Hildur Guðnadóttir / 28 Years Later The Bone Temple
[Milan Records / Sonic Music]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Hildur Guðnadóttir - 28 Years Later The Bone TempleQui ne se réjouirait pas, comme nous, de voir l’industrie du cinéma dilapider plusieurs dizaines de millions de dollars pour financer à fonds perdus la mise en images du scénario le plus délirant, pop-référencé et psychédélique de notre chouchou Alex Garland ? Les résultats au box-office de 28 Years Later, The Bone Temple, film réalisé par Nia DaCosta (Hedda) sont calamiteux et c’est tant mieux. Le film est une merveille expérimentale, improbable, dégueulasse et une outrance déchaînée mêlant perversité écœurante (la Charité), références appuyées et sublimes au plus grand pédo/nécrophile de l’ère moderne (oubliez Epstein un instant et lisez la bio de Jimmy Savile qui ferait passer le premier pour un moine bouddhiste) et biosataneries sous influences. Il ne manquait plus que Nicolas Cage au casting (dans le rôle de la bite de Samson, peut-être) pour que l’extase déjà bien avancée par un Ralph Fiennes monumental soit décuplée, au lieu de ça, on termine sur la réapparition tiédasse de Cilliam Murphy qui devrait porter la suite de la suite de la suite, si jamais elle n’est pas sabrée d’ici là. The Bone Temple est évidemment un film qui n’aurait jamais dû être projeté en salles et qui s’accompagne d’une BO aussi déjantée et WTF signée par Hildur Guðnadóttir, l’Islandaise qui monte qui monte et qu’on avait déjà croisée dans cette rubrique pour son travail sur Joker et surtout sur Women Talking.

Si on avait émis quelques doutes sur les capacités de la jeune femme (43 ans) à habiller dignement un Joker foireux et conceptuel (elle avait reçu un Grammy Award juste après… ce qui montre notre discernement), son travail pour 28 Years Later s’inscrit dans la droite ligne, expérimentale et brutaliste, de ce qu’elle avait mis en œuvre sur le film de Sarah Polley, et réussit à se hisser au niveau d’intensité dingo du film. Sa partition est aussi cool qu’une oeuvre oubliée de Throbbing Gristle ou de Psychic TV, mélange de virtuosité poétique (l’entame orchestrale magistrale Bare Bones) et de chaos bio-acoustique (Pool Fight impeccable), truffé d’effets dissonants, d’entrechocs et de sonorités industrielles qui viennent illustrer ce grand bordel thématique qu’est le film. Pour celles et ceux qui ne le verront pas (tant pis pour vous), une bande de droogies satanistes fringués en clones de Jimmy Savile torturent tout le monde sur leur passage et s’en vont à la rencontre d’un médecin maboule qui édifie un temple avec des squelettes en essayant de faire ami-ami à coups de shoots de morphine avec un zombie alpha au sexe démesuré. Le tout (ce qui ne nous détourne nullement de la BO de Hildur G., bien au contraire) en écoutant à fond et pendant au total plus de 15 minutes des titres de Duran Duran, avant de célébrer une cérémonie fabuleuse sur du Iron Maiden. On se rend bien compte en l’écrivant qu’il est à peu près impossible de décrire le foutoir du film à celles et ceux qui ne l’ont pas vu sans paraître s’en moquer, pas plus qu’il n’est possible de rendre hommage à la BO du film sans l’associer aux images.

Et cela nous amène à notre propos : quand le film n’y est pas ou perd la boule ce qui est le cas ici, quand le scénariste réussit à faire passer toutes ses tocades, fussent-elles géniales, quand la réalisatrice fait ce qu’elle peut, c’est à la BO d’amener un peu d’ordre et de tenue, et c’est exactement ce à quoi s’emploie superbement la musicienne islandaise en proposant un score à la fois déconstruit (Roof Drop, en musique pendulaire et compte à rebours sublime), déglingué (Charity, en bruits de bouche dégénérés) mais toujours structuré et métronomique dans sa manière de marquer les temps et de donner la mesure aux actions les plus incompréhensibles. La BO est ici descriptive, au service des changements de lieu (The Barn), qu’elle rend avec précision et intelligence, sans en rajouter, ou plus illustrative lorsqu’il s’agit de donner de la cohérence ou d’élever le débat. Hildur G. va ainsi proposer un thème léger et presque primesautier pour illustrer la surréaliste (mais très belle séquence) où le docteur et son ami mangeur de chair humaine oublient leur différence en planant dans l’herbe verte. Guðnadóttir dégaine alors ses plus belles cordes et sa gravité profonde pour enrichir l’image et en gommer les aspects cocasses pour faire ressortir la métaphysique du duo. C’est tout bonnement magnifique (Moon). Mais elle aide aussi le film à plonger au fond du fond de sa déraison motrice avec des plages telles que Obey Me, puits d’ombres et de sons métalliques qui ouvre la spirale mi-dépressive mi-omnipotente d’un Jimmy en chef à la dérive. Le travail est fait plus timidement lorsqu’il s’agit d’appuyer les scènes vraiment dramatiques mais cela fonctionne plutôt bien sur le martial Bone Closure ou le final opératique en forme de marche crépusculaire, The Bone Temple. Ce thème là, qui referme la BO, en une longue plage de six minutes et quelques vaut le déplacement à lui seul. Il porte à la perfection tout le dérèglement du film, le mélange de folie furieuse, d’ultraviolence kubrickienne et de tristesse humaniste. C’est en grande partie grâce au travail de Guðnadóttir que le film pourra en convaincre quelques uns comme nous qu’il n’est pas qu’un naufrage, c’est grâce à la BO, qui en rattrape les excès, qu’il se rattrape aux branches et évite de sombrer dans la série Z cauchemar pour s’acheter une dignité et une profondeur morale.

28 Years Later The Bone Temple après le faux départ de Joker nous range sans doute définitivement parmi la petite troupe de fan de l’Islandaise dont on recommandera (sans film associé cette fois) l’écoute, pendant qu’on y est, du dernier album solo et au violoncelle, Where To From. C’est chez Deutsche Grammophon et ça n’a rien à voir, mais c’est très bien également.

Tracklist
Liens
01. Bare Bones
02. Pool Fight
03. Meeting Station
04. Building Temple
05. Temple High
06. Charity
07. The Barn
08. Roof Drop
09. Really Old Nick
10. Ropes
11. Moon
12. Jimmy In The Temple
13. Bone Closure
14. Obey Me
15. All The Jimmys
16. The Bone Templef
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Benjamin Berton
MGMT + Christine and The Queens font une… bonne chanson, oh !
Si c’est pour sortir ce genre de bêtises, ce n’est peut-être pas...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires