Doves / Constellations For The Lonely
[EMI]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Doves - Constellations for the LonelyOn reproche souvent aux webzines indé de vivre dans un monde à part et largement (dé)passé. Quelle utilité y a-t-il à parler du nouvel (le sixième) album d’un groupe comme Doves dont l’âge d’or se situe sûrement et à jamais quelque part dans les premières années du XXIe siècle. N’y a-t-il pas des dizaines ou des centaines de trucs contemporains plus intéressants à évoquer que ce Constellations For The Lonely, dont l’enregistrement a, de surcroît, été rendu extrêmement compliqué par… la santé mentale de son chanteur et leader, Jimi Goodwin. Ne valait-il pas mieux laisser filer cette affaire là et causer d’autre chose ?

Peut-être bien. Mais on a tellement aimé l’élégance, la beauté sauvage et sombre de ce groupe qu’on ne pouvait pas se passer de prêter une oreille à ce premier essai depuis The Universal Want, disque chanté d’ailleurs uniquement par Goodwin et qui succédait lui-même à un hiatus de plus de dix ans dans l’histoire des Britanniques. Que reste-t-il de Doves aujourd’hui ? A quoi est-ce que cela ressemble ? Démarrons bien entendu par le… point Goodwin. Entre conduite addictive et maladie mentale, le chanteur principal du groupe n’a, semble-t-il, pas beaucoup participé au travail de groupe ou du moins moins “pas en présentiel”. Il ne se produit plus ou pas encore sur scène et les crédits au chant sont partagés assez équitablement entre lui (pour moitié disons) et les frères Williams (frères jumeaux dont le batteur Jez, chante, ce qui n’est pas si fréquent sur 2 ou 3 titres) sur le disque. Ceci étant dit, il n’en reste pas moins que Doves ressemble comme deux gouttes d’eau à Doves et qu’on tient avec ce sixième disque une collection de chansons à la fois sophistiquée, émouvante et très cohérente.

Le groupe a déclaré avoir voulu tissé un disque qui se situe dans le prolongement du fameux discours de Rutger Hauer/Roy Batty dans Blade Runner, cette splendide tirade dans laquelle Hauer fait danser les galaxies, ses souvenirs et célèbre la beauté et la vanité de l’existence humaine. C’est exactement dans cette perspective que Doves invente ces constellations d’âmes solitaires qui donnent leur titre au disque. La musique de Doves à l’image du magnifique In The Butterfly House marie à la perfection le cosmique et le domestique, le macro-cosmique et le micro. C’est sans surprise Goodwin qui emmène celle-ci jusqu’aux étoiles et à la stratosphère, tandis que le timbre de voix de Jez, sur Strange Weather, tend un peu à rapprocher la musique de Doves du space-rock alternatif d’Editors ou de… Cloud Nothings. Il n’en reste pas moins que Doves garde tout au long du disque une vraie signature sonore marquée par une amplitude vertigineuse et une capacité à nous emmener dans des développements qui semblent à l’oreille… bien plus longs… que les quatre minutes de leur durée réelle. Sur A Drop In the Ocean, Doves retrouve cette texture soul qui faisait merveille sur certains de ses disques avec un Goodwin qui sonne comme une version britannique et reposée de Mark Eitzel. Le ton est noir, parfois désespéré et marqué par un goût prononcé et involontaire sûrement pour la solitude et la dépression.

Sur l’un des premiers singles, Renegade, on retrouve quasi trait à trait l’expression du robot mélancolique :

So the rain falls down and nothing lasts forever…
If you could havе only seen what I’ve seen …with your eyes
Thеn you will know that everything expires…

Dans la manière dont le monde est contemplé, triste et empli de pluie, par un coeur isolé et abandonné de tous. Goodwin n’est pas le seul et n’a pas le monopole de la tristesse. Last year’s Man, chanté cette fois par Andy, démarre façon torch song par quelques mots qui rappellent le célèbre My Way. “So now, is the time. To take my stand…”, chante-t-il comme si l’heure du bilan avait sonné avant d’amorcer un beau mouvement qui a de faux airs de the Smiths. On pense dans les arrangements variés et souvent complexes aux travaux de Radiohead sur In Rainbows ou, dans un registre plus rétro, à certains travaux de Paddy McAloon pour Prefab Sprout.

L’ensemble est émouvant, très soigné et paradoxalement plus chaud et chaleureux qu’il n’en a l’air. La voix de Goodwin a toujours produit cette sensation. C’est le cas sur Orlando mais aussi sur un Cold Dreaming, entonné par les jumeaux, presque uptempo qui est à la limite (un peu dépassée) du baroque pompier et flamboyant. Southern Bell a la grâce désolée et parfaitement maîtrisée de Sophia. C’est peut-être bien le titre le plus marquant du disque. Williams et Goodwin chantent ensemble sur ce dernier titre ce qui lui confère une force toute particulière. La montée harmonique est épique et les voix soupirent et se plaignent à l’unisson. La conclusion est pleine d’espoir et boucle le disque sur une note d’optimisme, à laquelle on ne croit guère. “You will never be alone again.” Compte là-dessus.

Il y a toujours eu un côté cinématographique dans la musique de Doves. Ce disque-ci ne fait pas illusion. Les “héros” sont fatigués, essorés, un peu seuls et abîmés, mais ils n’ont pas abdiqué tout à fait. Il n’est pas certain que l’album nous apprenne vraiment beaucoup de choses nouvelles sur ce qu’est Doves et sur sa musique. Ce n’est en aucune façon un album qui témoigne d’une évolution ou d’un progrès comme on aime à le traquer chez certains. Constellations For The Lonely ne fait que nous offrir dix nouveaux titres chouettes à mettre à côté de la cinquantaine déjà composés par le groupe. C’est peu mais beaucoup à la fois. On peut être passéiste, rétrograde, conservateur sans rougir. Et allez de l’arrière avec fierté. Si l’altitude est bonne, pourquoi renoncer à voler ?

Tracklist
01. Renegade
02. Cold Dreaming
03. In The Butterfly House
04. Strange Weather
05. A Drop In The Ocean
06. Last Year’s Man
07. Stupid Schemes
08. Saint Teresa
09. Orlando
10. Southern Bell
Écouter Doves - Constellations For The Lonely

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