
Programmé opportunément le lendemain de la toujours sinistre Cérémonie des Victoires de la Musique, ce double billet Gontard/ Bruit Noir, 100% hexagonal, avait tout du parfait antidote. Rien de tel après avoir découvert Gazo (maudit), risqué l’overdose de Zaho de Sagazan et la sidération Nakamuresque, de se persuader que la vérité de la chanson en français est ailleurs. Fi de la Champions League variétoche, de Vianney et de la Symphonie des Eclairs (au café) ! C’est bien en deuxième (voire en troisième) division qu’il faut aller pour trouver la pertinence, l’émotion et le panache, dans cette rencontre au sommet des cul-terreux et sans grade indé, qu’on a une chance de croiser un mot sur le pays réel, l’air du temps et le petit moment d’histoire qui fait les bons souvenirs.

C’est Gontard qui prenait d’assaut le premier la scène du joli Théâtre de Chaoué (Allonnes – Sarthe), avec sa tenue de lapin synthétique et son esprit conquérant. Cela fait quelques années maintenant que celui que beaucoup ont longtemps considéré comme une tornade sur scène a aussi discipliné son indiscipline pour façonner de grands disques bâtards, cosmopolites, humains et incandescents. Épaulé brillamment par un groupe solide dominé par la figure paternelle et pleine de sérénité de Ray Bornéo, Gontard entame son set en se présentant comme Un chanteur de Variétés. Le groupe, portant de jolies chemises fleuries, l’empêche désormais de foncer tête baissée et de privilégier le tour de piste au tour de chant. Le chanteur irradie, défie et alterne avec une assurance foutraque exceptionnelle les morceaux engagés, poétiques, reprises, les accents world, psyché-java, pop ou rock. C’est grandiose et souvent emballant, dansant et populaire, intelligent et débordant d’énergie et de verve, d’humour et de rage, de frustration et de mélancolie.
Gontard circule entre les spectateurs, se couvre le visage avec un masque, fait le beau et le fier, brandit un panneau “Poésie à vendre 1 euro”. On frissonne sur les standards du genre : la Saison des Grands Froids, Il Fiasco (“je vous hais parce que vous n’avez jamais voulu déplacer la moindre montagne”, l’une des plus grandes chansons françaises de ces dix dernières années); on rigole et on danse sur Mahalia Dooyoo, on s’emballe sur la Bande à Guetno. Gontard pioche dans toute sa discographie pour composer un set attrape-tout fantastique qu’il exécute sans faire de quartier et à toute allure. Il revisite Cratère, et alterne les morceaux politiques (Prénom Mohammed) et les décrochés intimistes, les portraits de caractère (Marie Cécile) et les séquences épiques. Le mélange est si vif, riche et varié qu’on en perd parfois son latin. Le grand écart est permanent entre drôlerie, inquiétude et amertume. L’autodépréciation n’est jamais très loin. Il faut un peu d’expérience pour s’arrêter sur un texte, prolonger l’émotion et voir le crooner visionnaire derrière le ludion. Gontard est déjà passé à autre chose. Insaisissable, comme s’il ne voulait jamais s’attarder sur ses failles.
Proximité du Mans oblige, Gontard salue Jean-Luc Le Ténia en reprenant l’excellent Intimidation. L’interprétation est si bonne qu’on croit voir les tireurs embusqués sur les toits du Mans. Gontard privilégie les chansons rentre-dedans aux morceaux émouvants. Ni Chanson de Cédric, ni Prolétaires, on aimerait parfois qu’il étage sa setlist pour un aplat de tendresse ou un moment de sérieux. Il y en aura toujours pour ne pas voir ce à quoi on assiste : une démonstration magistrale de tout ce que la variété, le pop et le rock peuvent faire ensemble si on les joue tous en même temps. Une sorte de transmutation permanente des états et des éléments. Gontard souffre du “syndrome de Flash”. Il est trop rapide pour qu’on voie à quel point il est bon, trop brillant pour qu’on en discerne l’éclat. La générosité et la qualité de son set sautent pourtant aux oreilles. Cette première partie vaut une tête d’affiche et trois lingots d’or.

Bruit Noir est, dans un autre genre, une aberration, voire une abomination anti-pop. Le seul groupe de chanson française qui manie à ce point la matière noire, la négativité. Pascal Bouaziz ferait passer Léo Ferré et Jacques Brel pour Henri Salvador, Bashung pour Chanson Plus Bifluorée. La noirceur suit pas à pas les titres du dernier album : Coup d’État et sa dureté chaotique, charge auto-dépréciative qui laisse peu de chances à la repousse, Chanteur Engagé qui ne fait pas de quartier. Le dispositif à deux, avec Bouaziz au spoken word et Pires à la batterie et aux sons, est radical, et semble reproduire dans un premier temps avec une certaine fidélité granitique l’enregistrement studio. Il faut deux ou trois titres avant que le duo ne s’anime et déborde du cadre qu’il s’est donné. Bruit Noir quitte sa posture monolithique pour nous apparaître tel qu’on peut le supporter en concert : à distance, et dans une forme de représentation théâtrale de la tragédie qui est la sienne et la nôtre. Il serait impossible de recevoir cette musique pendant une heure, sans la transformer en une sorte de représentation cathartique du réel. La magie opère, sur une attention de Bouaziz, une phrase amicale ou vaguement bienveillante. Il joue avec le batteur, le chambre, menace de le virer sur un faux départ, ou interagit avec l’ingénieur du son.
En installant un minimum de connivence avec son public, Bruit Noir laisse son charme dévastateur agir. On se prend en pleine face la violence extrême du Visiteur, la répétition industrielle d’un titre qui évoque le travail à la chaîne de découpe des carcasses dans un abattoir, l’angoisse existentielle et triste du Petit Prince, hommage flippé à Prince. Les morceaux sont sombres mais déclamés de manière lumineuse et avec panache. La stature haute et noble de Bouaziz agit comme s’il se posait en oracle d’un monde existant mais que le simple fait d’énoncer/dénoncer mettait en danger et commençait à renverser. Au fil du set, Bruit Noir s’humanise et montre un peu de fatigue et de nostalgie. Le groupe interprète Joy Division, hommage splendide au groupe de Manchester, laissant parler son amour de la musique. Il dira son amour de la beauté avec l’époustouflant Romy, qui a la force suggestive et la puissance évocatrice de la Jetée de Chris Marker. Le souvenir de Romy Schneider se surimpose à l’image que le narrateur “se procure” de sa propre nana. Les deux se superposent et se nourrissent. Il joue Communistes, la chanson pleine d’espérance où Bouaziz imagine un monde où les altercombattants ont triomphé. Se produit alors, dans tous les domaines, un étrange retournement où en politique, en esthétique, dans le champ intime (Deux enfants), la négativité radicale qui s’était exprimée jusqu’ici va se retourner comme une vieille chaussette en une espérance et une énergie tout aussi radicales.
C’est dans cette énième transmutation du noir en clair, de la chute en songe, que Bruit Noir devient un groupe de variété qui dit merde à tous les autres et se tourne vers l’avenir. On jubile sur Tourette et ses accents punks, on joue à Barry White sur un Calme Ta Joie génialement soul avant de se retrouver à poil et nu dans un état d’hébétude inédit où l’on se sent comme essoré et lessivé, de gauche et à bout, mais aussi humain et empli de tendresse pour son prochain.
Assister à un tel concert a des effets spectaculaires : il enfonce et trouble profondément, il heurte, bouscule et, comme un virus, stimule notre capacité à réagir et à produire des anticorps contre toute la connerie ambiante. La victoire de la musique, c’est paradoxalement quand elle célèbre aussi bien et aussi haut sa défaite qu’avec ces deux là. On se console comme on peut.
Photos publiées avec l’aimable permission de Humbert de Camembout
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