Alan Silvestri / The Witches, Original Motion Picture Soundtrack
[WaterTower Music]

8 Note de l'auteur
8

Alan Silvestri / The Witches, Original Motion Picture SoundtrackCondamné avant même sa sortie pour avoir dépeint les sorcières avec des mains atrophiées et des pieds bots, ce qui nuisait fortement à la représentation des personnes aux doigts crochus et affligées de l’orteil, le nouveau film de Robert Zemeckis est loin d’être son meilleur film : les sorcières ne sont pas si effrayantes que ça, les effets spéciaux sont relativement moyens et la dramaturgie moins vive que dans d’autres créations du cinéaste. Il n’en reste pas moins que The Witches, adaptation de l’écrivain Roald Dahl popularisée chez nous par sa version BD sous le titre de Sacrées Sorcières signée Pénélope Bagieu, est un formidable spectacle familial, distrayant, pas idiot et qui ravira les petits comme les grands. Le spectacle est d’autant plus réjouissant qu’il s’appuie, comme tous les films de Zemeckis, sur une bande son de l’indémodable Alan Silvestri, l’une des rares stars incontestées et incontestables de la BO hollywoodienne.

A 70 ans, le new-yorkais signe depuis toujours les BO de Zemeckis mais est aussi l’homme qu’on trouve derrière la franchise Avengers, la Nuit au Musée, les Croods, Ready Player One qu’on a pu réentendre il y a quelques jours lors de la diffusion du film à la télé et quelques dizaines d’autres. Alan Silvestri est l’un des rois de la BO orchestrale et orchestrée, l’un des types les plus à l’aise dans la représentation musicale/auditive de l’émotion hollywoodienne, ce mélange d’inquiétude, de fierté digne et de gloire épique qui soutient tout drame ou toute comédie qui se respecte. Mais Silvestri, qu’on peut qualifier comparé à d’autres, de compositeur académique est aussi un homme subtil, un type qui évolue dans un registre très varié et pose un regard et une plume critique sur les ressorts du drame américain. Avec Zemeckis notamment, il a réussi (Retour vers le futur) à signer une musique appliquée et répondant aux canons du genre mais qui, par son audace, sa vivacité et ses subtiles variations, crée comme une distance au genre et s’impose comme plus impertinente qu’elle en a l’air.

A cet égard, l’édition officielle de ces Witches est une réussite qui se situe au niveau de ses meilleurs travaux : une composition qui bonifie le film et, d’une certaine façon, lui est supérieure. La BO de Silvestri est marquée par le sceau de la magie et du merveilleux, mais aussi par une délicatesse qu’on imagine dérivée du sujet où les enfants et les souris (Silvestri a signé la BO de Stuart Little) rivalisent de malice pour échapper puis détruire d’affreuses sorcières. C’est ce caractère frais et primesautier qui saute aux oreilles dès le démarrage avec des clochettes, des tintements et de la tintinnabule et ce avant même qu’on ne découvre le thème principal du film, ce Witches Are Real crâneur, dissonant et qui explose en cornes et en cuivres d’après une ouverture toute timide et dissimulée (impeccablement calée sur l’image). Voilà bien un thème qu’un Hans Zimmer n’aurait jamais pu composer avec ses gros sabots. Silvestri est grand parce qu’il est capable de faire le pas de côté (la même mécanique est à l’oeuvre sur Enter The Witches) tout en faisant ce qu’il faut pour saturer les scènes d’action d’effets dramatiques attendus (le martial A Narrow Escape, par lequel le héros échappe une 1ère fois à la Grande Sorcière). Là où Silvestri bat Zemeckis à plates coutures c’est bien lorsqu’il accompagne les sorcières. Là où le réalisateur rame, le compositeur brille. Il transforme, il métamorphose (Pigtails), il fait des bruits de bouche dans la soupe (Soup Is On) et envoie des brassées de notes pétillantes et jubilatoires. C’est un festival d’ironie, mi-burlesque, mi-terrifiant, épique, comique et parfois glaçant qui réussit avec brio ce que ne fait pas tout à fait le film.

Tout ceci (ne nous enflammons pas) est fait dans les formes et sans extravagance. Silvestri ne s’aventure que très rarement au delà de ce qui est permis et de ce qu’on attend de lui. Les bandes-son de blockbusters sont plus codifiées encore que des hits Rnb. Les cordes font office de vocoders et rassurent en lissant les messages qui seraient trop marqués ou inquiétants. On enveloppe, on enlumine, on joue crescendo en faisant toujours SEMBLANT de s’enflammer, avant de retomber sur des plateaux plus calmes, sentimentaux, familiers et accueillants. The Witches est l’exemple même d’un travail remarquable réalisé au coeur de l’industrie du divertissement, une geste artistique qui reste suffisamment artisanale et libre de ses mouvements pour qu’on ait envie de l’écouter et d’en apprécier la vivacité. Le travail de Silvestri renvoie à l’essence même des BOs : travailler intelligemment dans et pour un cadre précis, en en servant l’intention sans chercher à faire le malin. Si Zemeckis et lui travaillent ensemble de manière exclusive depuis toutes ces années, c’est bien parce qu’ils partagent cette même vision des choses. Le succès, dans ce “trou de souris” libéré par les forces obscures qui régissent le marché, est probablement plus facile à atteindre pour un musicien que pour un réalisateur. The Witches en est la preuve.

Tracklist
01. Witches Are Real
02. My First Witch
03. What You Saw
04. Chickenafied
05. Enter the Witches
06. Grand High Witch
07. Witches
08. Instant Mouse
09. A Narrow Escape
10. Fourth Floor
11. It Can Be Very Dangerous
12. The Potion
13. Let’s Make A Potion
14. The Mission
15. Soup Is On
16. Pigtails
17. A Stolen Key
18. Let Me Out
19. I Didn’t Hear A Thing
20. Pea Soup
21. End Credits
Écouter Alan Silvestri - The Witches

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2 Comments

  • Je sais bien que les goûts sont dans la nature mais j’ai passé mon temps à pester contre la BO que je trouvais gnangnan/grandiloquente de Ready Player One. Au moins je sais à qui je la dois 🙂

    • Et vous avez raison. Silvestri a signé pour Ready Player One une BO boursouflée, faussement épique et que j’estime ratée. Ses meilleurs scores (la série Retour vers le futur, Forrest Gump, la Nuit au Musée…) sont produites quand il arrive à introduire une part de légèreté dans le truc hollywoodien. Sur Ready Player One, tout est trop sérieux (alors que les personnages sont des gamins) et les tentatives du film comme de la BO d’alléger l’ensemble sont ratées. Dans le genre dramatique, il a fait de belles choses pas trop imposantes et qui ne ressemblent pas à du Hans Zimmer (flonflons orchestraux, effets soulignés à la truelle) sur des films moins côtés comme Identity de Mangold ou même le médiocre Van Helsing. Et puis évidemment il y a la série Avengers qui n’est pas si mal dans le style très particulier qu’impose le film. (ce mélange de comédie et de volonté de “grossir” les enjeux et les pouvoirs des personnages)

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