En temps de discordes, il n’y a pas mieux qu’un groupe mettant tout le monde d’accord. Camp Claude – ou du moins n’importe quel groupe satellite comptant un de ses membres, comme Tristesse Contemporaine ou Earthling dont on parlait à l’occasion d’une ressortie – est peut-être le groupe ayant été saisi par le plus de rédacteurs du webzine. Avec Moody Moon il y a trois ans, le trio avait pris un virage électro-pop qu’on trouve brillant. On pressentait donc l’arrivée naturelle d’un quatrième opus, tant le groupe n’a cessé d’égrener des titres se distinguant les uns des autres. Cela annonçait la venue de ce NEVER SAY NEVER, toutes majuscules brandies.
Le camp de tous les possibles
On est parfois stupéfait de constater, au générique, le nombre impliquées de personnes dans la réalisation de certains “blockbusters” d’albums, parfois suspect au vu du résultat. On peut citer Rosalía ou tout récemment le décevant dernier Robyn, et maintes autres pendant lesquels on s’est surpris de bailler. Il est donc toujours rassurant de voir que le côté “petit comité” de cette débrouille DIY n’interdit jamais, chez Camp Claude, d’aller très haut. Allons droit au but : NEVER SAY NEVER est une bombe de générosité. C’est tout ce qu’on attend de la pop : d’être à la croisée du ludique et de l’incarnation, avec ce grain de folie en bonus. S’y trouve ce sens de l’artisanat pourtant essentiel, bien huilé : une compréhension totale de la musique, autant que de ses enjeux actuels l’entourant, sans cynisme. L’album ne fait que 33 minutes et pourtant, comme leur précédent, on en ressort rassasié. Les morceaux, plus nombreux mais plus courts, filent comme des petites pastilles où les compères expérimentent des micro-univers : THIS COUNTRY a ce petit air folky de Texas, quand GO!, lui, nous rappelle un peu le passé rock-pop, avec ce truc électroclash à la Tiga ; quand ce n’est pas le r’n’b que vient taquiner le trio, avec un A DAY AWAY évoquant le We’re Going Home de Drake. Certains morceaux sont plus accueillants, d’autres plus gelés, plus sombres. Tout autant d’exercices de style sur lesquels se teste le groupe, dans une quête de régénération permanente et naturelle, jamais au détriment de l’auditeur — et là est le génie.
En découle (de nouveau avec cet album) un énorme capital sympathie. Sur le morceau titre, Diane Sagnier se lance dans un épatant numéro de gueulardise punk revendicatif… et drôle, communicatif. Une piste comme CRASH CRASH, que certains pourraient penser à tort comme un recoin anecdotique de l’album, a des airs de délires dubs complètement gonzo, avec cette impression — étrangement agréable — de porter sa propre tête entre les mains (?), voire ses jambes (?!?). C’est à la fois complètement psyché, marrant et un brin… perturbant, bizarre, qualificatifs convenant au charisme de Michael Giffts. La voix se veut râpeuse, sèche, alanguie ou flegmatique, presque d’un grigri vaudou inoffensif, mais pas totalement rassurant. Elle est un parfait contrepoint à la voix (superbe) de chantilly de Sagnier, toujours en première ligne. Sur HIGH FLAMES, celle-ci nous rappelle les belles heures de l’album Ray of Light de Madonna. Et alors que l’on considérait leur terme de skywave comme un élément de langage marketing, c’est peut-être finalement ceci : une capacité à faire bouger les genres sans jamais se perdre. On sent les références, sans véritablement parvenir à les détacher du groupe, tant la musique nous concentre.
Few is More
On est devant une machine (humaine) merveilleusement huilée, et qui se rejoue à chaque album, prenant des risques. “Machine”, car d’abord électronique : HEARTBEAT et son radiateur technoïde empruntant aussi bien à l’acid techno qu’à l’EDM électrise comme une douche écossaise avant un grand moment. Mais “machine” aussi par sa capacité à déployer une énergie gargantuesque… en regard de moyens qu’on sait modestes. Musicalement, les pistes sont minutieusement construites, avec un sens du relief. Par cette minutie, ce disque devrait être étudié par toute l’industrie pop, tant il place ces expérimentations sous l’égide d’une sorte de “ligne claire” rendant le tout ludique. Le groupe se trouve en parfaite osmose avec tout ce qui se situe hors-album (esthétique, pochette, clips) ; l’énergie du trio se pose d’un seul tenant. Rien n’est laissé au hasard ; et quand bien même on n’ait eu l’occasion de lire les paroles, un vers aussi évident que “There’s a world with your name on / I wish I could live on it” démontre là encore une sorte d’expertise pop indéniable, quand ce ne sont pas le pur éclat sonique des mots (c’est-à-dire, sans forcément attraper au vol les paroles) qui vous saisit. Et tout cela se déploie avec la plus grande des facilités, sourire malicieux aux lèvres.
Le groupe se donne les moyens, voulant en découdre ; il en impose, sans écraser : cette musique ne prétend rien de plus que d’être fun. Elle est évidemment bien plus que cela… On ne comprend d’ailleurs toujours pas pourquoi leur couverture médiatique n’est pas à la hauteur, tant CC a tout pour plaire, aussi bien aux puristes qu’aux auditeurs curieux. Serait-ce la rançon de l’aisance ? de l’indépendance ? Seraient-ils moins libres dans un label ne relevant pas de l’autoédition ? On en doute, tant leur musique semble dans leur horizon, et absolument contemporaine, pas si loin de ce qui se fait dans la bulle hyperpop. NEVER SAY NEVER perpétue donc le virage électronique abordé par Moody Moon, et il a raison ; nous ne voudrions pas qu’il se réserve au “groupe préféré de cool kids”. Bref, vous l’aurez sans doute compris : ON ADORE CE GROUPE.
Tracklist :
01. WORLD WITH YOUR NAME
02. I JUST WANT IT ALL
03. SPEAK SOFTLY
04. HEAVEN CAN WAIT
05. HEARTBEAT
06. NEVER SAY NEVER
07. HIGH FLAMES
08. TELL ME
09. KEEP ON GOING ON
10. CRASH CRASH
11. GO!
12. THIS COUNTRY
13. CLOSE 2 U
14. A DAY AWAY

