[Chanson Culte #56] – Here’s Where the story ends de The Sundays : les Amants du Presque Rien

The SundaysChez les hommes, on a redécouvert récemment le charme de ceux qui ne sont (presque) rien, leur utilité, la grâce de leur gestuelle, la valeur de leur vie. Dans l’univers des chansons, le « presque rien » a toujours tutoyé le sublime. Il y a bien sûr, comme ailleurs, une distinction assez marquée entre les chansons qui comptent et qui changent le monde et celles qui, de manière fugace, permettent de vérifier qu’il existe et témoignent de sa beauté. D’aucuns ont parlé des « chansons qui changent la vie ». Il ne faut pas entendre par là la vie en général mais bien la vie en particulier, l’intérieur inaccessible de celle-ci, la manière dont elle croît, bourgeonne et s’épanouit. Parmi les chansons du « presque rien », le Here’s Where The Story Ends de The Sundays se situe au sommet de l’échelle, oublié en permanence et qui, par vagues néanmoins régulières, vient caresser la mémoire de ceux qui l’ont côtoyé.

La chanson est singulière pour le moins. On peut douter qu’elle ait jamais existé. En 1989, elle voyage par le ferry et se transmet dans la clandestinité démasquée, orchestrée (sûrement) par Bernard Lenoir. Lorsque sort le premier album de The Sundays, Reading, Writing and Arithmetic, un unique single, Can’t Be Sure, a les honneurs d’une sortie anticipée. Mais ce n’est pas lui qui émerge. Rough Trade est à l’agonie. C’est d’une certaine façon la fin du premier cycle indépendant. Les majors récupèrent les groupes qui marchent et l’économie se réarrange pour aborder ses meilleures années. That’s How The Story Ends est gravée sur des CDs promo qui circulent de part le monde : en France, en Australie, en Espagne, laissant ça et là, quelques traces de son passage physique. Partout, sur les petites radios indépendantes, sur France Inter, dans les chambres d’étudiants, on entend alors la ritournelle magique composée par David Gavurin (le guitariste et mari encore à ce jour de la jeune chanteuse) et Harriet Wheeler. Magique, c’est le mot qui sied le mieux pour décrire ce qui se dégage de ce morceau. Le titre démarre par un motif de guitare qui rappelle la légèreté et la technicité cristalline du jeu de Johnny Marr. Les dix premières secondes sont empruntées aux Smiths et étirées avec la même détermination poétique pendant les quatre minutes du mirage. Le final est de la même facture, offrant au morceau une sortie quasi parfaite.

Mais c’est évidemment à l’entrée du chant (après seulement 9 secondes) que le cœur vacille. Entendre pour la première fois Harriet Wheeler est une expérience sensuelle dont l’intensité n’est pas si fréquente lorsqu’on a quinze ans. C’est comme croiser une première fois le regard de la fille qu’on va aimer, comme savoir instantanément et sans qu’il se soit encore passé grand-chose encore qu’autour de ce timbre, de cette intonation, de ces mots notre existence va se nouer et se dénouer pendant quelques mois ou quelques années mais aussi que ces instants seront fragiles et rapidement évaporés. La rythmique est discrète mais entêtante. L’attachement est consolidé par l’espacement des mots lorsque Wheeler déclame pour la première fois le titre du morceau et s’engage dans le refrain. Here’s/ (souffle) Where/ (pause)/ The Story ends. On identifie facilement où s’insinue l’amour. « It’s a little souvenir of a terrible year/ Which my eyes feel sore.» L’espacement des mots produit l’attachement. L’amour pénètre par la césure qui elle-même laisse la place au philtre, au souffle et au battement de cœur. L’usage du mot « souvenir » nous fait chavirer. Évoquer la magie du morceau doit s’arrêter là. Laissez le charme agir. Il ne s’agit pas d’autre chose.

People I know
Places I go
Make me feel tongue tied
I can see how
People look down
They’re on the inside

Here’s where the story ends
People I see
Weary of me
Showing my good side
I can see how
People look down
I’m on the outside
Here’s where the story ends
Ooh, here’s where the story ends

Filles qui chantent

La séduction de The Sundays, si elle donne l’impression de surgir de nulle part comme toutes les manifestations soudaines de beauté, ne peut pas tout à fait être détachée des voix de femmes qui circulent alors. Le rock indépendant est depuis ses débuts marqués par l’irruption de voix de femmes qui enchantent et ne fondent pas tout leur pouvoir sur la mise en scène d’une sexualisation immédiate. Lorsque l’album sort, Sarah Cracknell de Saint Etienne vient de rencontrer Bob Stanley. Les Cocteau Twins de Liz Fraser ont déjà cinq albums derrière eux et s’apprêtent à sortir l’exceptionnel Heaven or Las Vegas. La jangly pop et la dream pop sont des forces souterraines qui comptent et évoluent dans un registre esthétique similaire. On peut citer entre autres la twee pop aérienne et tout aussi charmante de Marine Girls (premier groupe de Tracey Thorn d’Everything But The Girl) ou de Talulah Gosh menée par Amelia et Mathew Fletcher, qui laisse derrière elle quelques singles impeccables, mais aussi toute l’écurie Heavenly Records qui capte à Londres cette sorte de délicatesse ultra féminine et post-romantique, héritée des 60s mais confrontée à l’air glacé des années 80. Difficile de ne pas comparer au même moment, The Sundays et son pendant irlandais, The Cranberries, dont la chanteuse, en 1989, vient d’entrer dans le groupe et commence à résonner avec une délicatesse infinie autour d’un premier EP à venir (1991), Uncertain. La Dolores O’Riordan d’alors pourrait être la petite sœur effrontée d’Harriet Wheeler qui aurait elle-même un air de famille avec la mystérieuse Hope Sandoval de Mazzy Star. She Hangs Brightly le premier album du groupe date de 1990. Son Fade Into You plus tardif prêchera la même esthétique de l’évanouissement. Tout cela se tient dans un mouchoir de poche, annonçant le règne éternel des filles brunes à peau blanche dans le cœur des adolescents de l’époque.

Mais comme avec tous les coups de génie et les coups de foudre, Here’s Where The Story Ends éclipse tout cela.

Le prodige de la chanson efface tout ce qu’on a pu écouter avant. Il n’y a qu’elle et nous. L’Histoire n’existe plus. Si le morceau fait cet effet-là, c’est par-delà l’harmonie et la paix qu’il dégage, parce qu’Harriet Wheeler ressemble à notre petite copine d’alors ou à celle qu’on aimerait avoir. Le clip qui tourne à ce moment là sur MTV et les réseaux dévoile nous en convainc et ceux qui ont la chance, ensuite, de croiser le groupe sur scène en sont convaincus : cette fille est faite pour eux. L’accompagnement Smithien de la chanson ancre la chanson dans un territoire familier et bienveillant. Comme Morrissey et Marr, Wheeler et Gavurin chantent depuis la vraie vie. Ils se rencontrent quelques années auparavant et tombent amoureux. Elle vient d’un milieu assez privilégié (père architecte, mère enseignante), lui fait des études de Français et d’Espagnol. Sur les bancs de l’université de Bristol, c’est le coup de foudre. Pour se distraire, ils écrivent quelques chansons et assemblent un groupe alors qu’ils terminent leurs études à Londres. Une cassette circule et les portes s’ouvrent. Premier concert. Premier baiser. Conte de fée. Rough Trade les signe après que quelques journalistes les aient vus sur scène alors qu’ils étaient venus superviser le groupe de tête d’affiche. On ne parle que d’eux. La carrière des Sundays s’établit avec la plus grande facilité et le plus grand naturel. Le visage d’Harriet Wheeler ne dit pas autre chose. La mèche glisse le long de joues fraîches et encore rondes. Le regard pétille et les mains placées le long des jambes et puis qui viennent enlacer le micro montrent l’application et la timidité. Il faut regarder les lives de l’époque. Wheeler est la fille qui aurait pu/du être dans notre classe, celle dont on a toujours rêvé qu’elle s’asseye à côté de nous. Ses fringues sont les nôtres : petit boléro moutarde et jeans à pinces, qui rend la hanche aimable. Chaussures anglaises, débraillées et à coques. Attachés ou dénoués, les cheveux sont comme des accessoires baudelairiens. Ils séduisent et concentrent le pouvoir d’envoûtement. Wheeler est la fille dont toutes les chansons parlent depuis des décennies, le parfait compromis entre la fille d’à côté qu’on ne connaît pas encore et la fille inaccessible dont on parlait déjà au XIXème siècle.

Le jeu de guitares de Gavurin fait le reste. Les versions live ne font que souligner la proximité avec la musique de The Smiths. L’intro est un décalque adroit de Cemetry Gates et les ponts intermédiaires sont remarquables. La grâce est immanente. Here’s Where The Story Ends explore une forme de nostalgie triste et lumineuse qui évoque le romantisme anglais et ne laisse personne indifférent. Le texte est soigné, imagé et d’une belle portée poétique. La jeune femme est à la fois lasse et rejetée par le monde. Belle Dame Sans Merci et figure keatsienne, elle resplendit dans sa solitude préraphaélite revisitée par Erasmus. Le désir est présent sous l’effacement, conservé dans cet abri qui lui donne le rouge aux joues et où on imagine qu’elle a rencontré en cachette et pour la cabriole l’amour de sa vie. Voilà ce que raconte Here’s Where The Story Ends, la fin d’une histoire fondatrice, la mort du premier amour, la vigueur du premier sang, la lueur du souvenir éternel dans le marasme de l’époque. Du haut de ses vingt ans, Wheeler sublime ce souvenir qu’elle ne fait qu’évoquer sans le trahir. C’est lui qui va l’aider à vivre pendant le reste de sa vie. Le début d’une existence fondé sur la fin d’une histoire d’enfant et la sensualité débutante de l’adolescence. Morrissey n’aura jamais chanté que ça. Here’s Where The Story Ends ressemble à Cemetry Gates mais tutoie This Charming Man. Wheeler est notre petite amie imaginaire. Elle est saisie à jamais dans la performance de l’instant, échappant pour toujours au vieillissement et à l’effacement. Avec ce titre, The Sundays se fige instantanément dans un passé fantasmé qui rend impossible le développement d’une carrière.

It’s that little souvenir
Of a terrible year
Which makes my eyes feel sore
Oh, I never should have said
The books that you read
Were all I loved you for
It’s that little souvenir
Of a terrible year
Which makes me wonder why
And it’s the memories of the shed
That make me turn red
Surprise, surprise, surprise

Le plus beau couple du lycée indépendant

Le premier album est un mirage mais le reste ne compte pas ou presque. Le groupe aura de beaux succès. Blind (qui sort en 1992) et Static & Silence (1997) sont de chouettes disques mais qui ne disent rien de plus et rien de mieux que les quatre minutes de Here’s Where The Story Ends. Le groupe le sait très  bien et ne donne à aucun moment l’impression qu’il pourrait faire carrière. Après Rough Trade qui explose, ils émargent chez Parlophone mais livrent les chansons au compte-gouttes préférant peu à peu la vie à l’art. Wheeler et Gavurin restent ensemble, figés pour l’éternité. Ils fondent une famille (deux enfants nés dans ces années-là et qui doivent aujourd’hui avoir 25 ou 30 ans), et ne reviennent jamais. En 2015, le plus beau couple de l’université est retrouvé par un journaliste qui les interviewe ce qui laisse présager un retour. Mais rien n’arrive. D’après ces traces-là, ils font toujours de la musique et vivent le parfait amour. Ils ne veulent plus la jouer en public, la diffuser, confirmant que ce qu’on avait entrevu n’était jamais qu’un écho intime, un coin de vie privée dévoilé par erreur. Here’s Where The Story Ends a cette pureté inégalable des premiers baisers, lorsque, solitaire, on regardait s’éloigner pour se bécoter derrière le mur de la cantine les deux plus beaux élèves du collège. On les voyait, de loin, s’embrasser avec la langue, à quelques mètres du terrain de football, serrés l’un contre l’autre comme si rien ne pouvait leurs arriver. Les Sundays sont à cette image, impérissables et évanouis, parfaits et déjà morts, mirage offert aux adultes que nous sommes par une sorte de fantaisie de l’esprit. Est-ce qu’ils ont jamais existé ? Est-ce qu’ils existeront toujours ? Wheeler et Gavurin sont peut-être l’un des seuls couples du rock à en être sortis vivants et unis. Ils représentent le fantasme romantique ultime, le rêve éternel d’une carrière parfaite et qui, d’une certaine manière, ne s’est jamais terminée.

Il n’est pas étonnant qu’on pense à eux aujourd’hui. L’époque est au ressouvenir et à la recherche dans notre passé de quoi se raccrocher à la vie. La pop est faite pour ça. On peut voir en Here’s Where the Story Ends une chanson prophétique. On se demande pourquoi ces choses arrivent. Pourquoi l’année est si mauvaise. Pourquoi elle a des allures de fin du monde. En 1998, Tin Tin Out, un duo électronique anglais, en a donné une version moderne avec la chanteuse Shelly Nelson. La reprise explicite (sans doute parce que les gens sont plus bêtes qu’avant) l’ambivalence du morceau, en faisant ressentir, à travers le chant, la tristesse du moment tournée vers l’espoir d’un futur plus radieux.

It’s that little souvenir
Of a terrible year
Which makes my eyes feel sore
Oh, I never should have said
The books that you read
Were all I loved you for
It’s that little souvenir
Of a terrible year
Which makes me wonder why

Here’s Where The Story Ends est une sorte de comédie romantique. C’est une chanson qui finit bien parce qu’elle ne finit pas. Hariett Wheeler et David Gaverin sont à jamais les Amants du Presque Rien. Rejouer la chanson encore et encore, jusqu’à en pleurer est la seule solution pour en réchapper. Hariett Wheeler a aujourd’hui 57 ans et 25 ans.

Photo : Promo Rough Trade – Nick Knight – 1990

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