A la lecture sur le net et ailleurs des comptes-rendus dithyrambiques de la veille (le 2 mars donc), on s’attendait en arrivant à la Salle Pleyel pour le second concert sur cette tournée de Divine Comedy à être projetés au cœur d’une tornade de sentiments, d’émotions et de nostalgie. On suit Neil Hannon depuis toujours avec une passion légèrement émoussée avec les années mais aussi la mémoire des merveilleux souvenirs qu’il nous laisse et a laissés depuis ses premiers passages parisiens (et nos emballements étudiants).
La première partie, plutôt bien vendue en ligne, A Lazarus Soul, aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Ce groupe d’Irlandais a beau être en activité depuis 25 ans, on n’en avait jamais entendu parler. Il manque au chanteur Brian Brannigan un brin de voix qui lui permettrait d’emmener ses chansons, sociales, poétiques et intelligentes, là où elles mériteraient d’aller, c’est-à-dire un peu plus haut qu’il ne peut pousser. Le groupe est solide, les mélodies plutôt bien fichues, mais dans un registre qui semble hésiter entre la gravité et l’allégresse, le plombage post punk ou la légèreté smithienne qui déconcerte et manque de direction à notre goût. Malheureusement pour l’ensemble, A Lazarus Soul fait partie de ces groupes dont on entend sans cesse des “airs de”/ des résonances de groupes/choses qu’on aime bien mais… en moins bien. C’est parfois comme du Sack mais en moins fun et cool, parfois comme du Modern English, rebondi mais moins gracieux, parfois chanté comme du Morrissey, mais sans les moyens, ou (sur un final qui aurait pu être excellent) écrit et pensé comme un morceau des Pogues... sans Shane McGowan, ni Spider Tracy. On passe donc à un cheveu du bon groupe… en ne voyant que celui-ci tout du long (le cheveu qui manque). Le set reste agréable et un lancement acceptable à une… apothéose annoncée… ou pas

A Lazarus Soul – photo F. Randoux
On fait partie de ceux qui n’aiment pas lorsque Neil Hannon en fait trop, quand il cabotine ou joue au cavalier d’empire napoléonien, au faux banquier de la City et on en passe. On n’aime pas non plus quand il y a trop de monde sur scène et quand il surjoue son personnage de ludion pop. Mais de là à le voir débarquer et entamer le set avec aussi peu d’énergie et d’engagement (et en repensant aux adjectifs lus la veille), on a été sacrément surpris. Soit, se dit-on alors, en entrant sur un Achilles, un peu terne pour une ouverture, et un The Last Time I Saw the Old Man, sublime mais crépusculaire, Divine Comedy a décidé de se la jouer gloomy tuesday avant de nous en mettre plein la vue, soit il a gaspillé trop de mojo la veille. Les premiers échanges avec le public évoquent un rhume, sans doute un peu de fatigue et Hannon semble un peu trop attaché à sa bouteille de vin rouge qui trône sur un plateau au milieu de la scène, pour que cette affaire là ne cache pas quelque chose. Le sentiment se renforce avec un When The Lights Go Out All Over Europe qui a, en soi, suffisamment d’amplitude et de charme pour dissimuler un Hannon en petite forme. Ce titre qui fait partie de nos préférés nous procure malgré tout un premier vrai frisson, porté par un groupe solide et appliqué (avec une mention spéciale au violon), mais celui-ci repose probablement plus sur l’excellence du morceau que sur l’interprétation du soir. Car si certaines chansons de Divine Comedy sont suffisamment géniales et magiques pour tenir toutes seules (At The Indie Disco qui arrivera plus tard, l’excellente Mar A Lago by The Sea, impeccable ici, ou encore Songs of Love), d’autres ont vraiment besoin de la vivacité et de la vigueur de leur interprète pour fonctionner. C’est le cas de Rainy Sunday Afternoon, bien sympathique sur l’album du même nom, attendue comme une révélation par de nombreux spectateurs, et qui ne provoque pas du tout l’explosion attendue, voire met à jour certaines limites d’écriture. A Lady of A Certain Age, qu’on adore, manque de finesse ici et ne tire pas son épingle du jeu. Bang Goes the Knighthood qui était épatante en version pompière les années précédentes s’étouffe assez vite. Divine Comedy réussit à divertir et à nous tenir en haleine avec une setlist qui balaie à peu près toutes les époques d’une discographie qui tient désormais sur plus de trois décennies. Même mal embouchés, on ne crache jamais sur To The Rescue et l’autre standard, tout à fait adapté aux possibilités du soir, The Heart Is A Lonely Hunter. Le pianiste fait le job et des ombres menaçantes jouent à l’arrière-plan, accordant l’ambiance (pas si éclatante) et l’humeur du chanteur. Our Mutual Friend, notre morceau préféré des quinze dernières années, nous fait une nouvelle fois frissonner de plaisir. Hannon la chante partiellement allongé sur le sol, comme s’il ressentait par avance tout l’abattement et toute la peine qui viendraient avec la révélation finale, celle de la femme qu’il aime et qu’il courtise avec passion dans le lit de son (ancien, désormais) “ami commun”. La chanson constituera pour nous LE sommet de la soirée, alors que la suite de la setlist regorge de chansons géniales, pas du tout sabordées, mais simplement manquants un peu d’éclat.
Car le spectacle est de grande qualité et la liste des titres pas loin d’être parfaite. Other People, Absent Friends procurent du plaisir. Becoming Like Alfie est mal négociée comme si le son n’était pas assez étagé pour prendre du relief. L’enchaînement Generation Sex/ National Express qui aurait dû faire se lever la salle et nous amener au firmament (c’est-à-dire le dernier cercle du Paradis avec la Divine Comedy, aux pieds de Béatrice en majesté) nous donne envie de taper dans les mains et de bouger notre popotin, de (re)conquérir la femme qu’on n’aime plus, mais pas suffisamment pour nous mettre le sang et le cœur en ébullition.
Photos : F. Randoux

