Horsesugar nous évoquait jusqu’à présent un obscur titre de Babybird paru, il y a trente ans, sur l’album lo-fi numéro 4, The Happiest Man Alive. A la réécoute, ce titre lo-fi, fracassé, misanthrope et déprimé, ne partage pas grand chose avec l’univers fragmentaire, introspectif mais élégant, ample et sophistiqué des Français de Horsesugar. Leur obsession chevaline s’était manifestée sur la couverture d’un EP, sorti il y a un peu moins de deux ans, et qui s’appelait Eight. La texture était plus expérimentale, moins lisible et peut-être un poil plus agressive que ne l’est leur album, Clémence, qui reprend une aventure collective née il y a plus de vingt ans maintenant, mais qui avait été interrompue en 2009, avant de renaître ces dernières années.
Le groupe est emmené par son chanteur Nicolas Germain et par le multi-instrumentiste Frédéric Parquet, qu’on avait déjà croisé avec Mechanism For People ou encore A Movement of Return. La couverture est saisissante, suggérant un contenu presque sulfureux, mi-morbide, mi-satanique (ce bouc penché sur une femme morte ou endormie conditionnera notre écoute), qui situe d’emblée le disque dans un environnement fantastique, inquiétant et étrange que la musique ne démentira pas. Le terme de “clémence” est lui-même plutôt rare dans ses usages : renvoie-t-il au prénom (une fille ?) ou à cette étrange forme de pardon, incomplet et conditionné, qui s’adresse aux criminels et pêcheurs moins forts que nous et qu’on tient dans le creux de la main ? Horsesugar démarre avec une chanson qui installe tout de suite un climat singulier : le chant et l’heure sont graves, la voix posée et accusatrice, sur un accompagnement pesant et cold. A ma mère est puissant et intime, mélange de solennité entre Bashung et spoken word façon Michel Cloup. Le texte est complexe, ambigu. S’agit-il d’un hommage, d’un acte d’auto-accusation ou tout simplement de jeter un pavé dans la mare façon Festen ? La raison hésite mais le coeur s’inquiète, comme balloté par un accompagnement intraitable et dont rien ne dépasse. Je m’enterre explore le même territoire, entre vie et mort, entre réveil et sommeil, comme si Horsesugar essayait de nous enclore dans cet espace inconnu où les vivants et les morts se pressent dans l’inconfort et l’indétermination. La voix est doublée par un écho féminin qui ajoute à cette idée que tout est double et hanté par une folie et une possession sous-jacentes.
Clémence se présente comme une balade guidée dans un monde sombre et quasi apocalyptique où tous les liens ont été rompus ou sont si distendus qu’ils ne tiennent qu’à un fil. Clémence est angoisse et indécision, plongée dans un univers schizoïde et divergent. Michel Dit (variante horrifique d’une partie de Jacques A Dit) dépeint un protagoniste dingo évoluant dans un appartement vide et habité avec le cadavre/fantôme de sa mère près de lui. Michel Dit ferait passer Psychose pour une joyeuse comédie. Et ce n’est pas fini. On est bientôt saisi par la densité des énoncés, par le caractère hypnotique et détraqué des histoires qui se succèdent et nous glacent. Electro-technoïde sur la mélodie schizo-industrielle d’un Nevrotic qui fait penser à un croisement habile entre Rodolphe Burger et les travaux de Dantec avec Artefact, entre cold/new wave et post-punk. C’est sinistre et ultra-réaliste aussi, servi par les vertiges d’une instrumentation qui oscille entre organique et électro et ne renonce jamais tout à fait à l’oscillation rythmique. Qui tu es ferait presque danser s’il n’était si sombre et radical. C’est beau et tordu comme du Depeche Mode, flippant comme un cauchemar de Marquis de Sade.
“Entre le matin et le soir
Le doute n’est pas levé
Suis-je le Christ ou un enculé ?”
Que répondre à ça ? Le supplément de gravité a tendance à nous clouer au sol. Difficile de se détendre et d’apprécier la compagnie même quand on peut avec Shobogenzo se raccrocher aux branches bouddhistes. L’hommage au travail du Maître Dogen (qu’on connaît mal) vient ajouter une couche métaphysique à l’ésotérisme cryptique et hermétique d’une poésie qui époustoufle autant qu’elle déconcerte. Nicolas Germain chante parfois un peu comme Bertrand Cantat, période Noir Désir, partant à l’assaut du monde avec des idées et des gifles verbales. Il y a une agressivité et une détermination qui inspirent le courage et la bravoure. On a envie de suivre mais on ne sait pas trop où on en est. On pense aussi à 1=0 pour le mélange de grandes idées et de fers de lame/lance. One Thought ne nous éclaire en rien sur la direction générale. Germain référence le roman russe. Sans doute les frères Karamazov et c’est cette fois le père qui est la cible. A force de multiplier les fausses pistes, Clémence a de faux airs d’une BD de David McKean, énigmatique et explosée, du fantastique 1. Outside de David Bowie dont on aura jamais eu la fin. Il s’agit d’une quête obscure qui nous aspire par le bas et nous recrache après nous avoir mis les idées en désordre.
Le final est splendide. Clémence ! (avec un “!”) fonctionne comme une sortie du tunnel et une renaissance. Il n’est pas certain que le morceau soit plus gai que les précédents, ni même porteur d’espoir mais il débouche dans cette nuit bleue avec un esprit d’ouverture qui nous avait été interdit jusqu’ici. Le disque procède à une sorte de saignée de tout ce qu’il y a de noir en nous, si bien qu’une catharsis se met en place, finalement libératrice, où on ne l’attendait plus. On pense au Pornography de The Cure, qui s’achevait en évoquant un remède au mal. On retombe ici dans la solitude complète mais avec un soupçon d’énergie en plus et l’impression qu’on aura franchi une étape vers un ailleurs plus hospitalier.
Clémence est une drôle d’histoire, un disque qui donne le sentiment de vouloir nous tenir à distance de ses tourments intérieurs mais qui, par sa forme noire et intense, nous capture et nous environne de peurs et de phobies envoûtantes. On finit par aimer ça et avoir envie d’y retourner comme on materait un film d’horreur ou roulerait un palot au croquemitaine. Germain et Parquet, comme des incubes, se glissent dans les draps comme des créatures de Lovecraft et nous font plaisir malgré nous. Pas certain que ce soit très catholique, ni même recommandable.
PS : pour les fans de botanique, le horsesugar ou sweetleaf est aussi appelé symplocos tinctoria, un petit arbuste avec des grappes de petites fleurs blanches au goût sucré.

