Babybird / Motherhood
[Autoproduit]

Babybird - Motherhood
9 Note de l'auteur
9

Ce n’est pas la première fois ces dix dernières années que Babybird renoue avec la veine de ses lo-fi recordings, celle qui l’avait révélé avec la sortie sur une période d’une douzaine de mois en 1995 et 1996 d’un demi-douzaine d’albums quasi parfaits. De l’eau a coulé sous les ponts depuis. L’homme est passé par une phase de gloire mainstream qui l’a un peu débordée avant de glisser presque soudainement dans un anonymat qui sent bon la clandestinité et le statut de musicien culte.

Difficile, comme on l’a déjà dit, de rendre compte de toutes les productions de Stephen Jones, sauf à devenir un site exclusif et officiel, mais il y a des productions qui comptent peut-être plus que d’autres et sur lesquelles il est bon de s’attarder. L’oisillon est en verve et vient de signer coup sur coup plusieurs albums (triple albums d’ailleurs) qui méritent vraiment le détour. Ce Motherhood, en sortie CD (il en reste quelques uns et notamment un CD exclusif vendu un peu cher mais qui est accompagné d’une K7 originale de démos vintage circa 1994), reprend pas mal de chansons déjà sorties il y a quelques mois sous l’étiquette Fatherhood 2, renvoyant, parce que la pochette est la même, à ce qui est peut-être la collection la plus fameuse du chanteur compositeur, Fatherhood (1, donc) et sa tracklist d’enfer avec Neil Armstrong, Good Night, I Was Never Here, Aluminium Beach ou encore I Dont Want To Wake You Up, soit un monument d’équilibrisme poétique, de perversité et d’humour pop, difficile à dépasser à l’échelle indé.

Motherhood, et ce n’est pas un petit exploit, est presque aussi bon et valable. L’enregistrement est composé à parts égales (mais sans qu’on sache discerner ce qui vient d’où) de pistes “retrouvées” dans les archives de Babybird, de relectures de chansons dont n’existaient que des démos jusqu’ici, et de nouveaux morceaux. A vrai dire, l’homme offrant une vraie continuité artistique depuis 30 ans, peu importe ce qui relève d’une relecture de fonds de tiroir ou de créations pures et contemporaines, mais on retrouve avec un immense plaisir le son souffreteux, grésillant, hésitant des débuts, les montages rapides et les voix trafiquées ou fines qui faisaient le charme du jeune Babybird. La qualité des compositions fait le reste. On replonge d’emblée dans ces “années là” avec un Blue Moon squelettique dont on reconnaît la signature sonore à la première seconde : ce mélange d’une boîte à rythmes à deux sous et de vocaux captés sur une piste, de vocalises et de shalalas tendres comme l’enfance. Under The Beach fonctionne selon les mêmes codes rappelant immédiatement les joyaux mélancoliques de Dying Happy. La voix geint et expire plus qu’elle ne chante, tandis qu’une électro gloomy nous tire les larmes. A ces deux morceaux qui nous replongent au coeur du dispositif lo-fi succèdent une série de compositions plus pop, tout aussi économes en moyens, mais qui sonnent plus comme des créations récentes : l’entêtant (et chevrotant) Love You Very Much, qui n’est pas notre préférée, le superbe Eyeholes In The Urn, sur le même ton mais mieux chanté, et à la suite, les deux miniatures les plus réussies du disque : Plastic Girl et Abestos Skin. Le premier morceau est fantastique de bout en bout, rappelons le génialissime Almost Cured of Sadness, sorti en 2003 et qui est sûrement le sommet discographique du bonhomme. Le refrain “i could only be myself around you” exprime tout ce qui fait Babybird à savoir l’expression d’un amour romantique détraqué et souvent habité par la folie, tant il va de soi que cet “around you” est ce qui tient la raison et le corps de l’amoureux en place. Sur d’autres titres, on sait que l’objet de cet amour n’existe pas si souvent. On devine qu’ici, il s’agit d’une poupée gonflable ou au mieux d’une créature largement refaite. C’est beau, tendre mais surtout terrifiant. Abestos skin n’est pas beaucoup plus rassurant mais c’est la chanson la plus jolie du monde (de ces dernières années). Le personnage principal (un homme) est regardé par sa compagne comme une bête de foire en raison d’une probable exposition… à l’amiante. C’est ce regard, sur la différence, sur le cancer qui point, sur la peau fripée, qui est l’objet de cette chanson d’amour étrange et fascinante.

Le reste du disque est tout aussi bon et chaleureux. On connaissait le classique Bug in A Breeze, et on a désormais un Bugs On The Breeze presque aussi intéressant et qui est une toute autre chanson. Babybird convoque tout ce qui fait la fragilité et la beauté humaines : les petites bêtes, les cœurs brisés, les situations quotidiennes qui nous définissent et nous ouvrent à l’interprétation. Bedsit fait partie de ces chansons miraculeuses qui exploitent à la perfection un thème ou une image qui appartient à la vie de tous les séjours. Assis sur le lit, la comparaison entre le réveil de la maîtresse et un lit de mort à des allures baudelairiennes mais est chantée comme une petite comptine pop. Il y a sur ce disque des instrumentaux, des collages (Wonderful Time est empli de grâce), des petits bouts de rien et de pas grand chose qui valent souvent plus qu’ils en ont l’air.

On adore le blues fracassé et rock’n’roll d’un End of Electricity qui ne dure qu’une minute et comment il se déverse dans le glaçant Save Me From Myself, l’histoire d’un type qui a perdu toute sa famille et erre aux prises avec sa folie et sa peine. Par delà la situation, Babybird touche à l’universel lorsqu’il évoque ses instants de grande détresse psychique que nous sommes tous amenés à traverser. Il le fait à la va vite, sans transition ni souci de soigner les compositions, comme s’il s’agissait souvent de saisir sur le vif des émotions, une seconde de vertige et d’inquiétude. Motherhood n’est pas loin d’être un chef d’oeuvre foutraque. On y retrouve vraiment tout ce qu’on aimait alors : cette impression de grand n’importe quoi pas tout à fait fini (et qui n’a pas vocation à l’être), d’intuitions générales et de sentiments purs et simples. Fashionably Fucked est un autre exemple excellent : entre la voix trafiquée, les envolées incertaines, il y a bien tout un savoir-faire dans l’arrangement du dérangement, la mise en retrait d’une mélodie séduisante et de moments de crise et de déconstruction. Il n’y a pas tellement de types qui ont composé de cette manière avant, et encore moins qui y ont survécu. On peut citer Sparklehorse parfois mais la forme était plus classique. Babybird, dans cette configuration, n’a aucune limite, presque aucune règle véritable. S’il avait passé suffisamment de temps en institution, on parlerait d’art brut. Cette musique en a la sincérité et la maladresse parfois. On s’accroche aux branches quand pointe vers la fin une mélodie pop aussi belle et décisive que A Limited Capacity for Wonder. C’est de l’électro-pop cheap et répétitive à l’oreille et en première intention mais un titre qui aurait pu connaître avec un beau lifting une destinée à la You’re Gorgeous.

Le disque s’achève sur un Cowards dont on a déjà entendu la ligne de basse et la mélodie vocale sur le single Like Them, tube de l’époque Ex-Maniac. On ne sait pas trop pourquoi Motherhood se termine ainsi. La version est électro et étendue, embryonnaire mais hypnotique et passionnante si on a l’original en tête. Bizarrerie finale, à l’image d’un disque énigme, sublime et qui ne demande qu’à être écouté longuement et à des centaines de reprises.

Tracklist
01. Blue Moon
02. Under The Beach
03. Love You Very Much
04. Eyeholes In The Urn
05. Plastic Girl
06. Asbestos Skin
07. Bugs on The Breeze
08. Bedsit
09. A Wonderful Time
10. Love Is Wrong
11. End of Electricity
12. Save Me From Myself
13. Fashionably Fucked
14. A Limited Capacity For Wonder
15. Cowards
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2 Comments

    1. says: Beecher

      Nous sommes fidèles. 😉
      Steven Jones fut l’une de nos têtes d’affiche lors de la première édition de notre Festival Outsiders.

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