[Chanson Culte #72] – I’ll Be Missing You (1997) – le jour où Puff Daddy a vendu le gangsta au diable (et à Sting)

Puff Daddy & Faith Evans - I'll Be Missing YouLes plus jeunes se demandent, au cœur de l’affaire P Diddy et des développements sordides autour de ses soirées Freaks Off, pourquoi et comment ce type (doté d’un pénis de 12 centimètres d’après les témoignages) a réussi à établir avec Bad Boys Records l’une des places fortes les plus balèzes du hip-hop contemporain sans avoir jamais développé un talent artistique hors du commun mais avec un sens du business et de l’organisation confinant sans doute au génie. Pour mieux comprendre pourquoi P Diddy est monté si haut et pourquoi il va sans doute dégringoler si vite, selon notre méthode habituelle, on a choisi de s’appuyer sur l’une de ses chansons les plus connues et celle avec laquelle il va en 1997 signer l’un des plus gros coups de sa carrière : I’ll Be Missing You.

Historiquement parlant, le titre est le deuxième single tiré du premier album studio du rappeur (le premier est Can’t Nobody Hold Me Down, sorti en janvier 1997) et encore aujourd’hui son plus gros succès commercial. C’est le premier single rap à atteindre la première place du Billboard Hot 100, le classement des meilleures ventes américaines, où il restera durant onze semaines. Par delà le succès immense qui l’accompagne et qui permettra de lancer l’album No Way Out dans les meilleures conditions, I’ll Be Missing You marque le triomphe d’un artiste producteur qui aura brillé dès ses jeunes années par sa capacité à fédérer les talents autour de lui et à les mettre en valeur mais surtout fortement contribué à transformer la matière brute et brutale (voire criminelle) du rap US en un produit commercial sur étagère.

Analyser I’ll Be Missing You permet de revenir sur la trajectoire fulgurante de Puff Daddy aka Sean Combs dans le milieu du rap new-yorkais. Né en 1969, Combs perd son père à l’âge de deux ans. Melvin Combs était l’un des associés du célèbre Frank Lucas, le boss de la came à Harlem campé par Denzel Washington dans American Gangster. Il est abattu dans sa bagnole et laisse sa famille dans la mouise. Sa mère l’élève avec sa soeur dans la plus grande rigueur et avec modestie. Son éducation religieuse est très marquée, autour de la paroisse locale, où il sert comme enfant de chœur et l’amène à fréquenter une école catholique où il joue au foot américain plutôt  bien et obtient de bons résultats. Son intérêt pour la musique et ses études universitaires centrées sur le business à l’université d’Howard le conduisent à abandonner sa scolarité en 2ème année pour entrer comme stagiaire chez Uptown Records, le label fondé en 1986 par Andre Harrell, personnage intéressant et qui sert probablement de modèle au jeune Combs.

Harrell démarre en effet comme artiste au sein du duo Dr Jekill et Mr Hyde avant de se recycler très rapidement dans la communication. Il gravit les échelons rapidement pour atteindre un poste de direction générale, puis s’affranchit de ses mentors pour fonder son label. Diddy fera exactement la même chose. C’est Harrell qui prend Diddy sous son aile (on est en 1990), label où il bossera pendant trois ans durant lesquels il s’occupe particulièrement de Jodeci (alors groupe rival de Boyz II Men) et Mary J. Blige, alors la petite amie du chanteur de Jodeci, et dont Harrell fait sa première artiste féminine solo. Diddy est le producteur principal de What’s the 411 ?, son premier album,  qui lui vaut une reconnaissance critique immédiate. Le disque est excellent et intrique l’univers de la rue (la street cred) et du hip-hop à une solide culture soul. D’emblée, Diddy est attiré par ce mélange de rudesse et d’authenticité et une vision plus commerciale des musiques noires inspirée des anciens standards soul. Il est renvoyé de chez Uptown Records dans des conditions controversées (un ego surdimensionné, des ambitions personnelles élevées, une histoire de moeurs) et enchaîne aussitôt en lançant son propre label (en 1993 donc), Bad Boys Records, en association avec le mastodonte Arista Records. Il bosse sur les débuts d’Usher qui triomphera sur le disque suivant (mais sans lui) et embarque dans ses bagages le Notorious B.I.G, lequel sort en 1994 LE disque de la décennie avec Ready To Die. Diddy tire les ficelles mais n’est pas le principal producteur du disque, le seul du vivant de l’artiste. La tension monte entre le rap de l’Est et le rap de l’Ouest. Tupac y passe puis Biggie en mars 1997. Son deuxième album Life After Death est alors prêt à sortir et B.I.G a aussi enregistré plusieurs morceaux qui figureront sur le premier album de Puff Daddy. La mort de Notorious B.I.G est un jalon important qui marque techniquement le point de bascule et la fin de la première ère gangsta (et du mafioso rap) au profit de quelque chose de plus safe (tout est relatif) et commercial.

C’est dans ce contexte sanglant que Diddy va donc sortir son premier album et choisit délibérément le business sur la guerre des gangs. I’ll Be Missing You est officiellement une chanson hommage à Notorious B.I.G, interprétée par Diddy et son épouse Faith Evans, collaboratrice de Mary J. Blige et elle-même autrice d’un premier disque chez Bad Boys Records, Faith. La biographie d’Evans, sortie en 2009, étalera plus tard au grand jour la réalité compliquée de la relation d’Evans et de Biggie (qui, au moment du meurtre, étaient plus ou moins séparés) mais I’ll Be Missing You présente un hommage sans tâche et une nature sentimentale qui tient à la genèse elle-même presque scénarisée du morceau. Selon Diddy, le titre est né peu après l’enterrement de B.I.G. Puff Daddy a perdu du poids et se morfond, accablé par la peine. Il est à deux doigts (selon ses déclarations) de quitter le rap business devenu trop violent, trop viril. C’est là  alors qu’il est en train de gamberger et de pleurer sur son sort qu’il entend et voit à la télé le tube de Police, Every Breath You Take, sorti en 1983, et est présenté comme l’une des chansons les plus importantes de tous les temps. Diddy reçoit le titre comme un signe et se dit : “mais c’est bien sûr. Ce qui a manqué au rap depuis tout ce temps, c’est la fragilité, l’émotion, l’expression lacrymale !” Il prétend que la chanson lui a littéralement sauvé la vie et l’a autorisé à exprimer sa sensibilité d’artiste qui jusqu’à présent était contenue et réprimée. Le monde devait lui aussi savoir qu’un tough guy comme lui était susceptible de se traîner sur le sol, accablé par le chagrin…. euh…. on parle bien sûr de la version officielle…. et on la termine pour être complet : Puff est requinqué et persuadé qu’il ne doit pas lâcher.

Avec l’âme de Big près de lui (on cite toujours peu ou prou), il fonce en studio, et se dit “peu importe si on pense que je suis vulnérable, si on me dit que ce n’est pas du gangsta” et il entreprend avec l’aide d’Evans qu’il convoque au studio et du groupe 112, quatre choristes d’Atlanta eux aussi signés par le label, de PIQUER LE MORCEAU DE POLICE, pour créer le premier morceau larmoyant de l’histoire du hip-hop. Sans doute trop ému pour écrire lui même, le Puff confie la rédaction de ses couplets à Sauce Money (un rappeur new-yorkais), après avoir proposé le boulot à Jay Z qui refuse. Le rappeur compositeur Sauce Money expliquera qu’ayant perdu sa mère trois ans avant, il pensa à elle plutôt qu’à BIG pour écrire le texte que Diddy prononce avec son habituel flow paresseux et avec une conviction et une émotion qu’on qualifiera (pour la bonne cause) de tendrement sincères. Pour l’émotion on repassera.

Le carton est évidemment total. Si l’on s’intéresse objectivement au succès du morceau, on doit admettre que le mérite en revient principalement à… Sting…. puisqu’il s’agit d’une copie pure et simple du titre originel. Lorsque le morceau sort, Diddy n’a aucunement clarifié l’utilisation du titre des Anglais et le contentieux se règlera plus tard autour d’un arrangement financier. Sting acceptera même d’interpréter la version de son “ami” aux MTV Awards cette même année. La cérémonie est emblématique de ce qui s’apparente à une sorte de “blanchiment” du gangsta rap qui devient instantanément fréquentable et “humain”. Diddy s’achète une conscience avec un titre qui ne repose que sur le souvenir de l’original (au passage, un truc de jalousie maniaque déjà particulièrement glauque) et certainement pas sur la qualité très très médiocre d’un texte écrit à la va-vite.

Every step I takeEvery move I makeEvery single day, every time I prayI’ll be missing youThinkin’ of the dayWhen you went awayWhat a life to take, what a bond to breakI’ll be missing you (I miss you, B.I.G.)
It’s kinda hard with you not around (yeah)Know you in Heaven smilin’ down (ha)Watchin’ us while we pray for youEvery day we pray for you‘Til the day we meet againIn my heart is where I’ll keep you, friendMemories give me the strength I need to proceed (uh-huh)Strength I need to believe

Le morceau incorpore également un sample d’un autre standard régulièrement utilisé par les artistes qui est le I’ll Fly Away, chant protestant écrit par Albert Brumley dans les années 30 et qui sert souvent d’oraison funèbre à la Nouvelle Orléans. Si le monde entier ne sait pas après ça que Diddy a un coeur gros comme ça et que son coeur pleure des rivières…On est à cette époque à des années lumière de l’huile pour bébé et des orgies sexuelles. Puff Daddy est officiellement en couple (libre et souvent distant) avec la mannequin Kim Porter, ancienne réceptionniste chez Uptown Records, elle-même embauchée par… Andre Harrell,  avec laquelle il attend (l’enfant naîtra en avril 1998) son premier enfant Christian. Le couple aura par la suite deux jumelles nées quelques mois seulement après que Diddy accueille un autre enfant d’une autre femme.

I’ll Be Missing You ouvre la voie à un disque qui s’imposera et imposera son auteur comme l’étalon or du néo rap business, le rap des familles, le rap qui parle aux femmes. No Way Out ne lésine pas sur les featurings et sur les samples : Bowie, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Diana Ross, Al  Green, George Clinton, c’est un festival, ou une brocante soul et disco absolument fabuleuse, à travers laquelle Combs (qui est crédité sur chaque titre) se place au coeur d’un processus artistique où… il n’écrit et ne compose pas grand chose… Faut-il considérer cela comme un hold-up ou une usurpation ? Pas le moins du monde, car Diddy démontre que tenir les manettes et piloter le processus de montage d’un album hip-hop de ce calibre, avec autant de monde, autant de plumes, de MCs, de chanteurs et chanteuses, d’emprunts est bien “une oeuvre d’art”. Quelle différence finalement avec un atelier de la Renaissance ? Euh…. les meilleurs connaisseurs du bonhomme savent que le talent du bonhomme, découvert très tôt, n’était pas de chanter, ni d’écrire mais bien d’organiser les meilleures fiestas de la planète, et ce, dès ses années d’études. Le superpouvoir de Diddy est de fédérer du monde autour de lui et de savoir comment donner envie aux gens de s’associer à lui. En 1991, sa “plus sinistre réussite” en la matière avant les freaks off est probablement l’organisation d’une levée de fonds en faveur de la lutte contre le Sida à l’issue d’un match de basket caritatif à New York. Diddy et son coorganisateur d’alors Heavy D (qui l’avait recommandé à Harrell pour son entrée chez Uptown) avaient alors si bien fait le boulot de promo que plus de 5000 personnes avaient tenté de pénétrer dans un gymnase qui n’en contenait que 2000 et quelques, causant la mort de 9 personnes (et laissant une bonne trentaine de blessés) dans un mouvement de foule tragique. Si ce faits divers est assez peu connu, il met en évidence d’un côté le génie de Diddy pour l’organisation et le marketing, et de l’autre, son absence de scrupules (il ne sera pas inquiété étrangement pour cette catastrophe, même si les rapports ont démontré que sa planification avait été défaillante).

Avec son premier disque, Puff Daddy/ P Diddy touche le jackpot et exploite le filon d’un hip-hop devenu mainstream. Son deuxième disque, Forever, en 1999, fonctionne selon les mêmes codes mais reçoit un accueil critique mitigé. On lui reproche d’abuser des emprunts/samples et des featurings en série. Les rappeurs historiques le chargent pour la désintégration de la scène hip-hop/rap originelle. En 1999, Diddy est impliqué dans une fusillade à la sortie d’un club de New York où il était sorti avec Jennifer Lopez. Quelques mois avant il s’était embrouillé sévèrement avec le patron d’un label ennemi. Ces quelques exemples suffisent à illustrer la distance qui a toujours existé entre le chanteur éploré de I’ll Be Missing You et le supermogul qui est à la tête de Bad Boys Records. L’histoire des Freaks Off parties, elle, semble remonter à cette époque là, autour de 1997-98, date à laquelle Diddy organise ses premières White Parties, inspirées par les soirées blanches d’Eddie Barclay à Saint Tropez. Diddy impose le dress code blanc (le même qu’il arbore sur MTV avec Sting) parce que cette couleur inspire la confiance et reflète la simplicité dans laquelle les fêtes se déroulent… La série des Freaks off suivent d’assez près, comme une extension, un peu plus privée, plus select et hyper, des soirées officielles dont on peut trouver le compte rendu dans la presse people. Elles seront ensuite organisées sans aucun lien avec les premières. L’émergence de ces sauteries semble-t-il accompagnées de violences, de viols et de manipulations diaboliques (procès en cours) est étrangement concomitante du moment où l’énergie de Diddy se détourne du conflit ouvert avec la côte Ouest, du gangsta et d’une forme de radicalité musicale pour aller vers quelque chose de paradoxalement plus policé et sentimental. Faut-il y voir un lien de cause à effet ou un simple détournement de la violence d’un cercle vers un autre ? On vous laisse voir ce qu’il faut en penser.

Pour le meilleur ou le pire, I’ll Be Missing You a son importance dans cette histoire clandestine du hip-hop au même titre que Ice ice Baby et le Roller Skating Jam Named Saturdays, pour d’autres raisons. Il faut aller de l’avant. Mais vers où ça ?

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