[Chanson culte # 50] – Tostaky de Noir Désir (1992), parce qu’on n’a jamais fait mieux

Noir Desir- TostakyIl y a dans certaine saga littéraire connue, un type dont on a pas le droit de dire le nom. Tant il est méchant. La seule évocation de son nom peut déclencher des séismes et précipiter son retour parmi les humains. Cela causerait trop de dégâts, aussi doit-on éduquer les enfants, dès leur plus jeune âge, à ne pas résister à la tentation. Parler de Bernard Cantat et de la musique de Noir Désir relève étrangement d’une même transgression. Si la société en avait eu les moyens, il est probable qu’elle aurait effacé le salaud et ceux qui l’ont accompagné durant toutes ces années de la mémoire collective. On aurait effacé toute trace de lui des médiathèques, brûlé les articles et les livres qui parlaient de lui, et surtout nié qu’il eut jamais existé et enregistré parmi les meilleures chansons du rock français. Qu’on s’entende : il y a eu, il y a et il y aura sur le territoire des groupes français qui rivalisent et rivaliseront de qualité avec Noir Désir. Il est probable qu’il y en ait même quelques uns qui mériteraient d’avoir une postérité et un succès supérieurs à celui que Cantat et les siens ont connu en leur temps (si c’est possible) mais il est tout à fait certain qu’il n’y a pas eu de meilleur moment procuré sur une scène par un artiste français dans le registre rock que lorsque Bertrand Cantat entonnait Tostaky sur les scènes de France après la sortie de l’album du même nom en décembre 1992.

Le temps de la révolte

1993 est l’année Noir Désir. L’album, sorti chez Barclay en décembre de l’année précédente, est ce que le groupe a jusqu’ici taillé de mieux. Du ciment sous les plaines ne pèse pas bien lourd à côté ou en semble une ébauche, une version maladroite et exagérément brutale. Ecrit lui-même en réaction au succès accidentel des Sombres héros de la mer, l’album divise. Sa charge politique est balourde et ses approches musicales un brin désordonnées. Au sortir de la tournée qui suit, le groupe tangue et Cantat s’épuise déjà jusqu’à tomber raide sur scène lors d’un concert donné à Besançon. Le groupe interrompt temporairement ses activités et se donne de l’air. C’est à ce moment là que Tostaky va naître. Cantat quitte le pays et part en vadrouille en Amérique du Sud. Il passe par le Mexique, Cuba, le Guatemala et se compose un nouveau cocktail révolutionnaire et idéologique autour des figures de la resistanza locales. Le soulèvement zappatiste et l’apparition du phénoménal Sous-Commandant Marcos n’arriveront que plus tard mais on est pas loin de sentir, lorsqu’on se balade dans ces pays, le souffle de l’esprit démocratique qui s’élève par delà l’injustice et la sensation, tout aussi prégnante, que le système capitaliste ne fera pas de quartier. Cantat est au contact de ce monde et en revient chamboulé et plus combatif que jamais.

Pendant ce temps, les autres membres du groupe ont continué eux aussi leur voyage musical. Les uns et les autres ont notamment embarqué dans leurs errances communes ou séparées le deuxième album des américains de Fugazi, Steady Diet of Nothing, mais aussi le premier Repeater dont le son les époustoufle. Les Noir Désir comprennent à cette occasion que l’impression produite par un disque ne tient pas tant que ça à l’énergie déployée par chacun des membres pour s’engager dans le morceau mais aussi au mélange des parties et à l’ordonnancement des prises entre elles. Ils comprennent surtout qu’aucun producteur n’a réussi jusqu’ici à rendre ce qu’ils pensaient exprimer. Du ciment sous les plaines était paradoxalement un album punk par son approche mais que la production (décente) a ramolli et pour ainsi dire éteint. Tostaky sera tout le contraire : un disque à la puissance immense et multipliée par la mise en son. C’est souvent le problème des groupes sonores et musculeux : le disque ne rend que rarement l’énergie et la force des lives, la rage qui dégouline et cascade entre les parois du studio. C’est comme rendre en 2 dimensions ce qui n’existe qu’en 3 ou 4 sur scène : on perd avec le pressage la profondeur, la vue et l’odeur, le contact direct avec l’électricité et surtout l’équilibre entre les membres du groupe. Les productions ratées trahissent parce qu’elles prennent le parti du chanteur contre les musiciens ou l’inverse, parce qu’elles nivellent, parce qu’elles gomment, parce qu’elles modifient l’espace entre les instruments, les rapprochent ou les éloignent. Les Heartbreakers en sont quasi morts en leur temps, courant pendant des décennies après le mix de leur premier LAMF (plus de 30 ans après son enregistrement).  Les Pistols en ont fait les frais également.

Le meilleur moment

Noir Désir enrôle ainsi Ted Niceley, ingénieur chez les Américains, pour qu’il les aide à aller dans cette direction. L’enregistrement se fait du côté de Reading, avec des disques de Sonic Youth, de Nirvana et de Fugazi en guise de référence sonore, soit le meilleur de ce qui se fait à ce moment là en matière de “nouvelles sonorités”, entre grunge et post-rock des débuts, fureur et traitement noisy. Serge Tessot-Gay est notamment remonté comme un coucou et l’artisan majeur du son de cette époque.  Les premières séances sont magiques. Les éclats du guitariste et la soif de revanche de Cantat font des merveilles propulsant l’univers de Noir Désir dans une nouvelle dimension. Avec Tostaky, tout se met en place. La puissance est enfin disciplinée. Les textes de Cantat sont un peu moins tendres. Le compositeur avance masqué et enrichit son registre et son répertoire d’images. On retrouve toujours chez lui une forme d’engagement “premier degré” qui est un véritable besoin en ces années là mais c’est clairement mieux fait que par le passé. L’entrée en matière, Here It Comes Slowly, est une chanson qui parle de lutte contre l’extrême-droite dans la tradition des chansons de lutte anglaise des années 70. Elle est en anglais et troussée magistralement. Ce n’est pas la plus légère du disque mais l’approche est simple et débarrassée de toutes les afféteries qui rattachaient Noir Désir au vieux rock français des années 70 :

We can keep that beast away it still lays in its gore
We’ll never stand fascism anymore
No way out no miracle, just stop it your blood
Has your neighbor really understood?!

On sent d’emblée un groupe en pleine possession de ses moyens et de ses effets et qui va droit au but. C’est cette sensation d’extrême professionnalisme et de détermination totale qui ressort de Tostaky et aboutit (on n’est pas là pour passer en revue tous les titres) à l’évidence magistrale du morceau éponyme. Il y a bien eu avant un Ici Paris qui fait office de trait d’union entre les époques mais c’est la plage 6 qui propulse le groupe dans l’excellence et la démesure. Tostaky signifie todo está aquí, “tout est ici”, en argot mexicain. C’est l’un des slogans du premier mouvement zapatiste (celui d’Emiliano Zapata au début du XXème siècle) qui sera repris ensuite par l’insurrection zapatiste moderne. Marcos émerge en 1994 mais l’EZLN est bien sûr active dès le milieu des années 80. Les mots renvoient à l’idée d’une préservation du présent et d’une célébration du “petit”, de l’ici contre le miroir aux alouettes renvoyé par le pouvoir et l’industrie capitaliste. Avec ces mots, il s’agit d’arrêter la machine à promesses et à illusions, les rêves de consommation pour se concentrer sur une politique tournée vers les besoins des gens à l’endroit où ils se trouvent. Une sorte de retour aux fondamentaux, de retour aux champs marxiste mais aussi de prise en compte de la terre et de l’humain comme sources de valeur. Prendre pour titre Tostaky a une portée politique majeure et qui s’est renforcée, dans sa valeur prophétique avec les années. Trente ans plus tard, Tostaky renvoie encore à suffisamment de choses pour qu’on puisse en faire une chanson de lutte et de revendication aussi bien écolo que contestataire.

Le titre frôle la perfection et fait tout le boulot en moins de 30 secondes. La guitare de Tessot-Gay agit comme une décharge électrique. La batterie est une massue. Cantat s’ébroue avec ce qui restera à jamais son meilleur texte, sa meilleure entame :

Nous survolons des villes
(des) autoroutes en friche
Diagonales perdues
Et des droites au hasard
Des femmes sans visage
À l’atterrissage
Soyons désinvoltes
N’ayons l’air de rien

La vision est panoramique, géniale, d’une poésie remarquable, comme si en chanteur-réalisateur il embrassait à la Citizen Kane une perspective macro (le survol)-micro (les visages) en l’espace d’un seul instant. La rudesse du son vient se heurter après ces quelques vers à la légèreté du slogan soixante-huitard parfait et fantasmé qui marquera le groupe à jamais pendant tout le reste de sa carrière : Soyons désinvoltes/ N’ayons l’air de rien. Le choc d’une musique bruitiste et brutale, d’une poésie de ce calibre chargée en images incroyables et qui dessine une sorte de territoire post-apocalyptique avant l’heure, et le relâchement du “désinvoltes” dégagent une classe redoutable. Cantat marche sur l’eau littéralement. Il est lourd et léger à la fois, si fort qu’il est capable de se détacher de sa propre puissance pour danser et faire semblant de n’en rien savoir.

Le couplet qui suit assure la transition vers l’abîme. Le riff est inchangé, propre et entêtant comme du The Fall, tenu tout du long avec une constance et une rigueur extraordinaires.

Para la queja mexica
Este sueño de america
Celebremos la aluna
De siempre, ahorita
Et les branleurs trainent
Dans la rue
Et ils envoient ça aux étoiles
Perdues
Encore combien à attendre
Combien à attendre
Combien à attendre
Encore combien à attendre
Tostaky

Le morceau progresse/transgresse dans le martèlement du riff. La répétition du motif monumental et du leitmotiv “encore combien à attendre?” viennent peu à peu converger vers le point de dénouement politique et sémiologique du texte qui intervient à la toute fin sur la résolution du slogan : “Aqui para nosotros” que Cantat vient hurler comme un mort de faim. Aqui para nosotros signifie Ici pour nous et complète bien entendu le Tostaky du début dans une équation d’une simplicité radicale et révolutionnaire : ICI = TOUT = POUR NOUS. L’utilisation de l’espagnol ajoute, pour les oreilles françaises, un exotisme qui évoque une forme de sorcellerie ou de magie révolutionnaires. La figure du Che glisse à l’arrière-plan, hantée par celle du Zapata originel, des guerriers interlopes des romans de Burroughs (les Garcons Sauvages), tandis que plane un peu plus loin la force cruelle du colonisateur Cortez.

Le hurlement n’est rien moins qu’une prise de contrôle, une réclamation de pouvoir, une tentative d’emprise sur le monde qui échappe et se défile. Le déchaînement marque le début de la guerre, d’un massacre, d’une révolte. Le groupe entre en fusion sur les deux dernières minutes du single, livrant ici ce qui reste peut-être la plus belle séquence noise de tout le rock français. La production de Niceley se contente d’essayer de capter la symbiose des musiciens qui, contrairement à l’enregistrement de l’album précédent, travaillent les morceaux les uns après les autres et tous ensemble, plutôt que de se concentrer sur leurs parties.

Le résultat, en version studio, relève du coup de génie. Il y a d’autres bons morceaux sur l’album (des doux et des puissants) mais Tostaky est, sur tous les plans, d’un autre calibre. Plus long, plus pertinent, universel et indomptable.

La révolution en marche

En janvier 1993 et jusqu’en avril, puis pendant un été riche en festivals, Noir Désir livre des dizaines de concerts qui figurent parmi les plus marquants et inoubliables de l’histoire des scènes rock françaises. Tostaky devient le centre de gravité du set, le moment où le groupe se rassemble et laisse entrevoir l’étendue de son talent. La chanson est jouée encore plus vite et plus fort qu’en studio, sublimée par un Tessot-Gay qui entre régulièrement comme en transe et propose une version ouvrière, presque bossue mais fulgurante d’un Cantat aristocrate stellaire et qui n’atteindra, par la suite, plus jamais cet état de beauté et de d’engagement. Les versions live captées sur cette tournée 1993 (le groupe trimballera évidemment le morceau pendant les années qui suivent) sont les plus impressionnantes. L’entame du morceau est souvent assez scolaire et appliquée avant que la chanson n’explose sur les dernières 90 secondes. On retrouve la dynamique de la pièce studio mais dans une version comme raccourcie et plus intense où les musiciens, dans l’ombre, viennent eux-mêmes renverser la toute puissance du chanteur en majesté. Le mouvement de la chanson devient lui-même symbolique du mouvement révolutionnaire. Tostaky passe du territoire de la poésie et de la parole, du chant et de l’hyper-présence de Cantat à un espace de martèlement et d’électricité purs comme l’espace bourgeois et capitaliste s’ouvre sur la terre brûlée et fructueuse des paysans mexicains par l’action. Avec le recul, on peut lire dans les visages des musiciens, l’histoire du groupe qui s’écrit en allant. Tostaky est le symbole des symboles, la chanson qui dit tout et à qui on peut tout faire dire.

Le chanteur en est le centre et l’étincelle, comme Marcos portera sur son statut de porte-parole la force de l’insurrection au Chiapas sur son seule visage masqué. Mais Tostaky est le titre de l’effacement de celui-ci, de son dépassement progressif par la puissance du collectif, sa célébration et le début de sa fin. La tournée 1993 laissera des traces et marquera une forme de fin de l’histoire pour Noir Désir. Tostaky est sans conteste le sommet du groupe. Cantat ne chantera plus jamais pareil et ne sera plus jamais aussi beau. Son geste meurtrier intervient le 27 juillet 2003 soit dix ans jour pour jour après une série de prestations épiques qui se jouent entre Nyon (le 22), Arles (le 24 juillet 1993) et Concarneau (le 31). Pour nombre de fans du groupe, par delà le traumatisme et la caractère impardonnable du geste, c’est le héros des dix ans d’avant qui se retourne comme une vieille chaussette. L’infâme geste est la réplique inversée de la posture héroïque et splendide qui accompagne Tostaky. Les visages se surimposent : solaire puis défait, les mains blanches et puis tâchées de sang, la force extraordinaire mais contenue puis déchaînée lâchement et devenue incontrôlable, l’exigence, droite et radicale, répandue sur le sol médiatique. Il y a dans ces prestations de l’été 1993 comme une figure inversée du bal tragique qui suivra à l’été 2003, jusque dans la pantomime digne et fidèle d’un groupe là aussi réduit au silence mais que cette fois, la force noire du chanteur vient éteindre.

S’il est difficile d’écouter et de parler de Noir Désir aujourd’hui sans avoir 2003 en tête, il est temps de se souvenir que l’année 1993 n’a pas été un mirage et que, pour ceux qui ont assisté à ces concerts, ceux qui ont eu 17, 18 ou 20 ans cette année là et ont croisé la route de Cantat, Barthe, Tessot-Gay et Vidalenc, le rock français ne s’est pas contenté de singer le rock US ou de courir après les anglo-saxons. Noir Désir a probablement été l’espace de quelques soirs non seulement le plus beau groupe de l’Hexagone mais aussi le plus beau groupe au monde. Cantat a été l’homme qui marche sur l’eau avant d’être celui qui patauge dans le sang. Le souvenir ne vaut pas pardon. Il ne vaut pas plus excommunication. Il survit à tout, lui, au pire comme au meilleur.

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