The Woodentops / Fruits of The Deep
[Little People Big Music]

9.2 Note de l'auteur
9.2

The Woodentops - Fruits of The DeePour on ne sait trop quelle raison, on était passé à côté de cette sortie majeure de The Woodentops, l’un des groupes les plus sous-estimés de la pop anglaise de ces… quarante dernières années ! Fruits of The Deep est sorti il y a presque un an et… on ne l’a écouté que ces dernières semaines, abasourdi d’avoir fait une telle impasse tant ce disque du groupe “culte” (mini-culte, maxi-plaisir) de Rolo McGinty est à la fois un petit événement et une sorte de triomphe artistique.

Petit événement car malgré ses quarante-deux ans à l’état civil (la formation date de 1983), les Woodentops n’ont pas signé tant de disques que ça. Le dernier (et… troisième) avait à peine dix ans et succédait lui même au.. deuxième, sorti en 1988. Cela situe un peu l’étrange rapport au temps d’un groupe qui, en 1986, lors de la sortie de son LP, Giant, était pressenti pour “succéder” aux Smiths chez Rough Trade. Les choses ne se sont évidemment pas déroulées comme prévu (c’est presque toujours le cas pour les.. groupes cultes). Rough Trade s’est cassé la gueule ou a piqué du nez, et le groupe a été interdit de travailler pendant des années après un deuxième disque, Wooden Foot Cops on The Highway, sorti en 1988 et qui en disait déjà long sur la capacité des Londoniens à faire exactement ce qu’ils avaient envie de faire. The Woodentops est devenu commercialement un groupe qui n’en fait qu’à sa tête, refuse de s’inscrire dans la lignée des grands groupes à guitares où on lui promettait le succès pour jouer… trop vite, intégrer toutes sortes d’instruments suspects à leurs productions (des cordes, des cuivres, des synthés et tout ce qui s’en suit) puis à naviguer (à vue) entre les genres, cold, new waves et autres musiques ralenties plus ou moins psychédéliques dont on retrouve quelques (belles) traces sur leur dernière production. Tout cela pour dire que ce n’est pas toutes les semaines, ni même toutes les décennies qu’on a à écouter un disque de The Woodentops et qu’il serait donc bête de ne pas en parler parce qu’on a raté la sortie d’un an….

Fruits of The Deep est une belle démonstration de ce qu’on racontait juste avant. Un album qui littéralement affiche sur chaque morceau sa liberté d’aller et venir entre les styles, mais sans renvoyer autre chose qu’un sentiment de parfaite maîtrise de ses effets. On peut citer pour exemple l’incroyable final mi-ambient, mi-expérimental, mi-ce que vous voulez (l’un de ces titres qui ne ressemblent à rien), Bathyscaphe, qui nous plonge dans un monde sous-marin, empli de résonances et de bulles d’air poétiques, et qui côtoie ici le punk clashien (mais électro) de Too Good To Say, le psychédélique- new age et onirico-krishna de Dream On ou l’impeccable standard pop d’ouverture, Liquid Thinking. Pour apprécier The Woodentops, il faut être capable de considérer un groupe unique qui déciderait d’ouvrir, sur le même disque, des fenêtres sur à peu près tous les meilleurs trucs que vous avez jamais entendu et attendu dans la pop anglaise. A l’échelle d’un seul disque, l’effet est toujours assez bizarre, comme si chaque disque (qui regroupe souvent des chansons composées sur une décennie, voire un peu plus) fonctionnait comme une immense compilation. Il y a ainsi des morceaux somptueux et très simples comme ce fameux Liquid Thinking qui est quand même assez magique et fonctionne selon des codes qu’on connaît bien :

liquid thinking
water walking
drifting in time
between lives

there are moments
frozen and still
etched in memory
choose
a route

follow follow follow your way
and shine

On pense à un mélange de The Modern English, de The Loft et de Sarah Records, jusqu’à ce qu’un saxo divin vienne régler l’addition et ponctuer le tout de cette originalité presque perverse avec laquelle The Woodentops scie perpétuellement la branche sur laquelle on veut les asseoir. Il y a dans ce disque un groove insensé, une envie de remuer et de mettre en avant les rythmiques. Ce sont elles qui animent les morceaux et conduisent le chant. On plane complètement sur un Ride A Cloud, ralenti et zébré d’effets et de bruits étranges rappelant la magie de Pram. Plus loin sur Lately, les Woodentops ont décidé de faire du rock plus mainstream, genre The Waterboys, et signe un titre qui pourrait très bien passer sur une radio pour vieux rockeurs sans déranger personne. Comme si cela ne suffisait pas, Rolo et les siens s’engagent ensuite sans transition sur Hotel, le morceau le plus bizarroïde du disque, une sorte de space song avec une voix robot et des chœurs gospel, qui est sensée décrire la solitude et l’étrangeté d’une chambre d’hôtel où l’on se rend seul. Le motel de Norman Bates n’est jamais très loin et on s’imagine assez bien à l’écoute les yeux rivés sur un plafond pisseux entre train de rêver aux étoiles tandis que le lit des voisins tambourine contre le mur. Histoire de nous paumer définitivement, le titre est suivi par un morceau de reggae (blanc), Dont Stop, qui a pour sujet… on ne sait pas au juste. Après une lecture attentive du texte, on ne sait pas trop de quoi ça peut causer mais l’idée générale est qu’il ne faut pas abandonner, même quand on y croit plus vraiment, parce que la vie est une aventure.

On l’aura compris, la musique de The Woodentops est une fête, une auberge où l’on danse toute la nuit avec des visages et des musiques familiers. Avec le temps, les compositions du groupe font de plus en plus penser à la liberté qu’inspiraient les travaux de feu Nikki Sudden, notamment avec Dave Kusworth au sein des Jacobites. Sur de solides fondations pop (des chansons bien écrites, bien composées), les musiciens créent une ambiance, parfois abstraite, parfois renvoyant à un genre déterminé. Il arrive que cette méthode confine au sublime comme sur l’extraordinaire Saturday Soundcheck, hymne définitif à la liberté de créer et qui semble presque énoncer le programme suivi par les Londoniens depuis leur création jusqu’à s’achever sur un enregistrement de… canards.

Saturday i done everything i wanted /
coupla dreams come true/
starlight is truly switched on /
I couldn’t ask for more got my self a little place oof my own now /
out by some old stones they had holy men all over /
once here now its just me and rick play on play on Saturday

City Wakes est un instrumental fabuleux et on rempile sur un reggae douteux sur un Can’t Stand Still qui témoigne que les expérimentations ne fonctionnent pas toutes à la perfection. On aura compris qu’il faut s’attendre à tout sur ce disque, et surtout au meilleur. Le final est particulièrement savoureux et glorieux avec quelques titres magnifiques de pop tubesque (le très réussi Traversing Heartbreak) ou plus dreamy (le remarquable et immersif The Fishermen Leave At Dusk).

Avec leur manière habituelle de toucher à tout, les Woodentops livrent avec ce disque un joyau de pop anglaise, dépaysant et qui s’évertue à étendre le champ de conscience et de perception de l’auditeur. On plane, on danse, on pleure, on tape du pied et on ne sait plus du tout où l’on habite. Fruits of The Deep porte assez bien son nom. Entre exploration sous-marine et ingestion de substances hallucinogènes (ces fruits défendus), il nous prend par la main et les sentiments, pour nous offrir une balade vers des territoires éloignés et hors du monde. Le plus beau trip de ces derniers mois.

Tracklist
01. Liquid Thinking
02. Dream On (single version)
03. Ride A Cloud (album version)
04. Too Good To Stay
05. Lately
06. Hotel
07. Dont Stop
08. Saturday Soundcheck
09. City Wakes
10. Cant Stand Still
11. I Cant Take It
12. Traversing Heartbreak
13. The Fishermen Leave At Dusk
14. Batyscaphe
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