[Chanson Culte #29] – Invisible Touch de Genesis : vous aimez Phil Collins ?

GenesisCeux qui ont découvert Genesis (photo : David Scheinman – Wikimedia) dans les années 80, c’est-à-dire une éternité après le départ de Peter Gabriel (1975), de Steve Hackett (1977) et le démarrage de la carrière solo de Phil Collins (In The Air Tonight sort en 1981), associent à tout jamais ce groupe à un trio vaguement kitsch, tendu entre des racines plantées timidement dans le rock progressif et une soupe mainstream ultrarythmée, conquérante et dopée à la synthpop. Lorsque débarque en 1986, l’album Invisible Touch et son premier single du même nom, Genesis est déjà un groupe au succès établi. Cela fait quelques années déjà (Duke, 1980, Abacab, 1981) que le groupe a découvert les sons synthétiques et que Phil Collins a perfectionné sa technique (originale) qui consiste à mêler au jeu de batterie traditionnel des percussions pré-enregistrées via une drum-machine. L’album Genesis, sorti en 1983, a permis au groupe de franchir un cap sonore (et commercial) en conservant une structure ambitieuse en apparence (des morceaux exagérément longs) mais en y injectant un maximum d’éléments musicaux qui apparaîtront vite comme des marqueurs forts (et globalement merdiques) des années 80 : un son limpide et horriblement synthétique, des guitares qui parlent pour ne rien dire et un sens du groove outrancier.

Invisible touche pipi

Après le succès du sinistre Mama, Invisible Touch déboule avec une efficacité redoutable et s’impose d’emblée comme n°1 dans les charts américains. Les 5 singles tirés de cet album, le 13ème du groupe, se feront tous une place dans les 5 premières places du Billboard, signe d’une réussite extraordinaire. A l’échelle d’un groupe qui a démarré bien avant dans l’expérimentation et l’ésotérisme et qui faisait quelques années auparavant encore figure de pionniers du rock progressif, la transformation est accomplie : Genesis est un groupe au succès planétaire et qui musicalement ne veut plus dire grand chose. Invisible Touch signe la dissolution de Genesis dans l’air du temps et son immersion complète dans un mainstream dont il réussit à prendre le contrôle avec une intelligence et un sens de l’à-propos stupéfiants. Paradoxalement, et alors que la musique devient ce qu’elle est, c’est-à-dire une pop ultra-efficace tirée par le dialogue entre la guitare de Mike Rutherford et la batterie de Phil Collins, Genesis s’empare en effet de sa nouvelle position pour parler du monde et asséner quelques chansons marquantes telles que Land of Confusion. A travers ce morceau et Domino, Phil Collins exprime une vision du monde quelque peu désenchantée et influencée par son obédience maçonnique (non, on n’est pas adeptes des théories du complot) selon laquelle Dieu aurait littéralement abandonné le monde à son sort funeste et à un état de crise que les hommes (politiques notamment) ne semblent pas outillés pour résoudre. Invisible Touch entend ainsi remplacer la foi en une intervention divine par une forme d’espérance en l’homme, terrestre et mondaine, dont l’incarnation est plus qu’incertaine. Comme souvent, le succès du groupe s’établit ainsi sur une discordance entre une musique portée par ses accroches racoleuses (mais sublimes) et un fond trouble où l’amour (que Collins présente souvent en déliquescence ou en sursis) fait figure de dernier rempart contre la chute.

Ne te contente pas de le reluquer, bouffe-le

Genesis - Invisible TouchDe là faire d’Invisible Touch un grand album désespéré, il y a un pas de géant qu’on ne franchira pas. On peut toutefois tomber d’accord avec Patrick Bateman, l’American Psycho de Brett Easton Ellis, qui dans sa tirade-culte sur la carrière de Phil Collins, définit Invisible Touch, sommet du groupe, comme « an epic meditation on intangibility. » L’intangibilité étant, par définition, ce qu’on ne peut pas changer, le sens d’Invisible Touch (l’album) est bien à chercher dans cette direction : celle d’un groupe d’un trio qui entre dans son âge adulte et se heurte aux éléments qui lui résistent, à savoir le temps qui passe, l’amour qui naît et meurt plus vite qu’on ne le souhaiterait, l’état du monde et les tensions interpersonnelles. C’est toute cette tension entre l’aspiration à la tranquillité et au bonheur et un réel dégradé qui transparaît dans le texte (plutôt moyen, avouons le) d’Invisible Touch (la chanson).

« Well I’ve been waiting, waiting here so long
But thinking nothing, nothing could go wrong, ooh now I know
She has a built in ability
To take everything she sees
And now it seems I’m falling, falling for her.

She seems to have an invisible touch yeah
She reaches in, and grabs right hold of your heart
She seems to have an invisible touch yeah
It takes control and slowly tears you apart.

Well I don’t really know her, I only know her name
But she crawls under your skin, you’re never quite the same, and now I
Know
She’s got something you just can’t trust
It’s something mysterious
And now it seems I’m falling, falling for her.

She seems to have an invisible touch yeah
She reaches in, and grabs right hold of your heart
She seems to have an invisible touch yeah
It takes control and slowly tears you apart.

She don’t like losing, to her it’s still a game
And though she will mess up your life,
You’ll want her just the same, and now I know
She has a built in ability
To take everything she sees
And now it seems I’ve fallen, fallen for her.

She seems to have an invisible touch yeah
She reaches in, and grabs right hold of your heart
She seems to have an invisible touch yeah
It takes control and slowly tears you apart.

She seems to have an invisible touch… »

La situation est simple et comme souvent chez Genesis (petits bras), il ne faut pas aller chercher des double sens et des significations multiples. Phil Collins parle d’un amour malheureux et de notre propension à nous attacher aux filles qui nous font du mal. Avec ses cheveux qui tombent et son début de bedaine, sa petite taille et son statut de batteur devenu chanteur, on imagine bien d’où viennent ces paroles là. Collins avouera qu’il s’était inspiré de ce qu’il voyait autour de lui, de ses amis et probablement de lui-même (il filait alors le parfait amour avec sa deuxième épouse rencontrée en 1982-83), pour développer ce texte générique à partir de la première phrase qui lui était venue au contact d’un riff initié par Rutherford. « She seems to have an invisible touch… » chantonnait-il en boucle à la naissance du morceau. Un « talent caché » pour quoi ? Un fluide magique ? Pour mieux te manger, pardi. Pour mieux te mettre la tête en vrac, te briser, te rouler dans la boue et ruiner ta confiance en toi. Mais c’est bien sûr : la loi intangible des rapports homme-femme est que l’homme revient toujours vers la main (le coeur) qui l’a blessé, histoire de se sentir encore plus pauvre, bas qu’à terre et dominé, mais aussi pour picoler en paix (le péché mignon du bonhomme qui le poursuivrait bien au delà de ses périodes de crise sentimentale). Intangible vérité, comme il en révèle bien d’autres, dans cet album magnifique et dont la subtilité n’a d’égale que la simplicité d’accès. Invisible Touch est lui-même animé par ce petit je ne sais quoi qui fait la différence et que nul ne peut nommer. Les planètes sont alignées. L’espace de médiocrité est ouvert et prêt à faire tinter les pièces d’or au premier refrain. A ce stade des années 80, c’est comme cueillir le succès au pied de l’arbre : Genesis n’a plus qu’à refermer les doigts sur la postérité, la main sur la grille de dessin préhistorique qui tient lieu de couverture à l’album.

My name is Prince Collins

Invisible Touch est un titre fort parce que c’est un titre faible : au message sommaire mais qui est transcendé par l’hameçonnage de Rutherford, ce « hook » de feu sur lequel repose le morceau tout entier. La mélodie vocale qui, sur d’autres morceaux plus sophistiqués, se met parfois à distance de l’instrumental lui est ici entièrement subordonnée se contentant de se caler sur la guitare. Et zou, voix et lead en parallèle pour multiplier l’efficacité du tout. Le groove inhérent au jeu de batterie, d’une invraisemblable technicité, de Collins (on ne le dira jamais assez) fait le reste, propulsant un morceau qui aurait pu être anodin vers la stratosphère 80s. Le reste du morceau (les claviers, le synthé) ne sont là que pour l’enluminure. On retiendra, pour la bonne bouche, et pour renforcer le propos d’un groupe qui se heurte au réel, la petite chorégraphie (qu’on voit de manière fugace dans le clip mais qui accompagnera systématiquement le morceau sur scène) consistant pour le trio à se réunir, au moment clé du morceau, pour former une triangle parfait et s’adresser un sympathique et mélancolique « coup de boule » de solidarité/fraternité.

Invisible Touch, c’est Genesis qui se réveille après plus de quinze ans d’activités et se rend compte que sa jeunesse est loin, Genesis qui se réveille avec le désir d’assumer son statut et son histoire, de jouer dans des stades et de porter des vestes pourpres. Invisible Touch, comme le dira plus tard Phil Collins, est un morceau magique où un groupe venu des dessous de l’histoire y entre par la grande porte en s’y précipitant tout en entier. Le rythme est celui du funk, inspiré par les rois de l’époque, Prince en particulier et sa fabuleuse batteuse Sheila E (que Collins admire), les rois du glam et du rock sexy. C’est la revanche des petits, des batteurs, des moches. C’est l’histoire de l’homme blanc et de son alcoolisme, de ses peines et de ses nuits blanches ramassées à la petite cuillère. D’aucuns ont prétendu que Invisible Touch était une parfaite métaphore de l’addiction à la cocaïne mais c’est une blague immense. Genesis n’avait même pas besoin de ça pour sautiller sur scène, pour faire semblant d’être joyeux. Il leur suffisait de contempler le public et de voir d’où ils étaient partis.

Si Invisible Touch et le groupe Genesis dans son entier sont aujourd’hui parfois moqués et ridiculisés, c’est parce que l’auditeur (avisé) ne peut pas s’empêcher de voir que ces trois types ne sont pas nés avec des stades entiers à leurs pieds, qu’ils n’ont pas fait les bonnes écoles pour ça. Ce sont, à leur manière des parvenus du style (comme Duran Duran et quelques autres), des types qui, à un moment donné, se sont rendus compte qu’ils pouvaient le faire et ont décidé d’y aller à fond. C’est cette absence de retenue et cette attitude décomplexée dans la précipitation dans le mainstream qui les rend un peu pathétiques pour les rockeurs indépendants. Quel mal y a-t-il à se faire du bien ? Quel mal y a-t-il à changer de monde ?

Aujourd’hui Phil Collins a plus de 120 millions de livres à la banque. Il n’y a que cet enfoiré de Ringo Starr qui a gagné plus que lui en jouant de la batterie. Son seul rival de l’époque, John Bonham de Led Zeppelin, plus puissant et tout aussi technique et mélodique, meurt en 1980 après avoir ingurgité 40 shots de vodka, étouffé dans son vomi. L’Invisible Touch a encore frappé. Il ne peut en rester qu’un (ou deux à la rigueur). Il vaut mieux être riche et bien portant que mort et sec comme un pruneau. Phil Collins chante assis parce qu’il est tombé la nuit en allant faire pipi. Les voies du mainstream sont impénétrables. Méditation épique sur l’intangible.

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