Godspeed You! Black Emperor / G_d’s Pee AT STATE’S END!
[Constellation]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Godspeed You! Black Emperor - G_d’s Pee AT STATE’S END!On sait que les temps troublés sont souvent des moments de créativité redoublée. 2021 ne fait pas exception avec déjà, en avril, plusieurs disques marquants et à fort impact. L’inattendu retour des Canadiens de Godspeed You! Black Emperor avec un “album de confinement” ajoute de l’eau au moulin magique avec un 4 titres (2 plages de 20 minutes et de 2 de 6 minutes) bouillant et en prise avec l’actualité.

G_d’s Pee AT STATE’s END! est le septième album du combo québécois et le premier depuis Luciferian Towers, il y a quatre ans. C’est probablement aussi le plus varié et le plus riche depuis leur reformation, celui qui est, tout en restant dans son format initial qu’on qualifiera par défaut de post-rock expérimental, étend le plus loin le spectre musical du groupe vers d’autres horizons. Au fil des années, GodSpeed a fait sa mue d’un combo puissant, âpre et avide de  bruit blanc en une sorte de mécanique bruitiste et quasi prog-rock où le sens des progressions ne s’accompagne plus nécessairement d’un crescendo et d’un “point haut” terminal mais fonctionne plus comme une succession de vagues et de couches, qui poussent les unes contre les autres, se succèdent, se chevauchent et produisent un étrange phénomène d’entrelacs, de frictions et de confusion intelligente.

Le disque a été composé, selon ce que raconte la rapide présentation du disque, sur la route, avant d’être enregistré durant la 2ème vague de l’épidémie. Dire que ce contexte de production est décisif sur l’album est à la fois exagéré (on ne sait pas ce que cette musique serait devenue sinon) et probablement juste, dans la mesure où le groupe interroge à travers ses montages soniques les notions d’enfermement, de chambres d’écho et d’interventionnisme gouvernemental. Il se dégage des quatre pièces une forme d’isolement qui est autant une expression du groupe qu’une projection du spectateur. La mise en place de la première pièce, A Military Alphabet, est à cet égard un premier indice d’un groupe qui voyage sur le dos d’un drone et cherche à trouver un sens, un chemin à travers une série d’interrogations. Il faut attendre la septième minute avant que le coeur ne s’emballe et que les basses vrombissent pour faire éclater une inquiétude ou un pré-déchainement martial et effrayant. La basse de Mauro Pezzente et les batteries d’Aidan Girt sont très en avant ici, tandis qu’Efrim Menuck exécute d’une manière stoïque ce qui tient lieu de thème principal à la guitare électrique. Le groupe donne le sentiment d’escalader un obstacle de taille et insurmontable. Il faut près de six ou sept minutes pour que la tension retombe et qu’on retrouve une forme de sérénité épique. On pense sur cette section à des groupes du passés spécialisés dans les autoroutes soniques, à des morceaux enfouis et enfuis de chez Hawkind ou Rush, à du Mogwai qui ne se nourrirait que de pure électricité et ne prendrait pas la peine de s’attarder sur le bas coté pour faire monter une mélodie ou des accords pop. La musique de Godspeed s’est toujours caractérisée par une forme de dureté et de sécheresse qui n’exclut pas, pour autant, quelques failles lumineuses. Le morceau s’achève par ce qui ressemble à des coups de feu, des coups de canon entrecoupés de chants d’oiseaux. L’impression est étrange comme si l’affrontement qu’on imaginait cataclysmique et gargantuesque se résolvait à la fraîche dans un pré tondu de près. On n’est pas certain du tout de comprendre de quoi il retourne mais le mouvement est suffisamment ample pour que son aboutissement, aussi près du coeur et intime, soit perçu comme une révolution inattendue et subtile.

Parce qu’elle ne dure que quelques minutes, Fire At Static Valley fait figure de transition entre les pièces, ce qu’elle n’est pas tant que ça. La musique semble parcourir un terrain désolé, territoire qu’on suppose dévasté par la guerre ou l’épidémie. La production de Jace Lasek ouvre une profondeur de champ étonnante et dans lequel l’oreille se perd, comme absorbée par un trou noir qui grignote une à une les notes qui composent l’échange. La chanson fait penser à la dérive d’un nuage (radioactif), d’une nuée ardente, à la progression ravageuse d’un virus que rien n’arrête. Dans ce paysage froid et presque mort, le groupe compile des échanges radio de survivants, des émissions ultimes qui sonnent comme des traces fantomatiques, des promesses ou des témoignages d’humanité. C’est ainsi du moins qu’on entre dans la seconde pièce de vingt minutes intitulée Government Came. On pense aux travaux de John Zorn sur Naked City, à ces témoignages apocalyptiques, à ces zébrures d’un blues électrique qui accompagne les Mad Max et autres roadbooks d’un Dantec en phase terminale. Le morceau met du temps à trouver une voie et à s’élever mais gagne avec assurance une belle altitude après dix minutes de recueillement. On sent alors le souffle des guitares, un espace intersticiel qui s’ouvre entre les cordes électriques et les organiques. Ce disque, écrit le groupe, nous représente en train d’attendre la fin (du monde). L’ambiance est pesante, angoissante et totalement immersive. Dire qu’on tire du plaisir de l’écoute de cette longue plage serait exagéré mais on peut en fermant les yeux, et paradoxalement, envisager sa propre position avec optimisme tandis que déferlent autour de nous les affres des créatures meurtrières, des armes-robots et des menaces technologiques. C’est cet environnement digne d’un énième remake de Terminator que le groupe nous fait toucher du doigt avec sa puissance suggestive et (sur les dernières minutes) sa puissance de feu insolentes. La dernière séquence du mouvement est splendide, enivrante, vibrante, suggérant (on l’entend comme cela du moins) une forme de déferlement vital qui reprend pied et place dans le monde dévasté. Les cloches (hautement symboliques) qui ponctuent le morceau célèbrent une messe heureuse et annonce un hosanna chargé d’espoir et de vie.

Difficile dès lors de ne pas recevoir la séquence n°4, Our Side Has To Win, comme un manifeste pour le combat, tourné tout entier vers la victoire et des lendemains qui chantent. GodSpeed éclaire sa formule et adoucit le ton, dans ce qui s’apparente pour le groupe, à une mini-symphonie pastorale, quasi atonale et sacrée. Des quatre pièces, celle-ci est la plus belle, la plus concise et aussi la plus évidemment belle. On pense à Debussy pour la légèreté, à Britten pour le pas. Ceux qui aiment Gavin Bryars ne seront pas dépaysés. Les points de contact entre ce segment et son Sinking of The Titanic sont nombreux, si bien qu’on ne peut s’empêcher d’interroger le sens de tout ça de la même façon : le morceau annonce-t-il vraiment une renaissance ou aborde-t-il avec soulagement (et désir) le naufrage qui procureront la paix et le répit dans la mort ? Les jeux sont ouverts.

Contrairement à d’autres, on ne criera pas au génie absolu à l’écoute de cet album subtil, moderne et quand bien même impressionnant. Godspeed You! Black Emperor joue avec les codes post-rock mais aussi avec les musiques “contemporaines minimalistes classiques” pour proposer un disque qui marie avec beaucoup de charme, d’intelligence et d’émotion, des courants progrock 70s, de l’electric blues, du noise rock et plein d’autres choses dans un voyage immersif bluffant. Moins politique, moins punk, c’est un fait, Godspeed intrigue tout autant. C’est beau, percutant, troublant, mais pas forcément si novateur que cela en a l’air.

Tracklist
01. A Military Alphabet (five eyes all blind) (4521.0kHz 6730.0kHz 4109.09kHz) / Job’s Lament / First of the Last Glaciers / where we break how we shine (ROCKETS FOR MARY)
02. Fire At Static Valley
03. “GOVERNMENT CAME” (9980.0kHz 3617.1kHz 4521.0 kHz) / Cliffs Gaze / cliffs’ gaze at empty waters’ rise / ASHES TO SEA or NEARER TO THEE
04. Our Side has to win (for D.H)
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