Kevin Morby / Little Wide Open
[Dead Oceans]

5.6 Note de l'auteur
5.6

Kevin Morby - Little Wide OpenKevin Morby n’est pas encore devenu tout à fait Springsteen, pas tout à fait Dylan, pas tout à fait Neil Young. Mais il s’en approche sur cet album de country folk traditionnel aux forts accents midwest. Son nouvel album Little Wide Open est produit par Aaron Dessner de The National qui est dans tous les bons coups branchés qui se présentent désormais sur le territoire américain (on plaisante). Morby, qui n’a jamais été un gros vendeur mais dont la cote semble remonter en flèche ces derniers mois, accueille en guests du beau monde comme Lucinda Williams et Justin Vernon aka Bon Iver, mais ne semble pas plus perturbé que ça par ses nouveaux soutiens. Le bonhomme a enchaîné, en déménageant au Kansas, trois albums dont celui-ci qui sont pour ainsi dire des portraits de l’Amérique profonde. On y trouve des caractéristiques communes plutôt sympa et qui renvoient aux inspirations country rock historiques : la nature, très présente ici à la fois à travers la référence à des paysages, des champs mais aussi à la menace climatique (les tornades, la sécheresse, le vent), et la rudesse des rapports entre hommes. Il y a en effet sur ce disque à côté de chansons plutôt limpides et simples, voire très convenues sur le contenu, un enrichissement “social” qui traverse les textes et décrit des scènes qu’on ne qualifiera pas de misérabilistes, ni de “peinture réaliste de l’Amérique” mais une forme de représentation du réel qui n’était pas forcément si courante dans le travail de Morby jusqu’ici.

Le disque démarre par un Badlands qui renvoie immanquablement à la balade crépusculaire de Terrence Malick avec Martin Sheen et Sissy Spacek. Mais il n’y a ici, et dans cette production qui sonne rythmiquement comme du The National, aucun drame qui se noue, aucun meurtre, jusqu’une réflexion assez générale sur la vie, le paradis, le rapport au territoire. C’est très beau mais un peu chiche. Die Young est encore plus gnangnan. Si le chanteur rappelle qu’il a vécu un peu vite, sur scène, il se félicite d’en avoir réchappé et de couler maintenant une vie qu’il espère longue et heureuse.

Time was moving too fast, I got to missing the past
And this old econoline always getting low on gas
So pull over and rest, a blood brother, a pact
And we will live on forever, babe, with the wind at our backs
Mix your blood with mine, let our songs build rooms in time

C’est beau comme du Will Oldham à la foire au bétail d’à côté, mais on peut trouver que ça manque un peu de chair et de perturbation. Morby vivrait-il sa meilleure vie ? Ce n’est évidemment pas quelque chose qu’on peut lui reprocher : il est en couple avec l’âpre et magnifique Katie Crutchfield (aka Waxahatchee) et en passe d’être père (selon ce qu’on raconte en ligne). Le bonheur est toujours un danger majeur et un écueil que Morby ne contourne pas tout à fait sur un Javelin, solaire et radieux. Selon son état et son humeur, on peut trouver cela remarquable, réconfortant, magnifique ou un peu barbant à force quand il prêche son amour pour un Jésus œcuménique et qui le réunira à tous ses amis (All Sinners). Ces variations sur des thèmes traditionnels sont plutôt cools mais on a toujours préféré la country sombre et pleine de dégénérés à la Louvin Brothers ou, en livre, telle que racontée par Donald Ray Pollock. Natural Disaster se veut sans doute une grande chanson saga, mettant en scène un assureur qui parcourt un territoire ravagé par les tornades. Cela dure 7 minutes et on y croit pas tout à fait. La chanson manque de relief et de vie, de caractères et de poussière. 100 000 est une chanson au texte très intelligent et bien écrit. C’est une vignette plutôt fine et bien sentie de l’Amérique, au sens incertain et ouvert à l’imagination. Les guitares s’ébrouent en bout de piste et créent enfin une tension et un danger qu’on avait pas perçus jusqu’ici. Mais on retombe assez vite dans une belle banalité de simili-boyscout qui nous ennuie un peu et ne nous semble pas suffisamment incarnée pour déclencher une quelconque émotion.

On est peut-être blasé ou trop peu sensible à cet équilibre harmonique soyeux, à ces caresses acoustiques, à ces astuces de production ou ruptures intelligentes (Cowtown, Bible Belt et son picking à la Nick Drake) mais on a le sentiment que cette country n’est que le pâle reflet d’une country originelle qu’il est assez difficile de reproduire aujourd’hui. La légitimité de Morby à produire ce genre de musique n’est pas en cause (il a vécu jusqu’à l’adolescence à Kansas City dans le Missouri et on imagine qu’il a baigné dans cette musique durant son enfance) mais le résultat est trop sophistiqué, trop lisse, trop eu nourrir d’expérience, d’histoires, de vie pour qu’on y voit autre chose que du tourisme musical ou la vague tentative de faire revivre un monde qui n’existe pas vraiment. Quitte à s’émerveiller devant les insectes, la nature et les petites merveilles du monde, on ira plutôt écouter Jonathan Richman et ses disques des années 70, plutôt que de se farcir un Junebug beau comme un sac de Kapla. Field Guide For The Butterflies fait office de dernier exemple à notre amour contrarié pour ce disque. Le texte est sublime (il semble que ce soit un hommage à Jeff Buckley) mais on y croit pas plus que ça.

Mama, I got dreams, and I’d do anything
For you to watch me dance or listen to me sing
In a world that kills, oh, I will not sit still
It’s not suicide if I die out chasing thrills
Just me trying to grow wings

Tracklist :
01. Badlands
02. Die Young
03. Javelin
04. All Sinners
05. Natural Disaster
06. 100 000
07. Little Wide Open
08. Cowtown
09. Bible Belt
10. I Ride Passenger
11. Junebug
12. Dandelion
13. Field Guide For The Butterflies

Liens :
Le site de l’artiste
L’artiste sur Facebook
L’artiste sur Instagram

Lire aussi :
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