Entretien avec Pascal Bouaziz (Bruit Noir)

Bruit Noir par Simon GosselinBruit Noir par Simon Gosselin

À l’écoute, ce Bruit Noir fait l’effet d’un bruit plus blanc que rose, il fait l’effet d’un choc, que dire un choc, un électrochoc. Vous savez ? Ce bon vieux coup de gégène prescrit pour ces gens malades diagnostiqués de troubles de la personnalité.
Ce Bruit Noir est sourd mais pas au monde qui l’entoure. Il est aussi -disons-le- un brin turbulent, voire violent, une claque aux bonnes manières Lino Ventura-style qui « s’il te rate, il t’enrhume ».
Pour ce qui est de la personnalité, Pascal Bouaziz et Jean-Michel Pirès en ont. Et ça perturbe, ça déroute, ça gratte, ça démange, ça dérange… d’autant plus à l’heure des programmations de grandes radios et de grands concerts focalisées sur le « lounge » fleuve tranquille de diffusions de musique sans éraflures, auto-t(h)unée, douce, neuve, lavée avec Mir Laine.
Un bon moyen de la retrouver, sa personnalité, toute ou partie, revient aujourd’hui pour certains à enfiler un gilet jaune pour s’excuser ou oublier (pour d’autres) d’avoir mal voté. Pascal Bouaziz, lui, que l’on affuble de plus en plus de l’étiquette d’artiste « stand-up », à l’insu du plein gré de l’intéressé et au regard de prestations scéniques où le contenu est autant dans les parties musicales qu’entre deux, lui, donc, a, contre vents et marées, choisi de longue date de… faire, … mais il a surtout choisi de ne plus se taire… et de profiter à plein de la position de l’artiste sur scène en pleine possession de la parole.
Ouvrir les vannes et laisser l’auditoire faire le tri, c’est l’option choisie par celui qui ouvrait le bal du Bruit Noir (épisode I/III) en jouant de la mise en abyme avec sa propre oraison funèbre en introduction du premier volet de portraits au vitriol publié il y a déjà plus de trois ans.

« Quand je fais des disques, j’essaie que ça ne soit pas juste un autre disque de plus, (j’essaie) qu’il se passe quelque chose. De plus en plus de manière consciente, j’essaie qu’il y ait un angle ou un biais.
Sur scène, j’ai envie de proposer autre chose, je déteste les concerts où les gens applaudissent poliment entre deux chansons. Avec Bruit noir, contrairement aux autres projets, je ne veux pas mettre de filtre, dit-il, s’empressant néanmoins de préciser… Je suis le premier à admettre que dans la société, dans les relations sociales, il en faut. Tu ne peux pas dire n’importe quoi à n’importe qui n’importe quand. Mais là, sur scène, en tout cas, je dis ce que je veux, ce que je pense. Je suis en accord intérieurement avec moi-même. »

Dès lors, la question est posée : Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ? Ces vérités en boîte que nombre de bien-pensants aimeraient se targuer de balancer à la face des impudents et dont pourtant le couvercle n’est que rarement levé…

« Est-ce que toutes les vérités sont bonnes à dire ? Non je pense pas. En gros, Jean-Michel me laisse dire tout ce que je veux mais, en général, il suffit de quelques aller-retours avec lui pour que j’enlève certaines choses qui ne sont tout simplement pas drôles ou trop d’aigreur ou qui n’ont pas leur place.
Dans Le Succès, il y avait tout un paragraphe sur les groupes de la même génération (du label)Lithium. Jean-Michel trouvait que ça faisait trop long. »

Mais du coup, tout le monde en prend pour son grade… la presse musicale, Radio France, les grands festivals incontournables, certaines idoles dont il juge la notoriété pour le moins discutable… Le débat est ouvert, ou pas, puisque l’œuvre appartient en premier lieu à l’artiste, libre au réceptacle public de le prendre comme il l’entend.

« Pour moi la presse musicale a signé son arrêt de mort quand elle arrêté de dire du mal des groupes.
Et d’un autre côté, il n’y a rien de plus triste que de voir tous ces bons albums dont personne ne parle au profit de choses « que les gens aiment »… Toutes ses excuses à dire « Ce n’est pas ce que les gens veulent entendre !
« Quand il y en a un qui parle de « temps de cerveau disponible », lance-t-il en référence à la célèbre saillie de l’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay. Il a juste moins de filtres que les autres mais c’est ce que tout le monde fait. C’est ce qu’ils font tous. Je préfère 1000 fois lire des choses qui disent du mal que toute cette litanie d’articles sur des choses qui brossent dans le sens du poil. »

« Le Succès, le texte est beaucoup mi-figue mi-raisin mais il y a quand même beaucoup plus de figue ! Il y a une réelle colère contre les journalistes, qui sont sensés, qui étaient sensés, être des amoureux de la musique… qui sont sensés être des amoureux des disques, qui sont sensés avoir la même culture que nous qui sommes plutôt en première ligne, et qui nous ont lâchés tout simplement !! À dire « Les gens, ils vont pas suivre ! Bon évidemment moi je peux comprendre mais je vais plutôt écrire sur machin ou machine et je vais faire plaisir à mon publicitaire ou à mon investisseur.

« C’est une trahison justement de ne pas croire au fait que c’est possible de créer de bons textes. C’est possible de faire des bons disques… un bon disque il ne faut pas le laisser mourir… »

Mort, donc, dès le premier épisode du triptyque BN, qu’a-t-il à craindre ? Plus rien. Il peut -théoriquement- tout se permettre et il ne s’en prive pas… lui qui a tout vécu… espoir et désillusion, grandeur, décadence et déchéance des labels tout-puissants. Il a fait nombre de choix décalés comme celui de sortir des double et triple albums à contre-courant des craintes d’un secteur émacié par le régime binaire de 0 et de 1 dont le sinistre tic-tac fait écho au prix consenti par les nouveaux gardiens des clefs de la diffusion musicale, ceux qui se sont construits un modèle économique au détriment -comme leurs prédécesseurs- des principaux intéressés… les artistes. Il n’hésite donc pas à s’en prendre à certaines idoles, sans vergogne apparente, mais non sans un certain recul. En conscience et jamais gratuitement.

« La notion de stand up… Je ne sais pas… J’ai toujours raconté des conneries entre les chansons dans mes concerts. À l’époque de sortir un live, on gardait la musique et on enlevait les entre-deux. Pour Bruit noir, pour le live, à l’époque du premier album, c’était un premier disque donc il y avait moins de matière, dit l’auteur de ce volume II qui repose autant sur ses titres que sur des interludes qui se « pausent » en conscience.
« Après, c’est comme lorsque tu veux que l’aiguille pénètre plus profondément. Tu caresses d’abord légèrement à la surface pour mieux enfoncer l’aiguille plus profond.
« Quand je suis sur scène et que je vois quelqu’un qui sourit ou quelqu’un à la mine interloquée, ça me fait plaisir… plus que quelqu’un qui va rester impassible. Je déteste l’apathie…

Et de conclure, beau joueur : « Je suis curieux de voir ce que les gens disent du disque, s’ils en disent du mal. Parce que quand même, je dis des choses beaucoup plus horribles sur la société dans laquelle on vit que sur Daniel Darc. »

Et d’interroger dans le texte sur les limites de l’accessibilité de la culture… « Vu les gens qui écoutent ce titre, je me dis qu’on peut peut-être un peu repousser les limites (in « Les Animaux sauvages »)… Tarkovski, (…) Plutarque, évidemment c’est un peu osé comme référence (…) La Planète des Singes. Bon ça, ça va comme référence ? »

Et d’enfoncer le clou avec une explication de texte : « Je suis séduit quand quelqu’un arrive à articuler sa mauvaise foi. »

Illustration : « Tu préfèrerais pas être un vrai salaud une fois de temps en temps plutôt qu’un faux gentil tout le temps ? » ( M4 – Interlude )

Alors qu’est-ce qu’il a ce disque ? Ben oui, hein ? Qu’est-ce qu’il a ? Il ne rentre pas dans les cases ? Ah ben non, ça c’est sûr ! Quelles cases d’abord ?

De fait, il y a deux façons d’aborder ce disque ? Se dire qu’il est vide, creux et sans autre objectif que de régler ses comptes. Pas si sûr, car ce disque est peut-être aussi un peu trop dense, « dance » (?!?), en transe en tout cas… et ce sans conteste grâce à la maîtrise musicale de la rythmique percussive de Jean-Michel Pirès.

Ce disque est majeur, ne serait-ce que pour une saillie bien sentie marquée au fer rouge de l’évidence – ou pas ?

« La fin du travail je ne sais pas si c’est bien. Si c’est pas bien, genre, dans l’absolu, ce que je sais c’est que ça va pouvoir taire leur gueule à tous ceux dont le travail est la seule justification pour mépriser ceux qui n’en ont pas, de travail. » ( M7 – Interlude )

Dans l’œuvre de Bouaziz et chez Bruit Noir en particulier, nombreux sont les mots et les détours de phrases qui ouvrent des boîtes de Pandore, des alternatives de réflexion et de compréhension… ou de rejet, et c’est jouissif.

Alors oui, certes, Pascal Bouaziz semble baigner dans une forme élaborée d’auto-suffisance, mais c’est au sens propre du terme… il se suffit à lui-même… et qui l’aime le suive. Et si une certaine forme de presse ne suit pas ou plus, ses fans indécrottables ne l’abandonnent pas et sont au rendez-vous… sauf à regarder bien sûr les chiffres de vente de disques… « 1.500, c’est peut-être un peu exagéré », confie-t-il un sourire en coin.

Parce que, en soi, il faut bien avouer qu’il a raison Pascal quand il interroge l’état de la prescription musicale…

Son disque n’est pas radio-diffusable ? pas chroniquable ? Le groupe n’est pas programmable en concert ? Pourquoi ? Parce que le public ne comprendrait pas ? Il a bon dos le public et son temps de cerveau disponible !

Les choses sont pourtant simples. Pour savoir si le public comprendrait (ou pas), il faudrait préalablement que « feu les prescripteurs » reprennent du cœur à l’ouvrage et (re)commencent à écouter, oser, expliquer, partager, éduquer. Quel gros mot que ce verbe « éduquer » ! Vraiment ?… Parce qu’au fond, il est plus facile de parler, diffuser, défendre ce qui est déjà référencé par et chez d’autres, pour mieux éviter la prise de risque (?!). Parce que la relecture des eighties, et autres postures rétro sont plus douces à l’oreille que le défrichage et la prise de position. Qui défendrait -aujourd’hui- le chant déraillant d’un chanteur en quinconce à la Sex Pistols ? Qui prendrait le risque d’emboîter le pas de danse d’un Klaus Nomi ou d’un Jean Ferrat à qui l’on disait, à l’époque, qu’un titre comme Nuit et brouillard n’était pas un titre pour le grand public* ?

« C’est comme quand j’entends des gens qui me disent je ne lis plus ! C’est souvent parce qu’on ne leur propose plus rien d’intéressant à lire. En musique c’est pareil quand j’entends la 20e réédition des Rolling Stones ? ou quand tu vois un article sur le MC 5… il y a eu des dizaines de bouquins sur le MC 5. Il est peut-être temps de passer à autre chose », tance un Pascal, qui, après une ode à Joy Division sur le volet I/III, nous fait plonger dans l’année « 1967 » avec ses Aragon, Barbara, Beckett, Bergman, Brel, Césaire, Cohen, Coltrane, Davis, Deleuze, Duras, Dylan, Fassbinder, Fellini, Hitchcock, Mayfield, Oistrakh, Sarraute, Truffaut, Yourcenar… et Pasolini.

Le premier disque de Mendelson s’appelait L’avenir est devant et les gens l’ont oublié. Un autre groupe fameusement oublié, Rien, au doux nom d’auto-suicidé, écrivait pour sa part qu’« il ne peut y avoir de prédiction sans avenir »… à une époque où le recyclage fait montre de créativité… covers en veux-tu en voilà, resucées new cold wave, rock 70’s remasterisées mais loin d’être mieux maîtrisées ou même sincères…

« Quand je vois les premiers albums de certains artistes, quand je vois le mien ou le nôtre,… quand je vois le premier album de Jimi Hendrix, le premier album de Joy Division, ils étaient déjà très très… comment dire… très adultes… Le premier album de Mendelson, on est presque à parler d’un album d’enfant. En tout cas, la chose à laquelle je repense vis-à-vis de cet album, c’est l’extrême liberté que l’on a eue grâce à Vincent et le label Lithium de sortir un album aussi peu dans les cadres de ce qui se faisait à l’époque. Même dans les cadres techniques, c’était dingue de pouvoir un album aussi en dehors même du son de l’époque… le son Baggy, le son grunge. Nous on n’avait pas de son. On avait merveilleusement aucun son. Il y avait plein de défauts. »

Un constat qui appelle l’une de ces pensées qui font tout le style de Pascal Bouaziz : « Ce sont les défauts qui font la nature des gens, les qualités ce sont les mêmes chez tout le monde, les défauts sont vraiment uniques. »

Depuis le premier album de Mendelson de l’eau a coulé sous les ponts mais l’encre continue à couler pour ceux qui ont et prennent une plume. Alors, Bruit noir, un disque plus adulte, plus noir, mais moins manichéen qu’il n’y paraît ?

« Qu’est-ce qui a changé ? C’est 20 ans, plus de 20 ans. Il y a quelque chose qui est toujours difficile à expliquer… c’est que non seulement j’avais 22 ans en moins mais je faisais de la musique avec des gens avec qui je ne fais plus de musique.
« Les gens avec qui je fais de la musique conditionnent énormément ce que je raconte. Si c’était un autre musicien qui me proposait les musiques je pense que je ne ferais pas du tout ça. Bruit noir c’est justement un souffle de liberté, de ne pas avoir tout l’historique et l’héritage de Mendelson à porter sur les épaules. Chaque album de Mendelson n’ouvre pas une pièce de plus, ça en ferme, en fait. C’est un peu étrange. Tu crois que tu construis des ailes à ton palais et en fait, non, tu mets des murs autour de ta liberté… parce que chaque album que tu fais tu le portes après. Mendelson était devenu un projet trop lourd. Bruit noir est un projet très léger.

« Voilà ce qui a changé… Une grande liberté de parole. Beaucoup plus d’aplomb même. Un aplomb négatif.

« J’ai récemment réécouté le premier album (de Mendelson) et je me suis dit « Le mec qui a écrit ça a fait des chouettes textes et que c’est donc dommage qu’il n’y ait pas plus de personnes qui aient pu écouter ça. Il y a quelqu’un dans un journal qui a parlé de cynisme, de Diogène** et tout ça.

« À l’époque, moi j’étais persuadé qu’on allait bouffer le monde. Et maintenant je suis persuadé qu’on va rien bouffer du tout. Si on parle de romantisme, en tout cas, il y a une tranche d’espoir sur le premier album (…) j’étais réellement persuadé qu’on allait changer le monde avec la musique, qu’on allait changer l’histoire de la chanson française,… après nous, y compris les autres chez Lithium, mais surtout après moi, dit-il avec un sourire… c’était terminé ! On n’allait plus pouvoir écrire de paroles de chansons à la con… J’allais mettre le truc sur la table et plus personne n’allait pouvoir manger la merde qu’on mange actuellement.

« C’était une vision très très barjot, conclut-il, agréant de cette forme de romantisme dont la pureté du sentiment terrasserait/surmonterait tout obstacle à l’accomplissement de la passion.
« Oui cette forme de romantisme-là. J’étais sincèrement persuadé qu’après une chanson comme « Par chez nous », c’était terminé tous les écrivains de chanson ou tous les chansonniers, c’était fini… au rencard ! »

Alors faut-il aimer ce tableau central du triptyque annoncé de Bruit noir ? est-ce un disque, un pamphlet,.. ou peut-être juste un témoignage, une référence, une révérence, à consommer tant qu’il est chaud.

« Personne ne compte les morts de toute cette génération d’artistes qui n’ont pas eu la force de continuer ou qui n’ont pas eu l’écoute méritée. Je prends ça comme une trahison quand un journaliste qui bosse depuis 20 ans n’a jamais écouté ou parlé d’un groupe, sous prétexte que ça n’intéresse pas les gens.

« C’est une autre partie de la chanson Le Succès que je n’ai pas gardée parce que Jean-Michel trouvait que c’était trop long.

« C’est triste quand on voit tout ce dont parle la presse, toutes ces choses insignifiantes, et quand on voit tous les bons disques qui il y a et dont on ne parle pas. Je ne parle pas de moi, je parle pas de nous, mais, pour moi, c’est criminel de ne pas donner la possibilité aux gens d’écouter. Personne ne se souvient du nom de groupe qui étaient là. Quand on lit les journaux de l’époque, ce qui est rigolo, c’est de voir à quel point 95 % des papiers consacrés sont consacrés à des gens qui n’existent plus ou qui ont existé pendant cinq minutes. C’est très impressionnant de voir les hécatombes. »

Bienvenu dans un autre monde, bienvenu dans le club certes très fermé des gens qui poussent les murs et se choisissent une vie d’audace et de curiosité, un club fermé mais moins clos que celui des gens qui choisissent de ne surtout pas/plus se laisser surprendre et d’entendre ou écouter ce qu’il ne comprennent pas…

Alors ?

Foutage de gueule Bruit noir ? Slam de bas étage d’un New-Yorkais-sur-Seine ou art contemporain ? Le mieux est encore de le.s écouter ce.s disque.s, non ?

Tracklist
01 – M1
02 – Le succès
03 – M2
04 – Paris
05 – M3
06 – L’Europe
07 – M4
08 – Romy
09 – M5 M6
10 – Les animaux sauvages
11 – M7
12 – Des collabos –
13 – M8
14 – 1967
15 – M9
16 – Partir
17 – M10
Ecouter Bruit Noir - II/III

Liens

 

* la chanson fut même taxée d’« inopportune » par le patron de l’ORTF de l’époque.
** Diogène de Sinope, dit Diogène le Cynique

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