rallier les beaux quartiers à leur cause mais aussi un groupe qui pourrait, sur la force de ce nouvel album, enfin tomber en résonance avec les goûts du moment. Soyez snobs, soyez radicaux.

Les Oubliés d’Okpoland renvoie  à un célèbre parc d’attractions de Corée du Sud, fermé en 1999 à la suite de plusieurs accidents dramatiques dont la chute d’un gamin d’un manège en forme de canard rigolard. Un programme donc ou une thématique qu’on ne retrouve évidemment pas du tout à travers les chansons du disque qui sont comme toujours mystérieuses et complètement hermétiques. Et pour cause, c’est la particularité de Rature : le chanteur parle, chante, rappe en yaourt sur un tapis de rythmes et d’effets qui évolue entre un hip-hop imparfait et un dub primitif fascinant et qui s’abreuve aux sources-mêmes du rock et du blues. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de textes, ni de mots qu’on reconnaît, mais bien qu’on s’en tamponne. En anglais ou en français, c’est l’intention qui compte, l’onomatopée qui fait loi. L’un des morceaux les plus intéressants du disque s’appelle Stone. C’est un morceau qui met parfaitement en évidence le rapport du groupe aux textes. La comparaison avec Alan Vega est évidente ici. « Le temps passe, le temps passe. Que tu es belle, que tu es belle. » répète Damien Grange dans un écho lointain à Dream Baby Dream, tandis que son compère délivre un accompagnement angoissant et psychotique. Le contraste est saisissant avant que la voix elle-même ne se fasse aspirer par un maelström d’effets et de vocalises. Le morceau s’évanouit dans une mort sourde : « je me souviendrai toujours de toi » qui est à la fois sublime et terrifiante. Juste avant ça, les Rature ont enchaîné Poney, un morceau glauque où le titre est le seul mot intelligible prononcé et un morceau admirable Old School qui, pour le coup, donne l’impression que Mark E. Smith a redémarré sa carrière en contrebande dans un posse new-yorkais des années 70.

Les oubliés est presque toujours splendide. AEIOU réussit à prendre des accents russes sur un lettrage musical à la Senbeï, fait de rythmes acoustiques et de sons drones. L’ombre de Suicide plane encore ici pour s’éclipser sur un Escalier de facture plus classique. Les Rature y concèdent ici un spoken word dub, ennuyeux et poétique qui s’amuse de la posture stéréotypée des jeunes de banlieue au pied des immeubles : « notre pâté de maisons c’est notre distraction. Nous sommes les Roméos du bédo. Les malabars du carambar. On fait les trois 8 à la 8.6. Le cirque Pinder à côté de nous a plein de poussière/ Nous sommes les sales gosses de l’ennui…. » C’est à la fois tordant et crispant lorsqu’on se rend compte que la description sociale est non seulement très précise mais d’une authenticité extralucide. Le chant ragga qui accompagne le morceau dessine un parallèle fascinant entre le Lyon d’aujourd’hui, la Jamaïque et le New York en déréliction des années 80. Cette omniprésence du dub et l’assurance de la batterie font la force d’une musique dont le pouvoir d’évocation est en permanence étrange et surpuissant.

De Coma, crépusculaire, à Dubyo plus métallique et dispersé, la musique de Rature dérange et conduit immanquablement à s’interroger sur ce qui fait la musique. La réponse est simple et éternelle : tout est affaire de pulsation, de rythmique, d’agressivité aussi. Rature évolue à la lisière de genres qui sont nés aux mêmes sources et ont bouffé aux mêmes rateliers. On y retrouve avec joie les métissages transgenres des premiers raps, du hip-hop, du punk et du rock d’avant MTV, cet espace alternatif où seuls comptaient l’allure sur scène, le pouvoir d’outrager et la force avec laquelle on tenait tête au public. On peut trouver le résultat cocasse mais Rature n’a jamais paru si sérieux, menaçant et investi par sa musique qu’aujourd’hui. Cette détermination est une arme redoutable et qui contribue à la force de ce nouvel album.

Rature vient de ces temps glorieux où la musique n’était pas tout à fait un divertissement mais un moyen de survie et d’échapper au cours du monde.

A noter que le groupe se produira en release party le samedi 23 mars 2019 à Paimboeuf (près de St Nazaire).

Tracklist
01. Orgue
02. Oldschool
03. Poney
04. Stone
05. AEIOU
06. Escalier
07. COMA
08. Dubyo
09. Orgue (remix)
10. Stone (remix)
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