Il y a certaines personnes qui trouvent qu’avoir un peu de ventre est élégant, rassurant et une promesse de gentillesse. Le dad bod a ses partisans, même si d’autres préféreront la force et l’énergie d’une ceinture abdominale en béton armé, son agressivité naturelle et sa sécheresse. La musique que pratique désormais Edwyn Collins relève de la dad pop, une pop alternative pour les darons, les plus de cinquante ans (Collins a 65 ans), ceux qui sont revenus du punk, de la cold wave, du post punk et de leurs dérivés mais qui s’accrochent à cette idée que le mainstream n’a rien à apporter et ne vaut pas grand chose. Nation Shall Speak Unto Nation est un super bon disque de dad pop : il est lent à souhait, avec des échos de crooning classieux qui rappellent des temps encore plus anciens, Sinatra, Dean Martin et quelques autres. On y trouve des échos slowcore aussi, des traces de Mark Eitzel et de chansons un peu tristes, en même temps que pas mal de vérités et d’expressions d’une sagesse qui vient avec l’âge. La dad pop paraître aisément barbante, ennuyeuse et ronronnante à certains. Elle s’adresse en premier lieu aux hommes (?) sur le retour, et à toutes les personnes qui ont l’impression d’être sur la pente descendante en étant persuadés tout de même qu’ils ont vécu des trucs intéressants avant ça.
Ce dixième album d’Edwyn Collins est présenté comme le dernier et s’accompagne d’ailleurs d’un Farewell Tour qui dit bien son nom. Depuis ses AVC il y a désormais vingt ans, Edwyn Collins aura sorti cinq albums dont quatre ont été enregistrés intégralement après les incidents et donc “en situation de handicap”. Ils sont tous assez bons. On peut n’entendre que ça et passer au crible ses textes pour y chercher des leçons de vie, de courage ou de résilience face à la maladie, mais ce ne serait pas faire honneur à l’artiste qui, malgré tout ça, a continué d’avancer et de composer avec une grande liberté et une vigueur étonnante. Nation Shall Speak Unto Nation ne fait pas exception et permet de passer un excellent moment. Le premier single, à l’ouverture, n’est pas son plus grand texte et souffre de son côté démonstratif.
“In my life I’ve met so many people
Some are good and some are bad
The more I know of this old world
I don’t feel safe, I don’t have faith
Knowledge is a friend of mine
First was lost and now it’s found
Knowledge is a friend of mine
Still it’s hard to pin it down”
Paper Planes qui suit est beaucoup plus convaincant. Edwyn Collins tisse avec ce morceau une balade magnifique et légère comme le vent. L’image de l’avion en papier est parfaite et dégage un sentiment de liberté et d’apesanteur (physique et sentimentale) qui mélange mélancolie et retour en avance. C’est juste, gracieux et d’une intelligence rare. L’album poursuit cette veine sur d’autres morceaux qui opèrent dans le même registre et avec autant d’à propos. On peut citer le superbe The Mountains Are My Home.
“So here I am
The nighttime falls
Daylight fading away
The darkness calls
Once again
The pace of life
Is sleepy slow
Now I’m finding a way
It’s time to go
Time to go”
Collins chante une sorte de blues pastoral un brin crépusculaire (la mort est à portée sur The Mountains Are My Home) mais qui n’est pas dénué de joie. Le parcours de vie se prolonge entre éloignement des contingences et sensation d’appartenir à un univers et un temps désuets (le joli Strange Old World aux arrangements cuivrés/saxo qui font penser à du Tav Falco). Le morceau prend son temps et évolue entre jazz et pop, échos ska, comme s’il nous ramenait trente ou quarante ans en arrière. C’est tout simplement formidable. Collins nous enchante sur Sound As Pound, mini-tube pop plein d’humour teinté d’auto-dépréciation. Le chanteur revendique ses douleurs, ses faiblesses, l’érosion de sa vigueur mais résiste au temps et regarde devant lui. “I am ok” répète-t-il pour s’en convaincre. Les balades sont irrésistibles. On adore Rythm Is My Own World qui a de petites résonances bossa nova. On s’imagine dansant avec son amoureuse de cinquante ans, dans une soirée organisée un dimanche après-midi à l’EHPAD. On glisse sur le carrelage hospitalier et on prend le goûter à seize heures. Il y a de l’insouciance, de la langueur et de la sensualité, un amour infini pour la vie et les siens. Le disque est évidemment une victoire contre le temps mais ce n’est pas un énième de revenant, juste un album de rock mature qui exprime des choses très profondes et pleines d’humanité. It Must Be Real en appelle à la vérité et à la franchise. Le rythme est suave, la batterie presque sirupeuse et on rêve comme dans un vieux film hollywoodien. Collins accomplit son rêve de crooner devant nous et on y cède sans aucune résistance, tout en gardant ses caractéristiques de grand auteur pop. A Little Sign est plus paresseux mais le disque accueille aussi quelques chansons plus remuantes ou offensives. C’est le cas du morceau titre, Nation Shall Speak Us Unto Nation, au contenu gentiment politique qui encourage l’expression et la confrontation (pacifique) des opinions divergentes. L’hymne à la tolérance et à l’échange démocratique est solide mais ne restera pas dans les annales. On préfère le rock endiablé (toutes proportions gardées) d’un The Heart Is A Foolish Thing qui renvoie tout ce qu’on a dit avant à l’échelle du coeur, des sentiments intimes. La vérité de Collins est certainement quelque part par là : dans cette capacité à contenir le monde dans son coeur et à l’interpréter au final comme une “simple” manifestation de cette perception. C’est aussi une définition en creux de l’art et de la pop.
Le processus est effrayant et trompeur, c’est ce qu’il faut retenir, capricieux et joueur, aveuglant, poétique et sidérant. Collins nous en donne une belle illustration. Le cœur est à peu près tout, même s’il ne pèse pas bien lourd et menace à tout moment de nous lâcher. L’Écossais vit désormais dans les montagnes et se promène dans la nature. Son chant vient de là, d’un respiration contrariée et qui dure ce qu’elle dure. De tous les disques qu’a signés Collins depuis son “accident”, celui-ci est le plus beau, le plus juste et le plus attachant. On ne doit pas l’écouter parce qu’il serait le dernier mais parce qu’il est le plus abouti et un compagnon indispensable pour avancer vers notre propre terme.

