Chaton Laveur / Labyrinthe
[EXAG’ Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Chaton Laveur -LabyrinthePorte ouverte enfoncée n° 529 : on n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est vrai ça : quand on prétend suivre un minimum l’actu des musiques électriques, plutôt celles du genre souterraines, quoi de mieux que de lire assidument Sun Burns Out ? C’est donc ici, au détour du Live Report de la 2ème soirée de la Route Du Rock Collection Hiver 2026 que le nom de Chaton Laveur a été croisé pour la première fois. Une sorte de mise en abîme, preuve irréfutable pour toutes celles et tous ceux qui tentent ici ou ailleurs de traduire en quelques lignes les sentiments inspirants que porte un disque ou quelque autre expérience musicale que ce soit qu’il suffit de quelques mots bien choisis, de deux ou trois références bien senties pour emmener dans son sillage lecteurs curieux et lectrices aventureuses. Combien ? Peu importe en réalité. Dans le monde des musiques modestes, la vanité n’a pas trop sa place et si ça n’est qu’une poignée, ça sera déjà ça. Le reste n’est qu’un jeu d’enfant offert à nos vies numériques qui ont peut-être perdu en charme (ça reste à démontrer) ce qu’elles ont gagné en praticité. Ouvrir un nouvel onglet, filer sur Bandcamp, rechercher c.h.a.t.o.n. l.a.v.e.u.r, parcourir la page en quelques secondes, ajouter au panier, payer. Les plus frileux iront jeter un œil sur les vidéos en ligne ou écouter l’album avant mais rien de tel pour retrouver ce charme un peu disparu de foncer à la sourde, se fiant aux seuls mots de l’auteur avant de mijoter quelques jours le temps que La Poste fasse son office.

Si Labyrinthe, deuxième album du duo liégeois s’appréciera de toute façon sous toutes ses formes, on remarquera d’emblée le travail du label bruxellois EXAG’ qui propose du vinyle une très belle version bleue parsemée d’éclats jaunes qui renvoie à la jolie pochette bariolée d’un disque qui va tenir toutes ses promesses. Colorée et éclatante, la musique de Chaton Laveur l’est assurément et si on ne sait au fond pas grand-chose du duo Julie Odeurs et Pierre Lechien, sa musique n’a aucune peine à se passer des présentations d’usage. Kraut Pop ; voilà l’idée autoproclamée. Plaisante sur le papier, elle va rapidement prendre consistance dans les oreilles en allant puiser encore plus au-delà de ce que l’étiquette voudrait laisser entendre en termes d’hybridation. S’il est vrai que la batterie métronomique a sur la plupart des morceaux tendance à bâtir une charpente solide faite de ce bois massif inébranlable, c’est en réalité pour sécuriser les aspirations multi-instrumentistes et vocales de musiciens qui vont amener leur musique explorer des recoins certes familiers, mais que l’on n’avait plus arpenté depuis quelques temps, surtout si bien guidé.

Sans doute faut-il remonter jusqu’à la fin des années 1990 pour retrouver les meilleurs liens de parentés avec la musique des belges, à cette époque où, dans le sillage des origines du post-rock américains, certains européens poussaient encore plus loin leur volonté de tracer leur propre voie en parallèle des autoroutes allemandes (l’électronique de Kraftwerk d’un côté, le psychédélisme de Can de l’autre, le krautrock de Neu! sur la file du milieu) sans rien renier pour la plupart d’entre eux à leurs origines pop, indépendantes et bruyantes. Mais si la musique de Chaton Laveur renvoie bien à ces Fridge, Kreidler, Ma Chérie For Painting ou autre Tånk, elle se nourrit aussi d’un quart de siècle supplémentaire d’aventures musicales passionnantes comme celles de Cavern Of Anti-Matter ou The Oscillation ou, sans doute plus proche dans un possible esprit de communauté, de Grand Veymont. On comprend dès lors que le chemin que se trace le duo belge est pavé d’influences recommandables mais exigeantes, à la recherche d’un équilibre certes pas inédit mais jamais facile à trouver entre une musique a-priori destinée à quelques oreilles averties mais qui n’hésitera jamais à se confronter à un plus large public qu’un joli bout de mélodie bien sentie ou une petite ritournelle entêtante saura sans trop de mal conquérir.

C’est bien en cela que le Labyrinthe est avant tout pop, mu par un état d’esprit prônant l’ouverture et la lumière, l’immédiateté et la concision plus que la radicalité dans laquelle ces productions peuvent facilement tomber. Chaton Laveur y varie les ambiances, multiplie les changements de direction qui contenteront sans peine les amateurs de linéarité brisée et le chant, en français ou en un espagnol un peu inattendu vient renforcer un peu plus ce refus de se conformer à une seule direction, tour à tour portant de limpides mélodies vocales, puis se faisant plus feutré et mystérieux ou tenant ailleurs plus de la cérémonie païenne incantatoire et psychédélique. Entre IN en introduction et OUT (en sortie donc), invitations mutiques à entrer dans le disque puis à y revenir très vite, ce Labyrinthe nous égare volontiers. Ici, dans une certaine forme de minimalisme rêche guitare / batterie que l’on aurait bien vu sortir chez K records dans les années 1990 aux côtés de Lois Maffeo ou Kicking Giant (Aventura) ou un Bonhomme De Neige qui débute de façon on ne peut plus poppy (du thème à l’interprétation) pour se terminer comme à chaque fois que les flocons recouvrent les environs en une épique bataille de boules givrées. Là en prenant ses aises et avec elles des airs de tubes sur Contre-La-Montre avec sa grosse ligne de basse et son redoutable petit gimmick de synthé, le très beau La Source faussement lascif et véritablement aérien ou ce Mirada qui convoque des guitares post-punk pour les associer à une drôle de farandole enfantine rythmée de « lala lala » apaisants. Ou encore sur ces titres denses, multipliant les variations comme ce Brise-Brume qui débute porté par une batterie en pleine tachycardie et un drone inquiétant, ce Fantasia aux atours un peu sombres qui tous deux s’élèvent dans un tourbillon hypnotique intense et psychotrope, à l’inverse d’un Vertige qui va lui finir par plonger dans de profondes limbes un peu noise.

S’il n’existe bien évidemment aucune formule type du groupe de rock, aucune préférence entre le classique quatuor, le big band façon The Notwist ou le toujours fascinant artiste solo, à la sortie de ce Labyrinthe qui chamboule quelque peu les sens, on ne peut s’empêcher de se demander ce que la formule du duo mixte, de couple même parfois si l’idée d’une connivence fusionnelle peut aider à apporter une réponse, a de si efficace et passionnant. Quelques semaines après les déjà indispensables Memorials, voici que Chaton Laveur, eux aussi avec un second album plein d’audace qui surclasse le premier, s’installe d’emblée dans les plus belles réussites du moment en délivrant un étonnant album plein d’évidences et de subtilités, de mélodies gracieuses servies par une belle ingéniosité. Même si au fond on n’a rien contre ces algorithmes parfois bien pratiques, reconnaissons que la démarche que l’on défend à travers le webzine est quand même sacrément plus excitante quand elle débouche sur ce genre de découvertes.

Tracklist :
01. IN
02. Contre-La-Montre
03. La Source
04. Fantasia
05. Aventura
06. Brise-Brume
07. Vertige
08. Bonhomme De Neige
09. Mirada
10. OUT

Liens :
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram
Le site du label

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