Au printemps recalés, sauvés par l’été (épisode 1/3) :
Bibi Club / Amaro [Secret City Records]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Bibi Club - AmaroCinq mois après sa sortie, on a enfin les idées un peu plus claires concernant Amaro, troisième album de Bibi Club. Il faut dire qu’après avoir trouvé que le Feu De Garde de 2024, malgré ses qualités évidentes, ressemblait un peu trop à l’inaugural Le Soleil Et La Mer de 2022, cet Amaro sorti en fin d’hiver n’avait pas manqué de nous prendre à rebrousse-poil et de nous glacer les sangs. Au moins il ne sera pas reproché au duo québécois de tourner en rond. Finies les ambiances chaleureuses de camps estival dans les bois, disparus les amis réunis autour d’un bon feu, aux oubliettes cette pop avenante qui vous prenait par l’épaule pour vous inviter à prendre place dans le cercle et à piquer un chamallow au bout d’un bâton : Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque plongent en pleine crise d’adolescence musicale, s’habillent de noir et troquent leurs chansons solaires pour des ambiances pesantes qui contrastent franchement avec leurs travaux précédents. Pour autant, le duo conserve cette profonde humanité qui transpire dans son écriture depuis ses débuts mais c’est justement parce qu’il a été confronté à la mort qu’il a conçu Amaro comme un exutoire, une façon d’exprimer ses peurs mais aussi ce besoin de vivre voire de survivre à ces départs douloureux.

Dès la pochette, Amaro est sombre et son écoute n’est qu’une épileptique plongée au cœur du post-punk, de la cold-wave voire de l’EBM, le tout en faisant davantage de place à un anglais qui n’est plus simplement expérimenté. On souffre avec le groupe, les premières écoutes déroutent : c’est que Bibi Club en deux albums et une poignée de titres périphériques était parvenu à installer, jolie prouesse, un son, des ambiances toutes personnelles qui s’accommodaient sans peine à l’idée que dans ce monde hostile aux nouvelles effrayantes, il était grand temps de replacer l’humanité au cœur des préoccupations de chacun. Or, ce n’est pas le sentiment qui prédomine aux premières écoutes de l’album. Il faut donc persister, plonger au plus profond de ses entrailles pour y trouver ce cœur qui bat toujours aussi intensément, prêt à braver les démons du quotidien et déclamer son envie de vivre.

C’est qu’au fond, Bibi Club n’a pas changé son fusil d’épaule même si les impressions, la forme, cette pénombre dans laquelle nous plonge Amaro a elle radicalement évolué. Dès l’entrée en matière, sur Infinité, on est happé par des claviers sourds et vrombissants, une rythmique froide et robotique. Possible trompe-l’œil, le champs lexical (la femme, le soleil, la terre) et la guitare de Nicolas Basque semblent chercher à rassurer mais ne sont en réalité qu’un moyen d’opérer une transition en douceur car dès Amaro et son intro gothique (The Mission, vous connaissez ?) qui débouche sur une rythmique EBM venant se frotter à Front 242, le ton de l’album est définitivement donné : basses électroniques, sons tribaux, guitares qui lacèrent l’espace de leurs cris orphelins et la voix qui s’efface, perdue dans les limbes où s’abandonnent les âmes solitaires. On se souvient de batcaves jadis assidument fréquentées où le très cold A Different Light n’aurait eu aucune peine à succéder sur la piste à un Clan Of Xymox, les remuants George Sand ou Washing Machine aux Sisters Of Mercy.

Loin du fun d’une plage estivale, Les Vagues nous passent par-dessus bord et nous entrainent dans un tourbillon tempétueux et noisy mais duquel, comme accroché à une bouée salvatrice, on ressort à la levée du jour, la mer apaisée et l’espoir d’en sortir renaissant mais où diable s’est-on retrouvé ? Sur Le Styx à coup sûr, guidé par des incantations lointaines sur cet interlude de toute beauté à la profondeur abyssale. Ailleurs, l’album prend parfois des airs de Cérémonie, chant d’hommage interprété par les amis au moment de se dire adieu, meilleur moyen de se débarrasser de La Bête En Colère en lui rappelant que la joie sera de toute façon plus forte ou marche funéraire portée par des cuivres pesants et une guitare larmoyante sur Le Château alors que se déclament, que dire d’autre en ces moments sombres, des banalités pleines de bon sens : l’amour survit à la mort, la vie est devant. Puis on se quitte en se promettant d’aller de l’avant et de se revoir ; The Pine On The Corner est cette promesse, magnifiquement posée, qui rappelle que le Bibi Club d’avant n’a pas disparu et que passées ces épreuves, il reviendra observer le monde et continuer à nous inviter à nous recentrer sur l’essentiel.

Cinq mois après sa sortie, on a donc les idées un peu plus claires concernant Amaro. Ce qui semblait être un album de rupture est en réalité une nouvelle illustration de la sensibilité d’un duo qui ne cherche pas à masquer ses émotions. Marqué par des épreuves douloureuses, il délivre une collection de chansons sombres, parfois un rien brutales mais toujours inventives et qui correspondent aux sentiments qui les traversent et les inspirent. Pour autant, Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque restent fidèles aux valeurs qu’ils portent et font de ces moments difficiles une force pour se projeter sur la suite de leur vie, de leur couple, de leur groupe aussi très probablement ; « I Want To Love, I Want To Live ». Les épreuves font grandir et gageons que ce Bibi Club corbeau, extrait brutalement de l’innocence de deux albums lumineux comme l’enfance, en ressortira plus fort, plus sûr et plus inventif encore.

Tracklist :
01. Infinité
02. Amaro
03. A Different Light
04. Le Styx
05. Le Château
06. Les Vagues
07. Cérémonie
08. George Sand
09. Washing Machine
10. La Bête En Colère
11. The Pine On The Corner

Liens :
Le groupe sur Discogs
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Le groupe sur Instagram
Le site du label

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