Genesis / The Last Domino?
[Virgin Records]

8 Note de l'auteur
8

Genesis - The Last Domino?On a opté pour la version double-CD, sachant que les collectionneurs n’hésiteront pas à aller voir du côté d’un coffret 4 LP qui est tout aussi bien fagoté. Genesis avait bénéficié évidemment de plusieurs travaux compilatoires, best-of et collections de singles, que ce disque, annoncé comme définitif dans le cadre d’une reformation se traduisant pour une “ultime” tournée, vient remplacer. On retrouve ainsi parmi les trente morceaux réunis ici à peu près tout ce qu’il faut savoir sur le groupe mené par Peter Gabriel et Phil Collins. Les scrupuleux chipoteront sur la (sur)représentation de telle ou telle période par rapport à une autre, mais les presque quarante-cinq ans (The Lamb Lies Down On Broadway est sorti en 1974 mais From Genesis To Revelation en 1969, le groupe se formant en 1967) du groupe sont évoqués, généreusement couverts, ce qui permet à la fois de bien cerner l’évolution du plus grand groupe commercial progressif du monde, et aussi d’en distinguer – ce qui n’est pas évident autrement – les grandes lignes de continuité. Pour les fans, les titres les plus anciens sont de 1973 et ne couvrent donc pas techniquement la première période du groupe. Mais l’intelligence de la compilation est de ne pas respecter l’ordre chronologique (choix osé) et d’ainsi proposer une sélection qui coule de source et rend justice au patrimoine global du groupe. Non, Peter Gabriel n’a jamais été le Syd Barrett de Genesis.

Il est de coutume en effet chez les snobs et les précieux de distinguer deux Genesis : celui, exploratoire, intéressant et innovant des débuts psychédéliques (à compter de 1967 donc), et celui indigeste et outrageusement commercial qui prend sa source dans le départ (1974-75) de Peter Gabriel et aboutit à l’explosion du groupe avec l’album Duke en 1980. Ces analyses sont déjouées par The Last Domino? Car la réalité musicale est beaucoup plus complexe : à la fois parce que le Genesis des débuts ne s’oppose jamais au Genesis des années 80 ou du moins pas frontalement. La période de transition qui intervient entre 1975 et 1980 est d’ailleurs, à bien des égards, la plus intéressante en termes de glissement musical, même si elle ne se traduit pas beaucoup sur le plan discographique. Avec l’arrivée de Bill Bruford puis de Chester Thompson (on se situe entre 1976 et 1977), Genesis contourne le rock psychédélique par la voie du jazz fusion, avant de revenir à sa nouvelle matrice pop avec le départ du guitariste Steve Hackett. C’est à ce moment-là (1977) qu’évoluant en trio, le groupe adopte une forme pré-définitive, l’album And Then There Were Three, marquant une transition assez passionnante entre les états sonores du groupe. De cette époque, on gardera le joli Follow You, Follow Me sur le disque 1

Evoquer la musique de Genesis nous ramène à chaque fois aux avis tranchés de Patrick Bateman sur Phil Collins, tels qu’ils s’expriment chez Brett Easton Ellis. On ne saura jamais s’il y avait de l’ironie là-dedans ou si, en donnant naissance à une culture critique pop, on avait pas décidé tout bonnement de faire passer des vessies pour des lanternes. A la réécoute de ces 2 disques, la musique de Genesis nous est aussi familière qu’insupportable. Le tout se noue dans un beau paradoxe (soup or no soup) qui s’exprime pleinement dans le jugement qu’on peut avoir sur le Genesis de 1983, déjà évoqué dans cette chanson-culte. Est-on face à un vrai chef d’oeuvre en forme de sommet de la musique populaire des années 80 ou à une vision d’horreur où le rock progressif se déverse désormais dans un robinet FM formaté et criard ? La compilation The Last Domino ? présente l’avantage de ne pas opposer les périodes. Phil Collins domine évidemment les débats, en tant que batteur-chanteur, assurant la relève d’un Peter Gabriel dont il est, au tout début, une sorte de réplique vocale étonnante. D’un point de vue historique, Genesis est bon et mauvais depuis ses débuts, imparable sur Mama ou Land of Confusion, indépassable sur Duchess, comme il est passionnant dès 1973 sur l’immense Firth of Fifth ou The Cinema Show. Genesis sonne comme les Beatles sur That’s All, mais est aussi capable de coups de génie vraiment originaux à l’image du diptyque Home By the Sea/Second Home By the Sea qu’on tient comme le résumé parfait de tout ce que le groupe peut avoir de bon et mauvais à la fois. Le double morceau, long comme aux débuts du groupe, suffit à “dire le groupe” avec son tiraillement entre un refrain engageant et un étirement des séquences mélodiques, dominées par un recours consécutif à une batterie organique puis synthétique. Genesis est un groupe-monde, qui, parfois sur le même morceau, va proposer une séquence noble et un truc des plus vulgaires, le tout étant lié par cette voix incroyable de son batteur/chanteur, elle-même capable de faire pleurer comme de briser le verre (et les oreilles).

Le centre de gravité de Genesis est donc partout et nulle part, mais renvoyé, sur cette compilation remarquable, à sa juste valeur : un étalon-or du tube et des musiques populaires, quelque part entre la rose et la bouse, entre l’or et le plomb, entre l’art et le discount. La musique de Genesis est presque, comme les époques qu’elle a traversées, impossible à aimer et à détester. C’est une musique qui séduit et fout la gerbe, une musique qu’on ne peut pas s’empêcher de chantonner et de chérir en même temps qu’elle donne de l’urticaire.

On peut en penser ce qu’on veut mais The Last Domino? est la rétro qui manquait à la formation et le meilleur instrument d’une réévaluation qui prendrait enfin le groupe au sérieux. En tant que tel, c’est un disque indispensable pour toute discographie moderne digne de ce nom. Vous aimez Phil Collins ? Quelle que soit la réponse, cela se termine toujours à la hache.

Tracklist

CD 1
01. Dukes End
02. Turn It On Again
03. Mama
04. Land Of Confusion
05. Home By The Sea/ Second Home By The Sea
06. Fading Lights
07. The Cinema Show
08. Afterglow
09. Hold On My Heart
10. Jesus He Knows Me
11. That’s All
12. The Lamb Lies Down On Broadway
13. In Too Deep
14. Follow You Follow Me

CD 2
01. Duchess
02. No Son Of Mine
03. Firth Of Fifth
04. I Know What I Like
05. Domino Medley
06. Throwing It All Away
07. Tonight, Tonight, Tonight
08. Invisible Touch
09. I Cant Dance
10. Dancing With The Moonlight Knight
11. Carpet Crawlers
112. Abacab

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