Akira Kosemura / This Is I (Soundtrack from the Netflix film)
[Schole Records]

9 Note de l'auteur
9

 

Akira Kosemura - This Is IOn parlera prochainement du nouvel album d’Akira Kosemura enregistré avec le “field musicien” Hiroshi Iguchi, Reach for NAGA, sorti le 9 février. Mais une fois n’est pas coutume, on voulait parler d’une BO… sans avoir encore vu le film qu’elle illustre et juste par pur enthousiasme pour sa qualité, sa délicatesse et son charme. Si on a pas vu encore, This Is I, une nouvelle comédie romantique Netflix, c’est tout simplement parce que le film n’est pas encore sorti. Ce sera le cas dans quelques jours. Et qu’on voulait utiliser ce laps de temps pour se livrer à un exercice qui ne sera plus possible après avoir vu le film : imaginer celui-ci rien qu’en écoutant sa musique. Il est à parier (on parie ce que vous voulez là-dessus) que l’idée qu’on se fait du film aujourd’hui sera bien supérieure au produit fini.

Plusieurs raisons à cela : le trailer est formidable, les couleurs sont vives, la pochette/affiche est sublime. On tient rien que là une promesse d’un divertissement coloré, complet, amusant, sensible qui est cette histoire d’un jeune garçon qui rêve de devenir une star de cabaret et d’affirmer sa vraie personnalité en tant que femme… dont la route va croiser celle d’un chirurgien qui jouera un rôle clé (mais controversé) dans les opérations pratiques menant au changement de sexe. Le film propose ainsi un parcours de vie croisé où la quête d’identité LGBT du jeune homme, avec ses tourments, ses hésitations, ses moments d’euphorie, va se connecter avec la bienveillance et l’affection du professeur, lui-même en interrogation sur le sens de sa vie. Le jeune homme s’engage comme travesti dans un cabaret et va effectivement devenir une star (c’est ce que laisse penser le trailer, du moins). Le film est l’adaptation d’une histoire vraie et en partie tiré d’un livre qui revient sur cette histoire très contemporaine.

Mais ce qui nous intéresse ici (dans l’attente de “voir ce que ça donne”), c’est bien de rêver ce conte moderne, et cette ode à la tolérance, à la bienveillance et, disons, à l’autodétermination sexuelle, depuis ce que nous en dit Akira Kosemura. Cette BO est tout simplement une merveille. La touche de Kosemura est sublimée par l’accompagnement XXL réuni pour cette pièce : un quintet à cordes, une flûte, une clarinette, des choeurs parfois, et une guitare acoustique. Le thème principal est svelte, (gender) fluide et cristallin comme du Debussy. Il porte sur lui toute la légèreté des aspirations du gamin, son insouciance et sa joie de vivre, mais aussi l’incertitude qui pèse sur l’atteinte de ses rêves et les moyens d’y parvenir. On adore l’indécision de Who Am I et de ses 38 secondes comme suspendues entre homme et femme. Show House amorce la transformation du papillon ou du moins on l’imagine, cet instant précis (et tout le monde a vécu ça ou presque) où l’enfant découvre ce pour quoi il est fait, ce pour quoi il vivra. L’émerveillement est rendu par la clarinette dans toute sa splendeur naïve et quasi burlesque.  Le propos se durcit et s’assombrit avec The Way To The Clinic, qui laisse entrevoir au choix le chemin chirurgical qui accompagnera la transformation ou la simple froideur du monde hospitalier. On passe en quelques secondes du rêve à la réalité, de l’enthousiasme à une profonde mélancolie qui se prolonge sur l’intrigant et ralenti Taking Medicine. Il faut sur ces passages (Conflict Between) quelques notes à peine de piano nu (dont on ne saluera jamais l’éclat et la qualité de la production… comme si on était dans la pièce) pour ouvrir un monde à l’ambiguïté absolue, suspendu dans l’attente ou la crainte de ce qui viendra. Lorsque le choix se précise (Have Me Surgery), le destin s’éclaire à nouveau. La musique suit pas à pas l’histoire qu’on invente autour. Elle est un formidable guide pour l’émotion qui, et pour cause, se passe très bien des images.

Le comble est qu’on ne va pas ainsi commenter titre à titre une BO d’un film qu’on a pas vu pour ne pas vous divulgâcher l’intrigue et la fin qu’on ne connaît pas. Il arrive (et on ne le redira jamais assez) qu’une BO soit si précise, si juste, qu’elle peut facilement remplacer le film qu’elle illustre. C’est ce qui se passe ici si vous en faites l’expérience avec un minimum d’attention. On sait exactement ce qui arrive en écoutant Rain Doesn’t Stop, la pièce la plus magnifiquement déchirante du disque. Ce sont les meilleures 58 secondes de l’album et de la journée. Leur effet émotionnel est gigantesque, si bref et si intense qu’on pourrait presque compter les notes. Le minimalisme de Kosemura produit, lorsqu’il choisit de s’exprimer aussi radicalement (What I Want To Tell), des effets tout bonnement fabuleux. La joie de The Cornerstone of Hope vaut toutes les chansons pop du monde (1 minutes et 27 secondes). La guitare acoustique donne des allures de conquête héroïque à 1998 Tokyo et on frissonne à l’écoute d’un Sudden Change qui constitue l’un des très rares morceaux réellement dramatiques de ce score. Le ton de la BO se retourne pour quelques minutes. Le piano paraît alors changer de langue comme si on avait remplacé toutes les touches pour aller chercher d’autres sons, plus sombres, plus douloureux. In Pain fait pleurer avec trois notes. Trois uniques notes. On peut réellement lire Last Letter rien qu’en écoutant la séquence au violoncelle et piano. Le pouvoir de suggestion de Kosemura paraît parfois infini, dans un mélange de caresse, de répétition et d’infra-avancées chromatiques. Le final est à cet égard un énième sommet d’émotion avec Farewell, le rebond proposé par Go For A Proof et la miraculeuse sortie d’agrès, Be Myself. Là encore, cela ne dure qu’une minute et cinq secondes, mais c’est l’équivalent d’un envol, et de trois saltos enchaînés, jambes tendues et buste haut. On peut réécouter la pièce dix fois et s’émerveiller à chaque fois de l’intensité contenue de cette minute quasi magique, tenter d’y comprendre quelque chose en notant la partition sur le papier, rien n’y fait : le doigté de Kosemura est presque aussi beau et parfait que si on avait réussi à coder une émotion supérieure sur un brin d’ADN ou d’herbe fraîche.

Cette BO est un pur prodige qui procure une joie intense à l’écoute, une envie de vivre vigoureuse et libre. Peut-être bien l’un des meilleurs disques de cet auteur essentiel. Voir le film ? N’y pensez même pas.

Tracklist
Liens
01. This Is I – Main Title
02. Who Am I
03. Following
04. Show House
05. The Way To The Clinic
06. Taking Medicine
07. Conflict Between
08. Have Me Surgery
09. I Cant Live Like This
10. I Wanne Be An Idol
11. Rain Doesnt Stop
12. What I Want To Tell
13. I Become Me
14. I’m Envious of Woman
15. The Cornerstone of Hope
16. Follow My Heart
17. 1998 Tokyo
18. Who Am I – Variation
19. Sudden Change
20. I Wanted To Be An Idol
21. In Pain
22. Last Letter
23. Farewell
24. Go For A Proof
25. Be Myself

Lire aussi :
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Akira Kosemura / Love Is
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