La biographie de Moondog par Amaury Cornut fait autorité depuis sa sortie au Mot et le Reste en 2014. Elle a dû faire l’objet d’une réédition si on ne se trompe pas et s’est prolongée dans une page/un site français qui augmente l’expérience de lecture en photos, extraits, etc. Sauf à s’intéresser de très près au compositeur américain et viking le plus (mé)connu de l’univers alternatif, il n’est pas certain que le lecteur ait intérêt à démarrer son exploration par le nouvel ouvrage que consacre Cornut à l’album baptisé par facilité 1969, désignant en réalité le premier disque enregistré avec un orchestre du compositeur pour Columbia. 1969 (appelons le ainsi) n’est pas n’importe quel disque : c’est celui qui amènera à la fin des années 60, un vrai succès international au compositeur et celui encore qui comprend sa composition la plus connue, en hommage à Charlie Parker, Bird’s Lament. D’un point de vue artistique, c’est aussi un album qui permet à Moondog de travailler avec d’excellents musiciens, jazz, classique, assemblés pour jouer avec lui et interpréter ses partitions durant… une unique journée. Amaury Cornut explique parfaitement les limites de l’exercice : les partitions parviennent assez tard aux interprètes (à l’issue d’un long travail de composition – Moondog est aveugle – et de transcription), ce qui fait que l’enregistrement en une unique journée, est sans doute insuffisant pour espérer beaucoup mieux que ce qu’on a ici à se mettre sous la dent : une musique mi-classique, mi-jazz, symphonique, imparfaitement interprétée mais qui marque les esprits par son audace, son immense liberté et sa capacité à renvoyer directement (plus qu’aux Bach et autres Mozart qui l’inspirent) aux formats pop et trans-musicaux (folk, jazz, rag,…) des grands compositeurs US que sont Copland ou Ives.
L’ouvrage de Cornut est parfait : érudit, bien écrit et il reprend, comme c’est la coutume sur cette collection, chaque morceau en exposant très pédagogiquement ce qui en fait le sens, la poésie et l’originalité musicale. On peut tout comprendre et tout lire, sans être un musicien averti et c’est l’une des qualités essentielles de l’ouvrage. Malheureusement, le format est vraiment très court (78 pages) pour celui qui démarrerait directement par ce livre et ne connaîtrait pas du tout le parcours du Viking. Cornut utilise l’introduction pour tenter de résumer la biographie de Louis Thomas Hardin, l’accident qui lui coûte la vue à l’âge de seize ans, la naissance de sa vocation de compositeur, mais aussi son premier passé d’apprenti, son séjour new-yorkais, sa folie, etc. Difficile de passer en 3 ou 4 pages de 1916, date de naissance de Moondog, à 1969, pour son entrée en studio, où la Columbia “instrumentalise” le bonhomme pour répondre à la concurrence d’Atlantic qui a lancé l’année précédente avec John Creaux aka Dr John et son album Gris-Gris, un autre musicien plus qu’atypique.
Cornut nous transporte avec force détails au cœur des enregistrements et fait partager la fascination entretenue par les plus grands pour ce personnage incroyable. On aurait aimé avoir plus de temps pour partager l’engouement qui le fait passer des concerts de rue vibrants et légendaires de la 6ème avenue aux studios, comprendre comment il tourne, se glisser dans les concerts, etc. 1969 n’en constitue pas moins une chouette introduction à l’œuvre et une analyse commentée de premier plan aux morceaux qui le composent. Par delà, Theme et Bird’s Lament que tout le monde connait, il y a sur ce disque d’autres pièces comme Symphonique #3 (Ode To Venus), qui nous a toujours fait penser à Moonriver de Mancini, ou le fabuleux Stamping Ground, sur lequel le livre s’attarde pour nous révéler quelques secrets et mystères (pas tous résolus).
1969 est un livre qui s’apprécie dans la continuité de la biographie de l’artiste écrite par l’auteur, un ouvrage qui s’apprécie le nez dans les pages, en écoutant ou réécoutant l’album dont on cause. C’est un bon support à une écoute commentée et critique d’une oeuvre qui régulièrement mérite d’être (re)mise à l’honneur et revigorée dans tout ce qu’elle a de fantasque, unique et fantastique.

