To be queer or not to be : à quel camp de l’humanité appartenez-vous ? Avouez que l’intimation est inopportune, et d’une stupidité intrusive si on remplace le fameux mot par woke, tant elle ne nous incombe pas. Plus intéressante car épineuse : peut-on être sensible à une musique transgenre, même quand nous ne sommes pas forcément gagnés à la cause d’un artiste le revendiquant ? Consultons la préface au Portrait de Dorian Gray : selon Wilde, toute œuvre artistique est puissante ou non, s’imposant à son spectateur… ou pas. Et puis? “Et c’est tout”, nous dit-il. Inutile de tergiverser plus, seul prévaut le matériau.
C’est lors d’un heureux épisode Tracks d’Arte de 2020 que nous avons pris connaissance d’un autre Dorian, Dorian Electra. L’énergumène est phénoménal, sorte de croisement entre SOPHIE, Julian Casablancas et un John Waters touche-à-tout, ancré dans son époque (l’esthétique est celle du début des années 2010, bric-à-brac référentiel dont tous les potards seraient poussés à bloc), digne de ce que l’on verrait dans la série documentaire _underscore là encore d’Arte. Perplexe face à un tel polymorphisme frénétique, mais curieux, nous consultons la discographie et les clips. Et là… Dorian Electra, album intitulé par son nom tant il lui colle à la peau, est son 4ème.
Qu’ouïs-je ?
Et il semble amorcer une transition. Enfin, pas tant que cela. Cet album ressemble à ce que fait (et est) Dorian depuis une décennie. À ceci près que l’album-ci ne compte que des reprises, nous poussant sans déplaisir à réviser nos classiques. Toute personne un tant soit peu curieuse et imprudente y trouvera son compte. Imprudente, car oui, la musique de Dorian est déroutante pour ceux non gagnés à la pop FM de la fin des années 2000 / début 2010, avec son lot de génie et (avouons-le aussi) d’horreurs. L’hyperpop, genre on ne peut plus contemporain qui en découle, chez Dorian, se voit comme gonflé à l’hélium, devenant presque monstrueux et expérimental ; et c’est là que l’on peut toucher la corde de l’auditeur aventureux non gagné à la cause pop : il y a une folie dans cette musique. Ici, le Mr. Tambourine Man se voit transformé en une bouillie de polygones sonores ultra-régressive, avec ce truc très techno-artisanal dérivant de la PC music et qu’on pourrait rattacher à des artistes comme feu Missill, Grimes, Purity Ring et d’autres. Tout est excessif, et pourtant, ne tombant pourtant jamais dans le mauvais “mauvais goût”.
Alors que Shakira s’apprête à reprendre notre beau Enrico, c’est ici Dorian qui reprend Hips Don’t Lie comme passé au mixer des Crookers. Fallait oser, tout de même. C’est à vous éreinter les enceintes et c’est génial. Il y a quelque chose d’indécent, de profondément décomplexé, et peut-être est-ce grâce à cette absence de militantisme forcené : ce ton est libératoire car naturel, ne faisant qu’un avec la musique. No Doubt. Plus louable encore, c’est l’absence de frilosité pour valser de l’extrémité d’un genre (Dorian pioche aussi bien dans l’emo rock, le metal, la trance, etc.) à l’autre dont l’excès naturel pourrait très vite se retourner contre soi, mais qui se voit toujours bien tenue : c’est grisant, hilarant ; joyeusement dégénéré mais jamais infantile. Il y a comme une complète connaissance des forces agissantes, démontrant la géniale sérendipité musicale de son auteur. Tout est invite, rien n’est barrière.
Tubes de genres
On ne détient pas la martingale des bonnes reprises, mais ici, Dorian a cette intelligence de ne jamais réinventer totalement les originaux. Plusieurs fois, on reconnaîtra aisément l’air en se disant “mince, mais de quel artiste est-ce déjà ?” Electra tient une bonne pioche : c’est toujours par un pas de côté que se fait la reprise, détournant quelques gimmicks pour achever de peinturlurer le tout à sa sauce. Le Feel Good Inc. repris à Gorillaz parait à la fois proche et distant de l’original, parfois le dépassant en qualité sans perdre l’esprit original, allant en son cœur … On a l’impression de se revoir jouer ado à DJ Hero tout en préparant une soirée Projet X dont nos parents se réjouiront. Quant au plus lointain Bizarre Love Triangle, c’est tout comme si New Order, arborant une skin Electra, l’avait composé dans un présent alternatif aux côtés d’Oklou et du Watcha Say de Jason Derulo. Avec cette collection de reprises, l’artiste se réapproprie le temps d’un morceau le persona qu’incarnait chaque artiste original : la latina sexy, le rappeur white trash avec Eminem, le collectif spectaculaire avec Kraftwerk, etc. Le culot ne corrompt jamais le respect envers l’original, toujours à la juste distance.
Le tout file à toute berzingue, complètement halluciné, aussi piquant que dix bonbons radioactifs, foutant déculottée sur déculottée. Lady Gaga et Slayyyter peuvent aller se rhabiller ; la musique de Dorian n’a rien à envier aux méga-productions des deux, alors que l’album… est produit en quasi autarcie (quelques producteurs amis, le système D, rien de plus !), presque pas croyable. Quant à la voix, même transformée, elle est splendide. Ce Dorian Electra est donc moins revêche que le gonzo Flamboyant (2019) ou le tonitruant My Agenda (2020), comme si Dorian s’était (légèrement, attention) calmé(e). Le primo-auditeur ne sera néanmoins pas ménagé, contrairement à des Charli XCX et Caroline Polachek plus accommodantes, sans pour autant être dans l’abrasivité d’aya ou de Chris Conde, à qui on pensera indéniablement. Et là réside l’intelligence de ce “simple” album de reprises : être une excellente porte d’entrée à l’univers cyclothymique d’Electra. Si ça, ce n’est pas une juste cause !
Tracklist :
01. Mr. Tambourine Man
02. Hips Don’t Lie
03. Hella Good
04. Feel Good Inc.
05. Scarborough Fair
06. Caribbean Blue
07. Without Me
08. The Model
09. Young Folks
10. Bizarre Love Triangle

