Wild Arrows / Loving the Void
[Autoproduit]

9.6 Note de l'auteur
9.6

Wild Arrows - Loving The VoidOn supporte Wild Arrows depuis leurs débuts. Leurs deux derniers albums, bien que très différents, valaient le détour, qu’il s’agisse du shoegaze Dreamlike Dream (2017), disque référencé et qui apparaît aujourd’hui comme le plus commun et le plus appliqué d’entre tous (une étape), ou du déjà radical, Mike Law On The Spiral Stairs (2020), disque éprouvant, sombre et passionnant, porté en quasi solo par le leader du groupe Mike Law. Loving the Void est encore meilleur… en tout : plus dur, plus pop, plus mélodique, mais aussi plus austère, inaudible, bruyant, expérimental, sec. C’est un album total qui respire la prise de risque et de liberté sur chacun de ses 13 morceaux.

Mike Law est désormais officiellement seul aux manettes. Le nom de Wild Arrows est un prête-nom. Yasim Reshamwala qui passait jusqu’ici pour l’autre moitié du duo et qui avait déjà sauté l’enregistrement précédent, officiellement pour accompagner une maternité, n’est ici que de passage, assurant des vocaux discrets sur un seul titre. Cela ne fait pas du disque, à la différence du précédent, l’oeuvre d’un seul homme puisque Law s’est entouré de musiciens et de collaborateurs pour donner une épaisseur et une puissance à ses morceaux qui est impressionnante. Il y a quatre musiciens et un producteur qui sont de la partie, deux personnes en renfort sur les choeurs, dont Aurore Bano, rencontre fortuite qui lit du Lautréamont à l’entame et que Law a saisi lors d’un séjour à Paris en 2016.

Loving the Void est un album déconstruit monumental qui ressemble à un formidable cut-up, bâti sur un mélange d’inspiration et d’accidents. A aucun moment on ne sait vraiment où l’on va, ni comment on va en revenir. La sensation est vertigineuse et renvoie au titre qui littéralement signifie « l’amour du vide » ou « du néant ». Void fait partie des termes anglais qui ont des sens multiples : cela renvoie au chaos, à l’annulation, au désarroi mais aussi à la nullité, la caducité, au vide. Paradoxalement, ce vide n’est pas toc et est ici formidablement rempli. A la narration en spoken word qui ouvre le bal, succède ainsi un tintouin du tonnerre ironiquement baptisé Silent Film. Law mélange des bruits d’hélicoptère à des rafales rythmiques qui rappellent l’univers du Pornography de The Cure. L’espace s’ouvre après une minute sur une lumière shoegaze dont on avait pas aperçu la lueur depuis les premiers Bloody Valentine avant qu’un clone vocal défoncé de Robert Smith ne finisse le boulot. La prise de contact avec ce nouveau disque est brutale, sans concession et proprement vertigineuse. On saute dans le vide, on est malmenés mais le voyage est dingue.

La sensation sera préservée tout du long. Le son est d’une richesse et d’une profondeur qui affolent. Dans les notes de pochette, le groupe note que l’enregistrement s’est fait entre 2019 et 2021 au gré de « la pandémie, des ruptures de canalisation et de la maladie. » Cela se sent. Loving The Void est un album de douleur, de fracas et de souffrance. C’est un album de résistance et qui résonne comme un cri dans le désert depuis l’élégant single Hunting Bell (ce qui s’approche ici de mieux d’un titre pop) jusqu’au magistral, Reasoning With The Guards, probablement le meilleur titre du lot. Law chante et hurle comme PJ Harvey. Il passe à l’avant et à l’arrière-plan avec la vivacité d’un spectre, jonglant avec les référentiels gothiques et noisy avec une aisance redoutable. Le sentiment de menace qui pèse sur l’interprétation renvoie à une situation de désarroi individuelle (la folie) mais aussi, par bien des aspects, à des dérangements collectifs qu’on peut connecter aisément à l’influence d’un Lautréamont ou d’un Burroughs. Loving The Void fait un état des lieux sanglant de la situation de contrôle moral, mental, psychologique et policier qui a prévalu ces deux dernières années. C’est, sur chaque note, la rencontre de l’agression portée par le pouvoir et la société et de la prise de champ individuelle.

Dans ce désarroi, surnagent des espaces de rêverie ou de tendresse inquiétants (le magnifique Almost Like Oblivion, l’abstrait et presque sacré Dark Glass), des tentatives de libération par la fête ou la sociabilité (Crowded House). A travers ces échappatoires, Law souligne les rythmiques, donne des contours électroniques terrifiants à sa musique, comme s’il s’agissait de fendre/déchirer le réel mais aussi de se dévoiler/déchirer soi-même. Le mimétisme vocal avec le chanteur de The Cure est troublant mais pas exclusif. Sur New Name, Law privilégie une sorte de récit en spoken word aux formes plus classiques et épiques. Le disque, à l’image de ce titre, n’est pas exempt de maladresses, de quelques boursouflures (on peut dire la même chose de Maldoror) ou de surcharges dans le signifiant, même si, ici, le mélange de guitare acoustique et de sonorités plus rudes, enrichit fortement la confrontation. Plus l’on s’enfonce dans Loving The Void, et plus le rapport au réel se distord. La musique gagne en abstraction et en profondeur, évoluant vers des sonorités plus électroniques mais aussi plus rassurantes.

Le disque est conçu comme un parcours initiatique depuis le fond du trou jusqu’à une forme de renaissance par l’amour et la métaphysique. Here’s the Ghost raconte la façon dont l’amoureux se réconforte en cajolant « l’absence » de son amoureuse. A défaut de posséder la jeune femme, l’amoureux se monte un amour de substitution qui repose sur son propre sentiment. C’est à la fois assez joli mais aussi un peu flippant. La perte de repères est prononcée avec l’envoûtant No Lights qui suit. L’enjeu devient de transformer le vide en plein, le creux en complétude. Le rapprochement est obtenu par la mélodie. Les contraires se confondent dans un grand retournement de perspective. Le chaos est domestiqué et se travestit en une sorte de pop homogène et presque douceâtre dans une pirouette géniale qui aboutit au final, Night Time.

Est-ce que le disque était un cauchemar ? Est-ce que tout va bien ? « It was night time when i last saw you« , chante Mike Law en boucle, comme un mantra qui rassure mais ne referme pas tout à fait le gouffre ouvert par le disque. On y prendra ce qu’on veut. Loving The Void fait partie de ces jolis monstres qui font frémir, de ces précipices ouverts par ou pour le plaisir où on peut sauter à pieds joints et s’écraser mais aussi rebondir et ressortir le coeur purgé de sa bile.

Tracklist
01. Oh Maldoror, Oh Void
02. Silent Film
03. Hunting Bell
04. Reasoning with The Guards
05. Almost Like Oblivion
06. Technicolor Void
07. Crowded House
08. New Name
10. Dark Glass
11. Here’s The Ghost
12. No Lights
13. Oh Void
14. Night Time
Liens

Lire aussi :
Le temps des rejets : Interview 4 saisons avec Mike Law de Wild Arrows
The Last Day of Summer de Wild Arrows

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