Près d’un quart de siècle après leur dernier album, We Love Life, Pulp revient avec un nouvel album, More, dont on a lu partout qu’il était excellent, peut-être le meilleur de leur carrière et tout et tout. Plutôt que d’y aller d’une manière générale, on a privilégié, pour se faire une idée juste, une approche titre à titre, histoire de situer le “chef d’oeuvre” dans une oeuvre qu’on a longtemps adoré. Afin de se situer sur l’échelle du fan, on n’appellera pas à la rescousse la demie douzaine de concerts du groupe auxquels on a assistés, ni la découverte de Jarvis et des siens en 1992 (on a écouté Separations en direct), mais simplement le fait qu’on aura aimé toutes les périodes du groupe depuis It et Freaks, ces albums formidables d’un autre temps, jusqu’à l’acmé Different Class, évoquée ici autour de Common People, et aux deux albums d’après, This Is Hardcore, qu’on écoute encore régulièrement, et même We Love Life, album de fin de cycle pourtant moins nul qu’on ne l’a dit. C’est dans cette échelle discographique qui tutoie les sommets qu’on doit non seulement situer le nouvel album mais situer notre… goût, plus de 25 ans après. Car si More est un album de chansons, c’est aussi un album qui arrive chargé de souvenirs, de réminiscences d’un passé depuis longtemps disparu, de tics venus du passé : est-on encore prêt pour ça ?
SPIKE ISLAND – Les premières écoutes ne nous avaient pas convaincu de la qualité de ce morceau. On trouvait notamment la voix de Jarvis Cocker quelque peu chuintante comme s’il chantait avec une chaussette dans la bouche. Mais le morceau est un grower et finit par gagner du terrain, malgré son rythme poisseux et son caractère répétitif (l’enchaînement couplet/refrain est laborieux), comme s’il s’agissait bien (ce que raconte le texte) de s’extirper du troupeau pour émerger, de la foule, de la norme, en tant qu’artiste. Il y a une libération au bout (les ououous magnifiques) et l’évocation du contexte de Spike Island ajoute à l’ensemble un contexte référentiel sympathique qui pointe vers d’autres chansons plus emballantes du groupe comme Sorted (For E’s and Wizz). Après quelques mois, on déroule les 4 minutes et 42 secondes comme à la parade en saluant Jarvis pour quelques vers bien sentis tels que “I was headed for disaster and then I turned back“. Le refrain reste un peu faiblard.
TINA – L’idée de départ est excellente et on aime beaucoup ce portrait d’un type tellement isolé qu’il dialogue et s’invente une copine imaginaire TINA, avec qui il fait/ne fait pas plein de choses que font les gens qui s’aiment depuis l’adolescence. Les couplets sont globalement très bien écrits avec un retour des belles qualités d’observation quotidienne de Jarvis qui rappelle ses meilleurs textes, d’autant qu’il semble ré-employer aussi une mélodie vocale venue de la grande époque.
Do you remember walking past me in the snow?
14 years ago
Or on the escalator last Saturday
You were wearing rainbow gloves
With matching socks
What a display
Of everyday sexuality
Problème : le secret est vite éventé et on s’aperçoit trop vite que le type délire. L’ensemble peine du coup à convaincre et à vraiment émouvoir. La chanson est desservie par une instrumentation pas tout à fait convaincante et un vrai/faux crescendo qui ne fonctionne pas. On n’est pas non plus totalement convaincu par le jeu TINA = there’s no alternative qui renvoie à une critique politique (les années Thatcher) que le texte n’explore pas. Les cordes (violon) sont assez grossières et presque désagréables dans le mix. La bonne idée tourne court et donne une chanson plutôt bof.
GROWN UPS : Voici l’un des titres les plus ambitieux du disque. Cocker essaie de renouer avec la veine de ses grandes chansons exploratoires. On pense (et la mélodie vocale est directement pompée dessus) à Jazzmatazz notamment. Il propose une longue déambulation vers l’âge adulte à son personnage/narrateur qui passe aussi par un assez remarquable trajet nocturne… à l’échelle d’une vie. Le texte est impeccable depuis le décor campé au tout début :
The moon went behind a petro-chemical plant
I had a feeling I didn’t understand
I was shivering on crutches
More dead than alive
It was Christmas 1985
jusqu’aux démêlés qui émaillent le récit. La perspective dressée par Cocker est assez vertigineuse et le procédé finalement assez proche de ce qu’il avait réussi sur un titre tel que Sheffield : Sex City sur Intro. Le pic est atteint après cinq minutes et l’on peut trouver cela très réussi et plutôt bien troussé, même si la magie des grandes chansons de Pulp reposait sur une fraîcheur musicale et une intensité dans la livraison qui ne sont pas toujours présentes ici. Grown Ups n’en reste pas moins l’un des excellents titres du disque.
SLOW JAM : On n’est d’abord pas emballé par cette chanson de vieil amateur de sexe qui sombre dans l’apathie sexuelle avant de se réveiller à la sensualité sur un rythme ralenti et sexy… comparant ce retour aux affaires à la résurrection du Christ. La séquence sur la Sainte Trinité est embarrassante. On préférait bien entendu le mythique “I am not Jesus though i have the same initials” qui ouvrait Dishes. Mais le titre prend forme peu à peu… C’est une version pourrie de Love Will Tear Us Apart qui s’achève dans un truc qui fait penser à dix titres de Prince, langoureux et tout de même un peu pathétique. Il y néanmoins ici une sorte de retrouvaille avec le Jarvis binoclard qui est aux prises avec son désir d’homme de quarante/cinquante ans et qui lutte pour surnager, dans une forme de normalité fraternelle. Pas une grande chanson mais pas non plus un ratage. On a l’impression tout de même ici qu’il s’agit d’une chanson de transition comme il y en a un certain nombre et de plus en plus sur les albums de Pulp.
FARMERS MARKET : Après Slow Jam, une deuxième chanson qui tourne au ralenti et qui sonne comme un “bilan de vie” à forte connotation narrative. Là encore, on se croirait sur We Love Life, autour d’une confession un peu morne, produite à la Scott Walker, dans un mélange de minimalisme et de grandiloquence contenue. Mais le texte est splendide et le propos est profond et très émouvant. On retrouve les marqueurs de Cocker (le célèbre “car park”, le “glo-stick” effacé, etc) dans une ambiance assez crépusculaire et qui pourrait passer pour amère ou désabusée si, selon le schéma habituel, la vie ne l’emportait sur le final. Ce n’est pas My Way (ça y ressemble, un My Way au rabais, un My Way qui nous va bien) mais un titre qui est d’une belle justesse et honore le compositeur/sex symbol/homme vieillissant. C’est une chanson que n’aurait pas pu composer Pulp avant son grand effondrement et elle est plutôt belle. Avec Grown Ups et Spike Island, un des beaux morceaux de la première moitié du disque.
MY SEX : On ne doute pas que le sujet soit passionnant mais on n’avait pas besoin d’une chanson érotique ou coquine signée Pulp. Pas que la sexualité des hommes de cet âge ne nous intéresse pas, mais on ne trouve pas le procédé très fûté (“et si j’écrivais une chanson qui s’appelle mon sexe, c’est bien parce que le mot est un peu ambigu et vaguement transgressif”), ni le traitement très original. On ajouterait des petits claquements de fouet ? Dans le genre, il y avait des titres sexuellement déchaînés sur This Is Hardcore et des machins vraiment bizarres sur Freaks qui nous semblaient bien plus cools. On passe.
GOT TO HAVE LOVE : La réception de ce titre nous a semblé disproportionnée. On n’était de toute façon pas des fans de F.E.E.L.I.N.G C.A.L.L.E.D L.O.V.E, dont ce titre est une sorte de version moderne jazzy et disco. La production de James Ford monte le titre en épingle et joue sur sa puissance (les guitares, les synthés) mais on est à la limite du passage en force avec un titre qui comme F.E.E.L.I.N.G n’a pas forcément grand chose à dire. Le morceau a néanmoins une certaine amplitude et est à ranger dans la série des “grands morceaux fédérateurs” de Pulp qui permet d’enflammer le public sur scène. Oui, on a besoin d’amour. Un besoin impossible à rassasier. Cocker a déjà été plus loin dans l’analyse.
BACKGROUND NOISE: un faux air de Something Changed dans la délicatesse et la manière de démarrer en dedans et puis d’exploser. Le morceau est assez séduisant et sonne juste. On parle toujours d’amour mais cette fois-ci d’un amour qui s’éteint et s’étouffe, qui devient “un bruit de fond”.
I got no evidence
Don’t remember the first time
Or the last time
Or the way we got from here to there
Should I keep you at arm’s length?
Too far away, I’ll die of cold
Too close, I lose my teeth and hair
Par delà la belle référence à Do You Remember The First Time ?, le couplet est splendide. On adore ce Cocker fragile et épuisé. La production est excellente, notamment avec ces petits effets dissonants au début. La progression est très “typique” de Pulp période His n’Hers et on n’est pas loin d’y croire comme à l’époque. La version 2025 amène un supplément d’âge, de profondeur qui bonifie chaque mot et chaque note. De l’excellent boulot avec un refrain bien placé et n’est pas sans efficacité.
PARTIAL ECLIPSE : Jarvis seul et cosmique. Downtempo. Après le titre précédent, on se rend compte que c’est dans ces formes de spoken word au ralenti que Jarvis est désormais le plus à l’aise. Est-ce que cela n’a pas toujours été le cas ? Partial Eclipse est chouette parce que le texte est plutôt inspiré et précis. On aime quand il parle des étoiles, du ciel, des astres. Le “petit gars de la terre”, l’homme du quotidien, lève la tête et tente de s’élever en regardant le ciel. C’est une position primitive et répétée chez Pulp (Sunrise, Space), qui n’est pas ici traitée en mode psychédélique (la fusée ne décolle plus, a moins de gaz sans doute) puisqu’on retombe superbement dans la vie de tous les jours sur le final (démenti par l’orchestration dreamy qui ponctue le morceau) :
The morning was overcast
Or maybe the clouds bеcame a little darker
I walkеd down to the bottom of the road
And my blood ran cold
Going back to living in sheltered accommodation
Sporadic central heating
Looking for a clean mug
Whilst wearing a bobbly cardigan
And odd socks
On se rend compte que cette affaire là n’était qu’un rêve et que Cocker parle peut-être d’une situation de grande pauvreté. Un beau morceau qui confirme après le précédent qu’on se situe dans un temps fort, mais lent et très contemplatif, du disque.
THE HYMN OF THE NORTH : Le groupe poursuit son travail dans cette veine mid-tempo et analytique. On sait que ce titre est arrivé très tôt voire le premier dans la remise en place du groupe. C’est une belle chanson encore. Il y a une forme d’hommage au monde ouvrier, à l’Angleterre du Nord, à Sheffield, couplée à une farouche note d’espoir symbolisée par une vraie césure musicale après trois minutes et quelques qui est assez audacieuse. La structure n’est pas si traditionnelle pour Pulp ce qui rend le morceau intéressant, même s’il n’y a pas de mélodie vraiment forte derrière. Chilly Gonzales participe à ce titre. C’est ample, ça caresse le public dans le sens du poil. C’est peut-être un peu trop long pour ce que ça dit vraiment. Mais ça passe.
A SUNSET : La version live était un peu différente. Celle-ci est très cool, dépouillée et acoustique. Pulp met en avant son violon. Et puis c’est une chanson qui témoigne d’une “éclosion”, d’une fleurissement, d’une ouverture sur quelque chose d’heureux et de perpétuel. La joie est plutôt communicative. On retrouve dans le texte une petite critique anticapitaliste qui nous ramène aux grandes heures de Different Class, avec aussi un brin d’ironie (une grande notion chez Pulp mais qui est quasi absente du disque à part ici). La manière dont le texte est tournée est sacrément habile. Le “narrateur” achète un ticket pour ce qui est vendu comme le spectacle de l’année. Et il se retrouve face à un simple lever de soleil. C’est légèrement démago mais cela sonne évidemment comme un appel à la simplicité, à retrouver un regard sans médiation. Il y a un fond de sauce écolo aussi. C’est du bon Pulp, à la fois une chanson très accessible mais aussi plutôt subtile.
Well, I like to look at pretty things
Yes, I like to feast my eyes
I wеnt to see the northern lights
They wеre pale and weak and not as advertised
C’est une très belle fin.
BILAN : Less is More, c’est ce qu’on retient ici. Moins d’exaltation, moins de tubes, moins de tempos enflammés, parce que comme tous les groupes qui reviennent, Pulp n’est pas en capacité de reproduire ce niveau d’urgence, de folie, de nécessité ou de hargne (I Spy) qu’il avait dans sa jeunesse. Le groupe d’aujourd’hui est bien plus à l’aise quand il nous prend par les sentiments et nous confronte à des émotions “mêlées”, trimballe une forme de tristesse et de regard plein de compassion et de regret sur lui-même et le monde. C’est un peu plus difficile évidemment de tenir tout un album dans ce registre. La variété manque. La fougue est moindre. Les tentatives de s’ébrouer (sexuellement par exemple) n’ont plus tout à fait la même vigueur. More is less. More est moins qu’avant. Que This Is Hardcore. Que Separations ou même It. Bien loin d’Intro. Ce n’est pas non plus le chef-d’œuvre mature que certains annoncent. Ça n’en reste pas moins un bon disque. L’écriture de Cocker reste de haute tenue sur plus d’un titre sur deux et les chansons agréables à suivre. On peut s’y prendre un bon bol/bain de nostalgie, tout en réfléchissant à ce qu’on est devenu, à ce qu’on a fait, vécu, écouté depuis 25 ans, c’est-à-dire depuis que Pulp est parti. Il n’est pas certain que notre retour serait beaucoup plus réussi que le leur. Pulp a vieilli. Nous aussi. Mais on peut toujours cheminer ensemble. On a la même impression avec ce disque que lorsqu’on renoue avec un vieux pote ou une vieille amie : que ni l’un ni l’autre n’avons changé, que l’on pourrait retrouver cette proximité et cette complicité d’antan… tout en sachant que c’est un leurre et qu’on y arrivera plus vraiment…. sauf si on fait semblant très fort.
02. Tina
03. Grown Ups
04. Slow Jam
05. Farmers Market
06. My Sex
07. Got To Have Love
08. Background Noise
09. Partial Eclipse
10. The Hymn of the North
11. A Sunset
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Bonjour,
Le titre “TINA” est juste énorme !! Ce refrain est incroyable…c’est fou les différentes appréciations que les gens peuvent avoir…