Asara / 028 Crises
[Géographie]

9 Note de l'auteur
9

Asara - 028 CrisesLa France, ce pays de râleurs. Même nous, il faut le reconnaitre. On se plaint de la concentration des sorties sur quelques semaines de l’année (tenez, là, maintenant, on ne sait plus où donner de la tête) mais quand un album sort en juillet, on trouve que c’est quand même une drôle de date, surtout cette année : à presque 30° dedans, parfois plus de 40° dehors, ça n’est pas franchement idéal de venir se coller des écouteurs pour réchauffer les oreilles en découvrant un album uniquement digital. Alors oui, on a un peu attendu que les températures redescendent avant de venir se coller la mousse au pavillon et découvrir 028 Crises, premier album à l’étonnant titre d’une jeune musicienne nommée Asara que sort Géographie. A vrai dire, Sarah Pitet n’est pas tout à fait une inconnue car les habitués de ces pages (web) savent très bien que l’on a déjà eu l’occasion de vous la présenter en évoquant l’un de nos chouchous de l’indie-pop à la française, les impeccables Dog Park. Dès lors, on imagine très bien que cette volonté de voler de ses propres ailes alors que sa comparse Erica Ashleson par exemple multiplie elle les participations à divers projets est d’abord mu par une envie de laisser libre cours à ses inspirations les plus personnelles et développer un univers musical plus intime.

Intime, mais pas forcément intimiste. Si les toutes premières notes qui ouvrent un album resserré de 8 chansons plutôt courtes laissent penser qu’on va aller se laisser bercer de douces mélodies minimales à la façon des Marine Girls ou des Softies, la suite de How You Shine montre une Sarah Pitet arborer fièrement ses talents de multi-instrumentistes, ce qu’elle est déjà au sein de Dog Park. La basse qui résonne fort, la batterie au jeu simple et direct et quelques effets distordant amènent immédiatement les chansons d’Asara dans un univers qui lorgne résolument vers le rock, américain de préférence. De là à la faire rejoindre ce cercle que l’on se réjouit de voir s’élargir des grandes espoirs du rock français au féminin du côté de Lola Sauvageot ou Clarence, il n’y a qu’un pas que l’on ne va pas mettre longtemps à franchir.

Cute, il y a quelques mois nous avait mis sur la voie. Mignonne, forcément, la ritournelle chaloupée miniature sur laquelle Sarah Pitet nous susurrait à l’oreille dénotait surtout d’une belle personnalité qui tendait à s’affirmer à travers des textes personnels évoquant ce qui fait la vie d’une jeune femme aujourd’hui, les amours qui vont et s’éteignent, les relations toxiques qu’il faut remettre en question ou le quotidien morne que l’on voudrait moins gris. Asara les chante en empruntant des registres vocaux riches et variés, parfois poppy, ailleurs plus éthérés, souvent avec la conviction de celles qui ne se laissent plus faire et s’affirment. Formellement, 028 Crises parcoure alors les divers chemins qui sont ceux qui s’empruntent sur un premier album où l’on donne tout, ses tripes, son histoire, ses influences. Une véritable carte de visite sur laquelle à l’unité du temps court et des textes centrés sur des thématiques proches répond la variété de ce que Sarah Pitet voulait explorer pour les exprimer mais, et c’est peut-être là la vraie prouesse, sans jamais nuire à la cohérence de ce premier album bercé d’une véritable douce élégance.

Car Asara nous embarque, franchement, comme ça, sans réfléchir. 028 Crises est de ces albums qui n’ont pas besoin de multiples écoutes pour être compris et devenir attachants. Ça n’est ni bien ni mal ; c’est juste touchant, sensible et fragile, un rien lo-fi, toujours bien senti et la formule retenue a les vertus de la concision qui ne sont plus à démontrer elles non plus. Quand How You Shine se développe de façon éthérée sur des nappes de guitares noisy qui dessinent un arrière-plan aussi discret que prenant, First Day est elle un peu minimale et slacker façon Pavement, redoutable quand elle s’envole sur un refrain de toute beauté. Buy Some Time est sans doute le morceau qui la rapproche de cette hypothétique « scène » qui ferait la part belle au rock féminin à travers la France, du Havre à Bordeaux en passant donc par Paris dans une véritable communion de style, de sensibilité, d’esprit, de préoccupations et de combats contre un ordre établi qui n’ont que trop duré. Plus pop, Heatwave est ce petit bonbon lancinant, magnifiquement construit de couches successives qui viennent emplir l’air (chaud) quand le plus enlevé, Thank You, Thank You est une autre de ces sucreries, devant sans doute plus au génie de They Might Be Giants ou Jonathan Richman. Capable d’immédiateté, Asara sait aussi se faire désirer sur des morceaux plus complexes comme What A Dance à la structure plus alambiquée (tout est possible, même en 3 minutes), d’abord lo-fi et plombée, tranchant avec une voix angélique et quelques notes de piano avant de s’aventurer dans une seconde partie sublime de son trois fois rien puis de s’envoler comme les plus grands. Un piano que l’on retrouve sur With Love qui commence comme un interlude mais lorsqu’arrive la boite à rythme minimale et les grosses basses électroniques, on comprend très vite qu’Asara se prépare à livrer l’un de ses plus beaux morceaux, ce qu’il est bien au final.

Alors, râleurs, certes, mais surtout en admiration quand on prend un peu de recul et observe non sans une certaine béatitude l’effet que peut procurer un album comme 028 Crises qui entre sans le moindre fracas dans la catégorie assez rare de ces premiers albums miraculeux qui touchent immédiatement leur cible, sans le moindre effort. Bien sûr qu’on aime aussi lutter, se confronter à un disque, prendre le temps de l’apprivoiser mais le sentiment que procure ce premier album d’Asara est juste délicieux, cette idée que c’était pile ce qu’il fallait au bon moment. Inutile de tirer des plans sur la comète, d’échafauder des théories audacieuses ou d’essayer de lire un avenir incertain : 028 Crises se suffit largement à lui-même et restera d’ores et déjà comme l’un des albums les plus touchants de l’année.

Tracklist :
01. How You Shine
02. First Day
03. Cute
04. What A Dance
05. With Love
06. Heatwave
07. Thank You, Thank You
08. Buy Some Time

Liens :
L’artiste sur Discogs
L’artiste sur Instagram
Le site du label

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