Bruit Noir / IV-III
[Ici d’Ailleurs]

9 Note de l'auteur
9

Bruit Noir - IV-IIILe réel a ses désavantages mais on ne peut pas se plaindre à longueur de temps que le mainstream français ne fait que l’éviter et faire la vierge effarouchée quand il nous hurle aux oreilles. IV-III de Bruit Noir est un bon disque hurleur, trempé dans une réalité acide, méchante et extralucide dont la brutalité renvoie aux travaux, tout aussi peu accueillants au premier abord, de Gängstgäng (le groupe d’Augustin Rebetez et Pascal Lopinat), Costes ou, dans un registre presque primesautier, de Churros Batiment et consorts.

Pascal Bouaziz et Jean-Michel Pires entament la balade avec un petit soliloque d’autofiction (Bruit Noir IV) qui n’est pas ce qu’on préfère chez eux, mais ce discours sur le discours (l’usure, l’auto-dépréciation surjouée ou pas, nihilisme programmatique) fait partie de l’installation qui va nous malmener ensuite. Coup d’état est une détonation cradingue, à l’irrésistible refrain à un mot putassier : « Vieux, vieux, vieux, vieux, vieux. » On tremble sur nos fondations. Les punchlines tombent comme des glands en rafale épinglant la situation critique d’un rock seulement nourri par des quinquagénaires déguisés, snobinards et précieux dont on fait partie, avec une méchanceté qui en devient hilarante. « T’es la vieille merde, poulet. Morrissey c’est ton Johnny. Tu t’habilles pas en noir parce que t’es noir à l’intérieur, Bouaziz, mais parce que t’es gros. » Plus loin, le tee-shirt des Stone Roses est de sortie. « Toutes les SMACs sentent la vieille couche. » Attila Bouaziz exécute le milieu dans lequel il évolue avec une hargne hallucinante mais qui fait mouche : le constat est lapidaire, mais on n’a pas lu/entendu une critique aussi lucide sur le petit milieu dans lequel on évolue (ses artistes à la petite semaine, ses blogs, ses webzines, sa petite presse,…) si concentrée et génialement ramassée que celle-ci. Pourquoi tant de haine ? Et pourquoi pas ?

 Le tir aux pigeons continue avec un Chanteur Engagé magnifique et qui, en s’étirant sur trois minutes de répétition interminables, réussit à nous faire passer du rire (les « vannes » sur Moby et Sting) à l’effroi le plus total. Le titre exprime l’ADN d’un disque complexe qui, comme souvent chez Bouaziz, ressemble à un suicide en direct, si violent et radical, qu’il prend des allures d’attentat ou d’opération kamikaze. En détruisant ce qu’il représente lui-même (un vieux rockeur au succès de poche mais culte en son genre), en faisant exploser son personnage (mais aussi les représentations des autres comme Prince sur l’excellent Petit Prince), Bouaziz ne fait rien d’autre qu’essayer de rebooter le genre qu’il aime. Jean-Michel Pires lui fournit un écrin remarquable, en clair-obscur et qui n’hésite pas à répliquer sur le final de Petit Prince un Purple Rain de songe, beau comme un vrombissement électrique, et qui ressuscite toute la beauté du morceau, en piquant à l’embaumement et à la mort. Les fins de morceaux sont à écouter du reste avec attention dans la mesure où elles viennent souvent ponctuer le propos par une conclusion instrumentale de dix ou vingt secondes qui peut en retourner le sens.

Le rock est un mort vivant, presque un fantôme. Il faut l’anéantir, l’exorciser, éliminer la population qui en a perverti la mémoire et l’écosystème de réception pour qu’il renaisse, qu’il repousse littéralement. Kamikaze toujours. Bruit Noir ne fera pas partie de ceux qui viendront après. Il le sait. Bouaziz pratique la même logique de la terre brûlée pour le monde entier. Il consume le milieu artistique, les bobos dans une série de morceaux jubilatoires qui sont autant de tubes en puissance. Artistes est soutenu par une ligne de basse remarquable et qui n’aurait pas dépareillé aux débuts de Factory. Combien de tubes de cette trempe avec pour refrain un gars entre deux âges qui hurle « Ferme ta gueule! » ? Aucun.

D’aucuns épingleront le duo pour une prétendue prétention ou une auto-dépréciation qui ne serait qu’une affirmation de supériorité inversée : ce n’est pas ce qu’on entend ici. Passés les brûlots du début et les exercices un peu gratuits (Tourette), l’album va courber l’échine devant la force du monde qui en dévore l’inspiration. Le Visiteur fait penser, par son amplitude et sa précision, à une version indé du Rentrez chez vous de Big Flo & Oli. Là où les deux Toulousains privilégient une approche mélodramatique et fictive qui épargne l’auditeur (et lui conserve tout du long sa position d’empathie et de générosité), Bouaziz offre une version de documentariste, qui renvoie au narrateur/auditeur occidental, avec la même force, l’ambiguïté de sa position. C’est cette ambiguïté dans nos postures d’Occidentaux, de militants (sur Communiste), d’écolos cultureux (Deux Enfants) que Bruit Noir nous renvoie à la gueule en décrivant avec une cruauté boomerang l’écart qui existe entre l’idée qu’on se fait de nous-même (nos engagements, nos valeurs) et la façon dont nous les « interprétons » dans la vie quotidienne.

IV/ III ne fait pas plaisir à entendre. Il rend triste et désespéré. C’est un geste d’agression contre soi-même, nous-même qui est servi par une musique millimétrée et un énoncé juste et puissant. Mais il a aussi ses lucarnes sur l’espoir : l’idée d’une cité communiste qui renaît avec ses héros contemporains (Ruffin et les autres), la VRAIE causticité ambivalente d’une Béatrice qui vient taper sur la voix qui tape et rajoute du méta au méta pour lui enfoncer la tête sous l’eau. L’exercice est sans cesse ramené à sa vanité, à ses limites culturelles. Animaux est superbe et Deux Enfants une chanson rêvée pour redémarrer une histoire à écrire. On est pas si loin du Reset de Gontard qui terminait 2032. Pas si loin non plus des fins ouvertes du Klub des Loosers. Bruit Noir est le seul groupe qui fusionne à ce point les enjeux. Deux enfants confond dans un même « pari d’avenir » le sort de la musique, de la famille (l’amour), de la terre (l’écologie), de l’économie et du social. C’est un disque qui témoigne d’une unique prétention : celle de croire, encore et toujours, qu’un geste artistique, fut-il sacrificiel, pourra racheter tout ça. Paradoxalement, sous les outrances, les insultes, les coups de griffe et de battes de base-ball, IV/ III sonne comme un grand disque chrétien.

Tracklist
01. Intro
02. Bruit Noir IV
03. Coup d’état
04. Chanteur Engagé
05. Petit Prince
06. Le Visiteur
07. Tourette
08. Artistes
09. Calme Ta Joie
10. Communiste
11. Béatrice
12. Animaux
13. Deux Enfants
Liens

Lire aussi :
Gontard / Bruit Noir à Allonne
Bruit Noir / I/III
Entretien avec Pascal Bouaziz (Bruit Noir)

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