La Houle / La Chute
[Music From The Masses – October Tone – [PIAS]]

8.5 Note de l'Auteur
8.5

La Houle - La ChuteParfois, la rencontre avec un disque est d’abord visuelle. Une belle pochette, ça vous plante le décor. Un jeune homme attablé avec une vieille femme. Lui semble finir son diner, elle a déjà débarrassé son couvert et s’est allumé une cigarette. Ou peut-être n’avait-elle pas faim. Ou peut-être a-t-elle ressorti rapidement un couvert pour ce jeune homme rentré bien tard ou même bien tôt. Elle le regarde, aimante et pleine d’attention comme une grand-mère chérirait son petit-fils mélancolique, perdu dans ses pensées tristes. Éclairée comme une peinture flamande, la scène, forte et attachante, intensément belle et puissamment évocatrice illustre La Chute nouvel album de La Houle, le nom sous lequel Simon Sockeel, le garçon attablé, n’a de cesse de se faire remarquer. Fort de deux EPs inauguraux et remarquables en 2017, compilés l’année suivante par les labels Beko et Croque Macadam, le nordiste alors exilé à Londres s’est vu propulser en chef de file d’un renouveau noisy pop à la française en bonne compagnie, celle des copains de Tapeworms dont le chanteur Théo Poyer signe cette magnifique photo de pochette. Une connexion qui s’exprime également à travers la production de Clément Fortin, responsable du son du Funtastic des lillois l’an passé et de cette Chute houleuse à présent. Retranché en bord de Loire du côté d’Angers pendant le confinement de 2020, Simon Sockeel va alors enregistrer ce qui, techniquement, constitue le premier album de La Houle Dehors au-dedans, une suite plutôt spontanée de morceaux électroniques ambiant inspirés par les peintures de son grand-père. Pourtant, si l’image de l’aïeul semble constituer un pont entre ces deux œuvres, La Chute s’inscrit bien aujourd’hui dans la lignée des deux premiers EP et mieux, confirme les promesses entrevues.

Produit d’une extrémité à l’autre du pays par les labels Music From The Masses (Brest) et October Tone (Strasbourg), La Chute peut avoir la prétention d’imposer à un genre souvent sclérosé une jolie cure de jouvence à la sauce francophone. C’est qu’au fil des décennies noisy pop, soit depuis une trentaine d’années, si les adeptes du genre ont su persévérer et renouveler les troupes à la faveur des nouvelles générations, cela a souvent été dans une langue de Shakespeare sous mixée, histoire de noyer le yaourt sous des tonnes d’effets. Rares sont depuis tout ce temps les groupes français se réclamant d’un mouvement essentiellement britannique à avoir tenté de l’adapter dans leur langue natale. A vrai dire, à part un OVNI Toulousain, Daisy Age, auteur d’un unique single absolument parfait, ou les rennais Les Autres qui à l’inverse d’un schéma un peu habituel, avaient commencé par le français sur leur premier single avant de tout sacrifier à l’anglais notamment sur leur unique album au nom trompeur, Le Retour A La Lune, rarement le français avait réussi à si bien fonctionner sur cette pop bruyante. C’est que le parti-pris de La Houle est, tant qu’à faire, plutôt ambitieux. Loin de noyer ses mots et sa voix sous des tonnes de larsens et de son distordus, Simon Sockeel impose sa poésie mélancolique, la met en avant, lui donne du coffre et de la consistance dans un esprit que le regretté Philippe Pascal, notamment celui de la période Marc Seberg, aurait probablement pu accepter comme digne héritier. Comme s’ajoute à cela un goût immodéré comme Dehors Au-Dedans l’a montré pour les sonorités électroniques et ambiant ainsi qu’une somme d’influences diverses et plutôt bien digérées pour un projet somme toute assez jeune, on comprend rapidement que les ingrédients qui composent La Chute ont tout pour en faire un disque qui sort quelque peu des habituels standard du genre.

La grand-mère et le jeune homme attablé aiment passer de longues heures à discuter dans une belle complicité. On les retrouve devisant dans l’une des vidéos accompagnant l’album, celle de La Mort Des Amants ; des vidéos conçues comme de véritables extensions du disque, des propositions filmées et engagées plus que simples appendices promotionnels. Entre la fin d’une vie qui n’aura pas tenu toutes ses promesses et un début de siècle poussif qui peine à dessiner un avenir un tant soit peu éclairé, les sujets ne manquent pas. Elle lui confesse souvent ses doutes et ses craintes sur ce que le monde qu’elle lui laissera ne parviendra pas à apporter de bon. Il lui parle à cœur ouvert de ses blessures intimes, de ses errances, du refus d’aimer et de la difficulté à solutionner des problèmes auxquels seule la nostalgie semble être le moins pire des remèdes. Les textes de Simon Sockeel possèdent ce qu’il faut d’emphase pour ne pas être trop tièdes sans pour autant tomber dans un nombrilisme faussement littéraire : il ne s’agit que de chansons, mais à travers elles s’expriment les sentiments complexes d’une génération qui cherche sa place.

La trouver, c’est aussi s’inscrire sur une carte musicale jalonnée d’étapes, suivant une ligne que l’on trace de sa propre expérience, pour en faire son propre chemin. Ainsi, petit à petit, la pop bruitiste se délaye pour devenir plus variée, plus complexe, osant même glisser sur le titre éponyme, La Chute, vers des ambiances presque Biolaysiennes, donc relativement Gainsbourgeoises, entre chanté-parlé quelque peu maniéré, écho féminin divin et même un solo de saxo hors d’âge. Mais chemin faisant, on croisera aussi de la noisy pop enlevée typiquement anglaise (un Sémaphore que ne renierait pas les Boo Radleys), un krautrock bruitiste autant électrique qu’électronique digne du meilleur Stereolab sur Apocalypse (Uber Alles) une Ode à l’Errance frénétique, quasiment psychédélique ou de courts morceaux (l’introduction Quelque Part ?, l’interlude Où Suis-Je ? qui se font écho) ambiant et vaporeux dans lesquels on aurait facilement pu perdre pied si leur brièveté ne nous avait pas rattrapé par le col. Et puis il y a en milieu de disque le magnifique Toi (Ce Moi), petit monument à l’échelle indépendante, premier single peut-être trop vite révélé et qui aurait sans doute gagné à jouer l’effet de surprise. Sommet de cet album, il symbolise probablement le mieux les intentions de Simon Sockeel dans un disque hautement personnel. Construite comme un dialogue intérieur, la chanson passe de la négation à l’affirmation, de la méfiance à la désinvolture, de l’ambiant électronique à l’électricité distordue dans un tourbillon chaotique dantesque qui finit par nous entrainer dans La Chute.

Exactement comme ses compagnons locaux de Tapeworms, La Houle livre donc un album (premier véritable album serait-on tout de même tenté de dire) qui n’a aucune peine à confirmer les promesses entrevues dans deux premiers EP en se délivrant, déjà, d’un carcan stylistique dans lequel il serait tentant (et plaisant, ne gâchons rien) de se figer. A l’inverse des lillois, en optant pour la noirceur et l’introspection, en parvenant nuancer ses compositions, brisant la linéarité qui engonce souvent les albums dans des autoroutes musicales, La Houle choisit les chemins de traverses, les rondes de carnaval et les sentiers littoraux de la côte d’Opale et contrairement à ce que son titre voudrait laisser croire, est loin de se casser la figure. Et quand bien même, toutes les grands-mères bienveillantes vous le diront : La Chute est une étape de l’apprentissage, on s’en relève, met du rouge sur les genoux et on repart de plus belle.

Tracklist
01. Quelque-Part?
02. Sémaphore
03. Où Suis-je?
04. Ode A L’Errance
05. Toi (Ce Moi)
06. L’Egaré.e
07. La Mort Des Amants
08. La Chute
09. Apocalypse (Über Alles)
10. Sans Appel
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