Gruff Rhys / Seeking New Gods
[Rough Trade Records]

8.1 Note de l'auteur
8.1

Gruff Rhys - Seeking New GodsIl faudra un jour que le Pays de Galles élève une statue du côté de Hwlffordd, Pembrokeshirepour que les gens aient une chance de se souvenir à quel point Gruff Rhys était un compositeur important. A la tête de ses Super Furry Animals, groupe qui n’a pas officiellement cessé ses activités mais que Rhys a peu à peu remplacé par une carrière solo dont ce disque est le septième jalon, le chanteur compositeur a livré quelques uns des albums psychédéliques les plus créatifs et chérissables du Royaume. Depuis leur mise au silence (il y a un peu plus de dix ans maintenant), Rhys a rarement raté sa cible, poursuivant une carrière variée, inspirée et inventive, capable du meilleur (le sommet Babelsberg en 2018) comme du moins convaincant (American Interior ou Pang). Même quand le résultat est moins décisif, il y a toujours chez le Gallois un engagement, une énergie et une envie d’impressionner qui se situent bien au dessus de la moyenne. Chaque disque sonne comme une remise en question autour d’un fond de sauce pop qui fait immanquablement penser au talent inné et aux inspirations d’un Paul McCartney à son meilleur. Rhys est un homme de mélodies, l’un de ces types qui tombent par hasard ou en les cherchant sur des séries de trois ou quatre accords qui émerveillent et sentent la fraîcheur et la spontanéité d’un enfant de huit ans. Seeking New Gods ne fait pas exception et se situe clairement dans le haut du panier.

Sur le papier, le disque est un album concept : l’histoire d’histoires qui se nouent autour d’un volcan situé à la frontière entre la Chine et la Corée du Nord. Le Mont Paektu est ainsi le prétexte à une exploration sur le temps (le rapport entre la tradition, les anciennes divinités et l’histoire contemporaine), l’intime (le rapport de l’homme à la montagne), la nature et, bien entendu, le sacré. La meilleure illustration de ce que cherche à faire Rhys s’exprime dans le splendide Loan Your Loneliness où il prête voix aux montagnes et les invitent à s’exprimer sur le passage, fugace à leur échelle, des civilisations humaines. La magie du disque repose en partie sur ce point de vue granitique et presque en dehors de l’histoire : le point de vue rend les hommes dérisoires mais néanmoins attachants et émouvants par la vanité de leurs efforts. Les montagnes, par la voix de Rhys, sont solitaires et détachées, un peu tristes aussi d’avoir l’éternité devant elles alors que les hommes ont pour eux l’agitation et la capacité de mouvement. La chanson, emmenée au piano, n’est pas la meilleure du disque mais elle en résume assez bien les intentions.

On peut considérer que Seeking New Gods tourne autour de ce motif, interrogeant tantôt l’homme en général, son modèle, et le plus souvent le conteur lui-même, celui qui s’exprime. C’est le cas sur la chanson d’entame, le remarquable Mausoleum of My Former Self.

As the mausoleum of my former self
My songs displayed upon the shelves
Remember this one, it caused me grief
This little number upset the priest

Rhys présente ses chansons comme de petites choses posées sur les étagères et qui sont susceptibles d’énerver les prêtres et les bien pensants. C’est une manière assez élégante de représenter un art pop qui, dans le contexte asiatique, n’a jamais relevé autant de la miniature et du travail d’orfèvre. Ce qui pèse peu pèse infiniment. C’est ce dont il est question ici. Rhys n’est jamais démonstratif mais ne se refuse à peu près rien en matière de narration et de hauteur de vue. Les chansons balaient l’histoire du volcan depuis l’aube des temps jusqu’à nos jours, offrant à l’auditeur un voyage dans l’espace, la conscience naturelle et le temps. Les arrangements sont, comme toujours chez Rhys, somptueux et d’un charme redoutable. Le batteur Kliph Scurlock qui est l’un des plus anciens compagnons de route du chanteur fait un travail formidable pour cadencer l’ensemble. Le piano a beau prendre plus de place qu’à l’ordinaire, le rapport mélodique s’organise souvent directement entre la rythmique et la voix, comme sur le dépouillé Everlasting Joy, morceau finalement pas si enlevé et joyeux que ne le laisse entendre son titre

Seeking New Gods, le morceau, est d’un charme et d’une élégance surnaturels. Rhys y croone comme à la parade, emmené par des arrangements et une orchestration qui élèvent le morceau à des hauteurs incroyables. Le synthé traîne et donne une patine Grandaddyesque au titre que viennent enluminer par la suite une salve irrésistible de cuivres. C’est du grand art que l’on se situe dans le registre de l’émotion slow tempo et de la poésie contemplative (Distant Snowy Peaks), dans la balade vaguement mélancolique à choeurs (Can’t Carry On) ou le burlesque psychédélique et pétillant (Hiking On Lightning). Gruff Rhys réussit sur ce disque exactement là où l’ami Neil Hannon a plus de difficultés désormais : faire rêver, emballer le tempo, l’auditeur et la crémière dans un univers en effervescence et qui est totalement immersif.

On ne croit pas tant que ça à son Asie de pacotille mais le travail est suffisamment bien fait pour que se mélangent au pied du volcan toutes les Japoniaiseries et images d’Epinal (ou du Mont Fuji) qu’on a pu accumuler à travers les années. Un trait d’Hokusai, des neiges éternelles, des estampes et des dieux qui fument dans des pots d’étain. Sur The Keep, les résonances free jazz à l’arrière plan sont sublimes et donnent au morceau la portée d’une véritable révélation.

The keeper in me, the keeper in you
Will keep persevering until we get through
To all the light that weeps the door

La musique de Gruff Rhys révèle et protège à la fois. Elle agit en balayant l’espace, les notes, les contes pour qu’un maximum de lumière puisse s’engouffrer et envahir l’auditeur. Voici le projet en définitive : révéler, littéralement “mettre à jour” pour éblouir et offrir ces moments rares et intenses de révélation où fond et forme s’alignent pour dessiner une émotion poétique. Cela peut paraître un peu abstrait mais la musique de Rhys procède souvent de ce mécanisme quasi alchimique pour produire un éblouissement à partir d’un point de départ terrestre. En situant son propos sur un volcan, le Gallois est déjà si près des nuages qu’il lui en faut peu pour réussir son coup. Très vite, on nage en plein bonheur, les yeux pleins d’étoiles et les oreilles fondues dans le miel. Ce disque est doux comme un bonbon.

Tracklist
01. Mausoleum of My Former Self
02. Can’t Carry On
03. Loan Your Loneliness
04. Seeking New Gods
05. Hiking in Lightning
06. Holiest of The Holy Men
07. The Keep
08. Everlasting Joy
09. Distant Snowy Peaks
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