[Chanson Culte #48] – Glory Box de Portishead (1994), le coup parfait

Portishead - Glory BoxD’aucuns parleraient de hold-up. On se contentera de dire que c’était le coup parfait. Est-ce qu’avec Dummy, leur premier album, Geoff Barrow et Beth Gibbons ne venaient pas rafler la mise devant tous ceux qui les avaient précédés et couvrir l’histoire comme on couvre une mêlée ouverte en s’aplatissant bon dernier après tout le monde et en revendiquant l’essai ?

On exagère à peine mais, pour le grand public, le trip-hop n’est devenu un phénomène mondial et un genre à part entière qu’à partir de ce coup de maître : la sortie en 1994 d’un album qui, en quelques mois, s’est imposé comme l’un des jalons fondateurs du genre et la pièce maîtresse d’un univers sonore qui était pourtant né bien avant lui. Portishead inventeurs de quoi au juste ? Portishead les premiers parmi les derniers, coiffant sur le poteau Massive Attack (trop pointu), Tricky (trop noir?), Archive (trop peu charismatiques), Earthling (trop génial) ou Pressure Drop (trop dark) ? Avec 25 ans de recul, la sortie de Glory Box, troisième single tiré de l’album, aura bien représenté un moment clé pour la reconnaissance de ces sonorités nouvelles, un instant zéro où le trip-hop s’est mis à rayonner de toute sa splendeur transgenre, offrant au monde l’immense synthèse qu’il méritait entre jazz, soul, funk et breakbeat.

Glory Hole

Revenir sur les origines du trip-hop serait trop long. L’expression est apparue en 1989 techniquement mais n’a été popularisée qu’en 1994 avec l’émergence de ce fameux son de Bristol que Massive Attack et Portishead incarnaient alors à eux seuls. On peut considérer que Massive Attack (via sa matrice The Wild Bunch) pose les contours du genre avec son premier album Blue Lines… en 1991. L’album est historiquement le plus important de la période : celui qui pose les bases de ce grand mélange sonore qui s’annonce entre funk, musiques électro, reggae ce qu’on appellera ensuite le abstract hip-hop et la notion déjà bien large de Northern Soul. Blue Lines est un chef d’œuvre et aussi un moment clé qui réunit, dans le même studio, les membres du groupe, Tricky (qui en fera plus ou moins partie jusqu’en 1994), Neneh Cherry et Horace Andy. L’album est un succès mais le groupe ne peut enchaîner immédiatement et ne sait pas, après la mise à distance de son ange gardien Cameron Mc Vey (et mari de Neneh Cherry) et le départ de la chanteuse Shara Nelson, dans quelle direction se tourner. L’album suivant Protection est tout aussi bon mais musicalement moins incisif et intéressant.

Entre temps, Blue Lines fait des petits ou est rejoint par quelques cousins. Tim Saul et le rappeur Mau montent, à Bristol, un petit groupe baptisé Earthling qui pointe le bout de son nez en 1993-1994 (le single Radar) et propose une version cultivée, joyeuse et incroyablement référencée du mélange. Le flow de Mau est imparable et les habillages musicaux de Tim Saul sans équivalent, incorporant à une base hip-hop plus marquée des éléments classiques et jazz incroyables. Earthing décroche un numéro 1 en… Israël, un passage à Top of The Pops mais n’ira pas beaucoup plus loin, plombé par la sortie avortée de son deuxième album. En 1992, les Londoniens de Pressure Drop, menés par ceux qu’on appelle alors les Blood Brothers, Dave Henley et Justin Langlands, sortent l’album Upset qui, à la réécoute, évolue dans les mêmes eaux que la Massive Attack. Henley était coiffeur chez les frangins de Bros (!) et Langlands employé au NME, mais le magazine de référence du rock anglais à l’époque n’est pas encore prêt pour accompagner la déferlante. Pressure Drop crie dans le désert et ne connaîtra jamais le succès, même si son Elusive de 1997 est l’un des trois ou quatre meilleurs témoignages trip-hop de tous les temps.

Archive arrive à peu près à la même période autour de Darius Keeler, Danny Griffiths, de la chanteuse Roya Arab et du rappeur Rosko John. Ceux-là sont les Quatre Fantastiques du mouvement et signent avec Londinium (1994) LE disque de trip-hop le plus vibrant et génial de toute l’histoire. Là encore, et pour des raisons de promotion et de timing (Archive est signé pourtant chez Island) mais surtout parce qu’il y a encore trop de hip-hop dedans, le public ne se rend pas compte de l’immense qualité du disque et n’extrait de ce monument auquel morceau en particulier. Tricky, pour les amateurs, ne prend rang que l’année qui suit, avec le succès (étrange et tout de même limité compte tenu de l’exigence de l’album) de Maxinquaye. Archive et Tricky auront du succès mais différemment et plus tard. Etrange quand on réécoute aujourd’hui cette série de morceaux en séquence. Entre Pressure Drop, Archive, Earthling et… Portishead, la supériorité des derniers sur les autres n’est pas évidente du tout et on peut penser même que ces trois là auraient bien mérité de décrocher la timbale du succès.

C’est pourtant ce qui arrive ou ce qui n’arrive pas. Portishead naît à Bristol, bien entendu, lorsque Geoff Barrow et Beth Gibbons se rencontrent à l’hiver 1991. Les deux suivent un programme (rémunéré) visant à aider les chômeurs à créer leur boîte initié dix ans avant par Margaret Thatcher. Ils ne se remettent pas à bosser du tout (misère du libéralisme) mais enregistrent un premier morceau, It Could Be Sweet. Le groupe s’adjoint les services du producteur et guitariste Adrian Utley qui jouera ensuite un rôle non négligeable dans la genèse de leur son. Dès l’origine, la formule qui fera leur succès sur Dummy est en place. Barrow, qui était assistant en studio lorsque Massive Attack enregistrait Blue Lines, initie une manière de travailler qui donne au son une patine unique. Les beats sont croisés avec une prise/piste unique qui rassemble en les écrasant/étouffant la basse, la batterie et la guitare. Les trois éléments sont saisis sur le vif et ne font l’objet d’aucune reprise, ce qui donne au son un naturel et un calibrage singuliers. La piste de base ou de fond est comme mise à distance et jouée en sourdine, ce qui confère à l’ensemble un caractère “hors d’âge” et une douceur exceptionnels. A cette ligne instrumentale, Portishead vient accoler la voix de Beth Gibbons, incroyable chanteuse née dans une ferme du Devon et venue chercher la gloire dans ces contrées de l’Ouest. La voix de Gibbons n’est pas exceptionnelle mais semble modelée sur celle de son idole Nina Simone. N’ayant pas les moyens de cette dernière, Gibbons semble peiner sur chaque note et évoluer dans la douleur. Ses textes sont elliptiques et comme expulsés par les battements de son cœur. Gibbons devient la figure de proue du groupe. Penchée sur son micro, elle paraît fragile et en permanence accablée. On est bien loin ici des Neneh Cherry et autres chanteuses conquérantes que les autres groupes ont convoqué. Portishead semble rejeter, avec Gibbons, toute forme de séduction et s’enfermer dans un trip-hop triste qui déchire le cœur et parle directement à l’âme.

PortisHayes Rap 2

Lorsque Dummy sort en 1994, c’est ce qui distingue Portishead des autres : sa tristesse, son infinie mélancolie, son grain si particulier. Numb, le premier single, est un morceau de paumé, geignard et perdu. La voix de Gibbons est nasillarde au possible et le beat réduit à sa plus simple expression. Le disque craque, grésille. Il n’y a pas de mélodie et encore moins de refrain. Sour Times qui vient juste après est plus séduisant et laisse à un sample de Lalo Schifrin (The Danube Incident) le soin de faire tout le boulot. Portishead dessine une ambiance cinématographique, bleue et nostalgique, comme si on naviguait dans les années 30s, dans une ambiance de clubs de jazz et de chanteurs de blues. La musique est bleue et noire, située comme hors du temps par la production typée et la voix d’une Gibbons venue de nulle part et privée, paradoxalement, de tout attrait érotique. Lorsque sort Glory Box, Dummy a déjà fait du chemin et reçu des critiques élogieuses de la part de la plupart des journaux spécialisés. Le monde est prêt pour ce blues du futur, cette soul électronique cafardeuse et vaporeuse.

Le succès du disque repose en premier lieu sur un nouvel emprunt. Il n’y a pas de Glory Box sans Isaac Hayes et sans son Ike’s rap 2. Le morceau est de 1971 et sera repris ensuite par Tricky sur Hell Is Round The Corner. C’est lui qui fournit le motif de base/basse, la mélodie et l’ambiance qui caractérisent le Glory Box de Portishead. Barrow ne change pas grand chose et on peut même penser que les paroles sont une variation féminine sur la chanson de Hayes. Glory Box ajoute au morceau une modulation plus nette. Barrow délimite un petit périmètre où la chanteuse niche un refrain et une phrase clé qui peut vouloir dire à peu près n’importe quoi : “I just want to be a woman”.

Love, love, I know you can hear me
See we’ve known each other a long time
I guess right now you’ve got the last laugh
I know I abused you
I took advantage of you
I used you selfishly
I apologize now
See because after suffering so much
I know now I was wrong
You’ve the only one I can turn to
Because I misused you
You’ve the only one that can straighten me
You see love
I can’t sleep
I can’t even eat
I don’t go anywhere anymore

Les paroles de Beth Gibbons sont assez confuses au premier abord et il y aura toujours une petite ambiguïté dans les interprétations. Est-ce que la personne qui s’exprime est une femme affligée ou déçue ? Est-ce que c’est une ancienne femme fatale qui se retire des affaires ? Ou est-ce une femme seule qui réclame de l’amour à la hauteur de ses attentes et qui permettrait à sa féminité, sensuelle et intellectuelle, de s’exprimer ? Il faut avouer que les changements de perspective sont troublants et entretiennent plusieurs pistes.

I’m so tired
Of playing
Playing with this bow and arrow
Gonna give my heart away
Leave it to the other girls to play
For I’ve been a temptress too long
Just
Give me a reason
To love you
Give me a reason to be
A woman
I just want to be a woman
From this time, unchained
We’re all looking at a different picture
Through this new frame of mind
A thousand flowers could bloom
Move over, and give us some room, yeah

Des larmes et des femmes

Le chant plaintif de Gibbons donne le sentiment que cette femme là a été malmenée et abandonnée, mais aussi qu’elle aspire à retrouver un homme qui soit vraiment vigoureux et susceptible de lui redonner goût à l’amour. Le désir est là, omniprésent mais comme contraint, réprimé et soupirant. Le succès du titre repose en partie sur le caractère énigmatique de la livraison. La sensualité est éteinte mais affleure. La personne qui commence à chanter (et qui semble sûre d’elle et affirmée) n’est pas la même qui chante ensuite. Gibbons s’effondre sur le refrain. La souffrance glisse comme une caresse dérobée. Le chant est un aveu d’échec mais aussi une offrande. La femme est insatisfaite mais disponible. Il faut que l’homme change pour cela, qu’il la révèle au plaisir et à elle-même ou qu’il disparaisse pour donner corps à un changement complet d’orientation. L’indécision est manifeste et le mystère intact.

So don’t you stop
Being a man
Just take a little look
From outside when you can
Sow a little tenderness
No matter if you cry
Give me a reason
To love you
Give me a reason to be
A woman
I just want to be a woman
It’s all I want to be
Is all woman
For this is the beginning
Of forever
And ever
It’s time to move over
It’s all I wanna be
I’m so tired
Of playing
Playing with this bow and arrow
Gonna give my heart away
Leave it to the other girls to play
For I’ve been a temptress too long
Just
Give me a reason, to love you

On n’arrive pas à saisir s’il s’agit d’une chanson progressiste où la femme se rebelle et condamne l’homme insuffisant ou si c’est au contraire une chanson où la femme réclame autre chose et se met à genoux pour qu’on la considère à nouveau. Est-ce que l’homme doit devenir une femme pour avoir une seconde chance ? Glory Box semble engager un drôle de dialogue avec la chanson d’Isaac Hayes. Gibbons renverse la perspective classique du chanteur qui s’autoflagelle dans l’espoir de faire revenir sa nana et propose une inversion des rôles. Glory Box fait en ce sens bouger les lignes. C’est la femme qui respire, soumaque et prend le contrôle. Le clip, à bien des égards assez ridicule et kitsch quelques décennies plus tard, souligne la dimension féministe du morceau. Les femmes se réaccaparent l’ensemble des rôles depuis la femme fatale jusqu’au gentleman. Elles sont le patron, la secrétaire et la chanteuse. Les 20 dernières secondes du titre, violentes et martelées, mettent en avant le message réel : “it’s time to move on“, qu’on peut entendre comme un appel à la révolution ou à l’engagement d’une sexualité alternative.

Gibbons s’affirmera plus tard, avec la discrétion qui la caractérise, comme bisexuelle. Est-ce à dire que ce morceau qui plaît autant à ceux qui y voient une simple variation sur le thème de l’amour homme/femme, si compliqué et heurté, ou un prêche en faveur de tout autre chose est tout sauf univoque ? Il y a rarement de grand succès sans cette petite touche d’indécision et cette capacité à unifier le public.

Trip-hop Redux

Glory Box est un morceau qui incarne un trip-hop plus soul et bluesy que hip-hop. Il fait penser à la Northern Soul et aux longs morceaux tristes qui ont toujours fait craquer le monde de la pop. Glory Box est une torch song moderne, une plainte, un morceau qui techniquement trompe son monde (en quoi est-il “si” trip-hop finalement) pour parvenir à ses fins. Le succès du trip-hop qui en découle est évidemment un malentendu. Les gens ne sont pas faits pour cette musique trop typée et ne peuvent l’accepter que dans une version qui s’approche (et sera décrite par quelques uns) comme une forme de soul blanche et électronique d’un genre nouveau. Le véritable chef d’œuvre du groupe n’est pas là. Ce n’est clairement pas Glory Box qui est une chanson presque banale et assez pauvre comparée à la majesté de Mysterons qui ouvre l’album ou à la témérité de Roads. Portishead a, bien des égards, n’offre qu’une vision partielle du trip-hop, une version erronée que viendra corriger un peu plus tard un album éponyme (1997) plus complexe et expérimental. Dummy est un album plus réussi et envoûtant que réellement novateur. Portishead lui est bien supérieur.

Glory Box fera, cependant et dès sa sortie, figure de porte-étendard pour le nouveau courant. Etendard triste et qui installe l’idée selon laquelle le trip-hop de Bristol serait une musique sombre et cafardeuse, parfaite pour accompagner un “instant sentimental”, une déambulation nostalgique ou accueillir une émotion sincère. Le hip-hop conquérant et combatif, futuriste et poétique d’Archive est dépassé. La puissance sombre de Tricky est renvoyée à son exotisme drogué. Earthling devient un groupe de bande dessinée. Le succès de Portishead contamine le genre et en réduit dangereusement le spectre. Il faudra attendre le Big Calm de Morcheeba pour lui redonner une aura positive, dansante et sensuelle. Le trip-hop redevient trip et redevient hop avec Skye Edwards. Il rouvre la porte au groove, au funk et à l’avenir RnB qui emportera tout sur son passage au début des années 2000. Le trip-hop de Portishead était une anomalie de l’histoire, un presque contre-sens qui ne demandait qu’à se transformer en un souvenir puissant, mélancolique et incertain. C’est dans ce registre presque fantomatique et entêtant qu’il agit encore aujourd’hui le mieux. Est-ce que Glory Box a vraiment existé ? Est-ce qu’il a jamais pesé plus que le poids d’une plume, plus qu’un souffle porté ?

La publicité a flairé le filon et surexploité la potion magique : Renault, Levi’s, Guerlain, Nina Ricci, Candia. Le cinéma fait de même : Lord of War, l’affreux Chacun Cherche Son Chat, les séries. Tout le monde se convertit à la scie émotionnelle, à la tristesse syncopée et bien de notre temps, à la réminiscence reconstruite des jours de pluie. Comme d’autres tubes avant lui, Glory Box s’use et s’abîme d’être ainsi mis à toutes les sauces. Son exploitation ne fait que souligner ce qui agace, ce qui relève déjà du procédé. Le groupe envoûte encore sur scène, s’entoure de cordes, de lumières. Mais le morceau devient ce qu’il est : le plus beau rideau de pluie de tous les temps, un voile magique à travers lequel on distingue, entre les larmes, le peu qu’il y a à voir.  Glory Box n’a jamais vraiment existé. Ce morceau est l’un des plus beaux trompe-l’oreille de l’ère moderne, un titre du futur qui n’a jamais été qu’un titre passé. On en pleurerait presque.

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