L’histoire hexagonale le démontre : si l’on fait exception de Paris, toujours en pointe quoiqu’il en soit, les grandes villes du rock français ont tour à tour pris le devant de la scène au cours des dernières décennies. Le constat n’a rien de scientifique et reste tributaire de la profondeur de l’underground desquels il est peut-être parfois difficile d’émerger mais quand même, quel constat d’échec cela serait d’apprendre sur le tard qu’il existe aujourd’hui à Lyon, Marseille ou Lille une scène aussi dynamique que peut l’être celle de Bordeaux, comme ont pu l’être il y a quelques années celles de Rennes ou Strasbourg ; tout ne saurait s’expliquer par une simple proximité géographique. Parce qu’en tout cas, difficile de faire plus palpitant que le cœur souterrain de la métropole des bords de Garonne duquel émerge depuis plusieurs années une véritable scène. A peine avons-nous terminé d’essayer de vous convaincre d’aller jeter une oreille sur Opinion que débarque Clarence avec son premier album Smudge, paru en septembre dernier en version numérique chez Flippin’ Freaks, le label des activistes bordelais qui s’associe une fois de plus à son fidèle correspondant parisien Howlin’ Banana pour cette édition CD. Une association désormais habituelle et qui entend porter haut la scène bordelaise au-delà des habituels réseaux aquitains.
Clarence, c’est d’abord une toute jeune musicienne, Clarisse Cante, qui avec ce premier album met un peu d’ordre dans un an et demi de compositions très personnelles. C’est le déjà très expérimenté Sylvain Palis (Siz) qui va lui offrir son aide pour réaliser Smudge et sortir ces compositions de l’esprit bedroom qui prévalait à l’état brut dont ne subsistent que de rares scories comme ce Weak End caché en fin de disque ; on a déjà connu mieux comme sortie. Les chansons de Clarence s’épanouissent alors dans un écrin incroyable, tout en puissance racée, parcouru de reliefs majestueux et complexes. Tel le papillon de la pochette, Clarence s’arrache de son cocon et s’envole ; littéralement. Une fois de plus, on ne peut que s’ébahir face à la pertinence, à la personnalité que nous offre une production de cette scène qui n’en finit plus d’étonner. Bien sûr qu’on pourra toujours pinailler ; après tout, ce n’est qu’un premier album, qui plus est sans préliminaires et il n’y a sans doute rien d’anormal à y retrouver une somme d’influences largement assumées. Mais la personnalité qui se dégage de Smudge n’a véritablement rien d’anodin, loin d’une quelconque pâle copie issue d’un institut rock.
Ce mur du son d’une belle densité, habilement construit à deux et à présent partagé au sein d’un vrai groupe cache en réalité une forte personnalité d’artiste, déjà bien affirmée et extrêmement attachante. Clarisse Cante écrit et sacrément bien même, mais on sent chez elle beaucoup de retenue et d’humilité, comme un besoin de discrétion, une envie de ne pas trop prendre la lumière. La voix est particulièrement remarquable, intense et envoutante, capable de variations étonnantes, susurrant à l’infini dans le plus pur style shoegaze, vous transportant par sa belle profondeur dans le même univers onirique que celui de Victoria Legrand (All I Know) avant de révéler toute sa puissance qui ne va pas sans rappeler la très grande Jenny Toomey de Tsunami (l’épatant Sink Me In) ; proche aussi parfois de l’anglaise Chloé Slater qui aurait pu être sa correspondante délurée quand elles étaient en 4ème, toujours partantes pour s’échanger un bon tuyau rock qui allait forger leur culture musicale. S’il suffit parfois de peu pour se faire emporter, ici, tout coïncide et forme un tout particulièrement cohérent tout en marquant de belles variations sur le spectre des musiques pop bruyantes et rêveuses.
Si l’influence des grands noms ne fait pas l’ombre d’un doute, Clarence refuse l’enfermement et la linéarité, divaguant au fil du disque de dream pop en rock indé US en passant par l’expression d’une noisy pop plus britannique. Le disque est truffé de petites trouvailles sonores qui mettent en valeur des compositions précises et efficaces dont strictement aucune, et c’est sans doute ici la performance à souligner, ne souffre d’une quelconque faiblesse. On passe ainsi d’un tourbillon sonique (Tracks) ou de montagnes russes électrisées (Lorn) à une expression plus sombre de son propos, sans doute aussi plus dans l’esprit de certaines de ses compatriotes (Itch). Tandis qu’April Fool nous plonge dans un bain noise jouissif mais éprouvant, Numb ou Sun nous apaisent les oreilles de leur belle luminosité. Et quand bien même il s’agirait d’un marronnier, agaçant pour les uns, indispensable pour les autres, Stay s’impose en fin de disque comme une tentative particulièrement réussie du classique crescendo habilement mené qui s’achève dans un maelstrom explosif d’une puissance infinie avant que Near Me ne se charge du retour au calme, particulièrement rassérénant.
On savait déjà que 2025 risquait bien d’être une année un peu différente pour le rock d’ici, attendant avec impatience les travaux de Lola Sauvageot, Louise Papier ou on l’espère Championne. Mais un peu à la surprise générale, c’est Clarence qui se distingue en premier avec ce Smudge particulièrement réussi et complétement réjouissant. On aimerait voir dans cette génération de jeunes femmes musiciennes hyper talentueuses un signe des temps, un rééquilibrage d’une situation longtemps anormale y compris dans un monde indé souterrain de France qui se revendiquait pourtant progressiste et ouvert mais qui ne faisait en réalité que reproduire des schémas de société aujourd’hui de moins en moins acceptables. A bien y regarder, du côté de Bordeaux, cette scène tend juste vers la normalité, un équilibre qui ne devrait même plus à termes amener qui que soit, nous les premiers sans doute, à se poser de question ou mettre en avant le sexe comme si c’était exceptionnel. Chacun.e y trouve sa place et ne fait qu’apporter une plus grande, belle et intéressante diversité de sensibilité. Le rock, face aux mastodontes mainstream, a tout à y gagner ; la pierre qu’apporte Clarence avec Smudge n’est pas loin d’être angulaire.

