Hilary Woods / Night CRIÚ
[Sacred Bones Records]

7.2 Note de l'auteur
7.2

Hilary Woods - Night CRIÚPlus un territoire est mal desservi par sa météo, plus il semble à même d’y faire fleurir de belles voix. Qu’elles nous viennent des contrées scandinaves, islandaises ou de la vieille Albion, c’est la réflexion qui nous vient à l’écoute de Night CRIÚ, cinquième album de l’irlandaise Hilary Woods. L’ex-bassiste du groupe JJ72 a sauté le pas, il y a dix ans, pour un projet solo mêlant l’ambient folk et parfois la chanson. Ici, c’est la composition qui l’emporte, quelques notes suffisant à peigner les paysages fauves de l’âme. Là encore, un parfait album d’automne.

Fraise des voix

Car oui, Night CRIÚ est un album venteux et étriqué, ne se laissant pas amadouer. Crépusculaire est son cœur. L’Irlande farouche de Michel Déon et le Yorkshire des Hauts de Hurlevent sont ici convoquées ; de même, l’esthétique American Gothic n’est jamais bien éloignée : l’embrun des terres désolées d’une Nouvelle-Angleterre en devenir, côtes sauvages accostées par ce même peuple, le salut en ligne de mire. La voix de Woods, pourtant mise en veilleuse sur l’aride Acts of Lights (2023), est merveilleuse. Il s’y cache comme un trouble, celui-ci s’insinuant dans la voix, la voilant. Ce n’est peut-être pas un hasard si plusieurs morceaux filent une réflexion sur l’impossibilité de dire. Sur Endgames, on entend : “Some talk, some drink deeply / But with words I can’t sleep / Silence holds you in me“, comme si le corps, par son impuissance à se situer à hauteur des maux, nous emmurait. Pour un dernier coin de paysage qui s’offre à notre regard, il faudrait tant de mots que nous n’avons pas, tant de mots qui n’existent probablement pas…

On n’est pas loin du mystère des espaces entrevus (c’est un lieu commun, et pourtant…) dans certains films de David Lynch (… à qui le label Sacred Bones doit beaucoup, paraît-il) ou du Wim Wenders des années américaines (dont le documentaire Anselm, évoquant aussi l’impuissance verbale du poète Paul Celan) ; c’est aussi sur ces mêmes ambiances – celles de l’Americana – sur lesquelles Lana del Rey a capitalisé, hypertrophiant pas mal cet imaginaire jusqu’à l’éculer. D’autres comparaisons cinématographiques peuvent tout autant l’affaire, en particulier les films de Robert Eggers (The Witch, etc.), pour leur callosité. Woods opte pour cette stratégie, celle d’une frugalité ramassée : les pistes sont faibles en nombre, longues en secondes. Durant cette nuit, le spectre de Julee Cruise est de passage, expliquant un peu mieux notre réflexe lynchien, cette tendance à Grouper nos souvenirs. Sur Brightly, nous voilà calfeutrés dans la chaumière, entouré d’un champ de forêts. Du fond de celles-ci se détache le brame des drones.

Amish chemin 

En première ligne, le son est aussi fantomatique, nous échappant comme des granules. Avec Woods, la dimension folk penche du côté dark de l’ambient. Taper, avec ses chœurs d’enfants, résonne comme une oraison donnée au crépuscule, avant que la pénombre l’enterre. La nuit a ses secrets ; lieu réveillant nos diables de remords ; elle sait aussi se montrer dorlotante, maternelle à sa manière. Du lit, on entend une chouette hulotte, esseulée ; un friselis nous agite : “Toi aussi, tu es seule en ta nuit ?” Mais à cette poix qui ne sera percée uniquement par une lueur d’aurore, se rajoute un brin de pop (nécessaire) qu’apporte naturellement la voix, chandelle tremblotante dans la pénombre ; comme une Cate Le Bon moins expansive. Dehors, il pleut des cordes de violes. Demain les cartes seront rebattues ; le monde se rejouera.

L’incarnation vocale illumine cet album, mais c’est comme si Woods invitait en sa musique les premiers rais de lumière pour mieux la refermer de suite. C’est bien, mais cette âpreté est peut-être un peu trop éprouvante à porter. L’album n’est certes pas monochrome dans sa noirceur, mais peut-être ne fait-il pas varier suffisamment les teintes de son coloris nocturne pour répondre à notre idéal d'”homogénéité hétérogène”.

Excédant de peu la demi-heure, comme à son habitude, on ne sait si c’est une amabilité de l’auteur, un loupé ou… les deux. Pourtant, on pressent une envie poindre : “Can you feel the rose inside the thorn ?” Il faut avouer qu’une Jenny Hval, bien que plus diurne, embrasse un spectre musical plus large tout en étant convaincante. De même, Night CRIÚ fait difficilement le poids face à la sortie, en cette même semaine, d’Iconoclasts d’Anne von Hausswolff. Il semble une redite de Birthmarks (2020), impuissant à dépasser son premier et solide Colt (2018). Peut-être peut-elle compléter cet ascétisme par autre chose, comme le fait Ethel Cain d’un album à l’autre ? Pourquoi ne pas se permettre une pointe de soleil ? Le crépuscule… n’est-ce pas rien de moins qu’une aube à rebours ? Peut-être. En tout cas, avec de tels albums chroniqués, vivement l’été !

Tracklist
01.Voce
02. Faults
03. Endgames
04. Brightly
05. Taper
06. Offerings
07. Shelter
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5 Comments

  1. says: Li-An

    Ah, celui-là est sur ma liste des albums à acheter. Ça accroche mon oreille et c’est suffisamment rare pour que je ne boude pas. Peut-être mon côté Lynch…

    1. says: Dorian Fernandes

      Content que ça vous plaise, Li-An. Un peu trop sombre et chargé pour moi, ce Night CRIÚ. Je vous conseille son Colt qui est meilleur. Et sinon, pour le côté lynchien, Flying Wig de Devendra Benhart constitue pour moi le meilleur album de 2023, si jamais vous êtes passé à côté.

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