Christophe / Confession(s) (1964-1968)
[Capitol Music France]

7 Note de l'auteur
7

Christophe - Confessions (1964-1968)Celles et ceux qui idolâtrent à rebours le chanteur Christophe, disparu au printemps 2020, pourront s’amuser à aller ré-écouter cette sélection de titres plus ou moins rares, et en tout cas relativement éloignés des best-of et autres collections de titres connus du chanteur, pour se persuader que leur artiste favori était à l’époque, c’est-à-dire entre 1964 et 1968, un chanteur français déjà génial, extravagant et avant-gardiste.

Le premier album de l’artiste, Aline (du nom du tube paru en juillet 1965), sort en 1966 et ne laisse pas une empreinte particulièrement pionnière sur l’époque. Les douze titres qui composent cette compilation, qui sort pour la fin de l’année, sont assez inégaux. Certains sont très anodins, la collection démarrant avec une série de morceaux résolument rock’n’roll, ultraclassiques et un peu gnangnan. Les textes sont assez convenus (Cette fureur de vivre, le médiocre Reviens, Sophie) et les musiques sérieusement décalquées de leurs pendants anglo-saxon d’il y a cinq ou dix ans avant laissant entrevoir un Christophe un peu tâcheron qui n’a rien à envier à ses alter egos des yéyé. Il faut voir qu’en 1964 et qui plus est en 1967-68, la musique et les techniques de production ont été chamboulées par les Beach Boys, les Beatles, puis par les Small Faces (1966), les Who, les Kinks et un tas d’autres. On peut considérer que la France est à la traîne (ce qu’elle sera longtemps et, les méchants diront, jusqu’à nos jours) ou lire dans les chansons les plus incroyables de cette compilation que certains tentaient eux aussi, à leur échelle, de faire valser les codes et les règles de la variétoche.

C’est ce qui arrive avec Je sais que c’est l’été puis Le coup de fouet (en plage 5 et 6). Les chansons sont brutales, livides et particulièrement puissantes, évoquant le mélange de la chanson française, les accents hantés de Brel, le psychédélisme horrifique du Swinging London et une sophistication dans les productions qui peut rappeler certains travaux de Scott Walker.

La première chanson est signée Jean Albertini et Christophe. Elle bénéficie d’une orchestration incroyablement dissonante pour l’époque et d’une interprétation habitée qui semble se prolonger dans la folie douce et décharnée d’un Coup de fouet… littéralement cinglant et cinglé. L’enchaînement fout les jetons et ouvre sur l’espagnolade baptisée justement Les Espagnols qui ressemble à un morceau de genre mais qui déborde tout autant du cadre en raison d’un chant halluciné de Christophe. On sent qu’il se passe quelque chose ici et que tout n’est pas normal. Christophe emballe une gamine du bord de plage dans un ambigu et un brin terrifiant La Petite Gamine camouflant un détournement de mineur sous une mélodie anodine et presque enfantine. Étrangement on pense en écoutant tout cela à la bizarrerie du Freaks de Pulp, à son acharnement maniaque et à l’expression douce des déviances qu’il inspire (1987). Le chant est partout surjoué, l’émotion outrée et décuplée, produisant un sentiment de malaise et de déréglement du modèle variété qui confine au malaise. Amour interdit est quasi insoutenable et Passons une nuit blanche beau comme du « Claude François chante Syd Barrett« , folklorique et carnavalesque. « Ami, ce soir ne t’en va pas!« , supplie un Christophe qui termine changé en pantin maléfique à voix de fausset et reflet sur-réaliste d’un Brel défoncé et débordé par l’émotion.

Confession (le titre) est une gigantesque réplique d’Aline (le single) mais sans amoureuse. Il ne reste que le protagoniste isolé et en passe d’être définitivement exclu de la société, une lente dérive psychédélique et le sentiment que ce débile est non seulement inquiétant mais proche de l’enfermement psychiatrique. A cette époque, et alors qu’il n’a pour ainsi dire rien fait, Christophe sonne déjà à part, ce qu’il ne cessera d’affirmer et confirmer par la suite, menant encore plus loin cette recherche d’innovation sonore et musicale mais aussi en cultivant et sur-cultivant sa singularité vocale qui est peut-être avec le recul l’endroit où il divergeait le plus de la norme. Sa capacité à dérailler ici et à s’éloigner du modèle stéréotypé de la chanson française est assez fascinante.

Cette compilation montre que le Christophe dont on s’accorde pour dire qu’il deviendra « lui-même » à compter du milieu des années 70 était déjà présent en pointillés et dans toute sa démesure naissante dans le jeune homme que les yéyés déguisaient en séducteur de midinettes au milieu des années 60. La période 1965-73 serait un tunnel étanche pour sa bizarrerie et sa différence, lesquelles exploseraient ensuite au visage médusé de la France moisie.

Tracklist
01. Cette fureur de vivre
02. Reviens, Sophie
03. Ça n’fait rien
04. Se dire adieu
05. Je sais que c’est l’été
06. Le coup de fouet
07. Les Espagnols
08. La petite gamine
09. Amour interdit
10. Passons une nuit blanche
11. Confession
12. Si tu veux, je peux
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