Interpol est en forme et en passe de trouver une voie vers une 2nde partie de carrière qui pourrait s’avérer, si pas aussi séduisante et tonitruante que la première, un passage noble et élégant vers le statut de groupe mature qui travaille bien. Passer d’héritier de Joy Division à petit cousin (vivant) de The National, mi-rock, mi-branché, n’est pas donné à tout le monde et nombre de groupes se sont plantés ou ont explosé en plein vol en essayant. D’aucuns auront beau se rattacher aux Strokes, le groupe de Julian Casablancas, mais on a toujours situé Interpol, dès ses débuts, un cran au dessus, ce qui finalement se confirme aujourd’hui et aura été confronté par toute une discographie avec ses très hauts et ses ratés. The Other Side of Make Believe annonçait un mieux qui se confirme avec ce nouvel album, This Mirror Weighs A Ton, dont le morceau-titre, sophistiqué et formidablement ambiancé, figure parmi les pièces les plus intéressantes du disque. Produit comme le précédent par Andrew Wyatt, le producteur des stars, ce disque marque aussi l’intégration au line-up du bassiste Brad Truax, qui jouait avec le groupe depuis un bon moment en live. Le guitariste Daniel Kessler s’essaie au chant sur See Out Loud qu’on a déjà commentée à sa sortie, il y a quelques semaines.
Tout cela est bien beau mais on sait tous que ce qui compte chez Interpol : c’est Paul Banks et sa voix magique. La bonne nouvelle, c’est que le chanteur, sans qu’on sache s’il a ralenti la cigarette, a retrouvé en abandonnant la basse toute son énergie et son timbre inimitable. Banks s’est marié, a eu un gamin. S’est-il assagi ? On s’en fout comme de notre dernière cuite mais dans un cadre où la production lui aménage beaucoup d’espace et de visibilité, sur des matelas classiques guitare/rythmique ou des arrangements plus sophistiqués comme sur The Mirror Weighs A Ton, c’est bien Banks qui vient changer le plomb en or. Les paroles sont inspirées, souvent incompréhensibles et merveilleusement hermétiques, mais il articule des images contemporaines et des sous-couches plus ésotériques où il est question d’interrogations métaphysiques, de délabrement, de crimes parfois, de fidélité. On peut les écouter distraitement et trouver cela d’une harmonie et d’une fluidité remarquables, laisser l’oreille surfer sur le froissement des mots et la densité, âpre et grave, du timbre de voix : c’est un délice. On peut aussi lire cela plus attentivement et tenter de décrypter cette poésie habile et quelque peu précieuse et l’investir du sens qu’on souhaite. C’est du grand art à l’image de ce couplet sur l’ouverture :
This mirror weighs a ton
But at least we act sudden
All the words are gone
But the radios in your head
Still speak the arcane
To the out there
We’re never really done
But we’re here to wax sunny
All the kings are gone
But the maniac in your head
Still sleeps in archways
Alone as an act of faith
Comprenne qui pourra mais c’est peut-être une jolie réflexion ce qui nous attend : la place de la musique dans tout ça. See Out Loud est ce qu’on trouvera de plus ressemblant ici au Interpol historique. C’est très bien fait, puissant, érotique. Ils sont aujourd’hui parmi les seuls à proposer ce rock new-yorkais tendu des années 90 avec autant de conviction et de légitimité. Mais Interpol a évidemment changé et globalement ralenti le tempo. Banks croone et joue sur du velours sur Iron City, un registre dans lequel le groupe excelle depuis ses débuts – amour et urbanité – et qui se déguste comme on gouleyerait un vieux scotch. Il y a bien un petit côté paresseux dans un morceau comme Wounded Soldier, mais on peut trouver son compte dans ce petit rythme funky posé par Truax. On avait pas vu ce genre d’excentricités depuis El Pintor. Le morceau n’aurait d’ailleurs pas dépareillé sur Antics ou Our Love To Admire, albums d’un Interpol encore souverains et à la recherche de solutions pour s’accommoder de son incapacité à produire de nouvelles mélodies tranchantes. Ever The Actor fonctionne dans le même registre, plutôt bien, à l’inverse d’un Wings on Fire qui met en évidence les difficultés du groupe depuis 20 ans maintenant à façonner des chansons rentre-dedans percutantes. Sur So Rides The Reindeer, Interpol propose ce qui s’approchera sans doute le plus près d’une chanson de Noël dans son répertoire : il neige, la production est audacieuse et Banks se demande comment rentrer chez lui après une neuvaine, sans perdre sa boussole. C’est lent, beau et lent. On peut faire dire à ce titre à peu près n’importe quoi sans que personne y trouve rien à redire mais il s’en dégage un sentiment de sérénité et de maîtrise qui apaise et fait du bien. Darling Thoughts est une chanson solide, sur les démons intérieurs, les pensées qui nous minent de l’intérieur. Là encore, on a connu Interpol avec plus de vivacité, mais ce ne sont pas juste des chansons en pilotage automatique. La texture est intéressante et les textes fouillent au fond le malaise et le rapport de l’individu à la violence, à ses propres propensions au désordre et à la sauvagerie. Histoire de réveiller tout ça, Wake Up s’engage dans une amusante afro-caribéenne qui fait penser d’abord à du Cannibale avant de rentrer dans le rang. Ok, on s’amuse d’un rien mais pourquoi pas ? On doit quand même admettre que sur ce bloc de 5 à 6 chansons qui constitue le cœur de l’album, Interpol n’affole pas les compteurs et à l’exception d’une ou deux séquences ne concurrencera pas vraiment ce qu’on a chéri chez ce groupe durant ces dix premières années d’existence.
A l’image de The National, Interpol a pour lui d’avoir une vraie signature esthétique qui s’est imposée au fil des années et qui réussit à laisser affleurer des traces de la grandeur passée dans une musique qui ne l’est plus depuis longtemps. Enemy est un exemple de chanson qui peut émouvoir et toucher à l’os ou que d’aucuns trouveront juste chiante comme la mort. C’est plus une question de foi, une capacité ou pas à s’en remettre à ce que raconte Banks, à se laisser faire par un son plus que par des chansons…
I nestle to a tight flame
In the dark
Living in your nightmares
Why do you keep me around?
Temptations are hereby suns that teach mе dark ways of light
Soft wailing in my ears
Tells me your sound
Mais on ne trouve pas ce type de poésie partout. Bird and Serpent est encore meilleur. Interpol ressuscite avec un peu de peine sa dynamique lent/rapide et crescendo émotionnel. Il y a du doute et de la détresse dans la voix de Banks. Le groupe est loin derrière, comme s’il pleurait dans le dos de son leader. La mélodie a été volée – c’est plus ou moins ce qu’admet le texte – et ne restent autour d’elle que des impressions, de vieux réflexes, qui survivent et qui pendent comme des lambeaux d’hier à la remorque d’un chant livré à lui-même. Il y a une certaine allure là-dedans, une manière élégante de traîner la patte, d’aller taquiner les six minutes avec trois fois rien, pour simplement voir ce que ça fait. Sudden est le couronnement de cette approche : une masterclass tenue par un piano bout de ficelle et quelques effets de production dont le but est simplement de placer Banks dans les meilleures conditions pour faire ce qu’il sait faire.
On peut penser ce qu’on veut d’Interpol mais This Mirror Weighs A Ton est l’œuvre d’un groupe qui apprend à user pour le mieux de ses qualités résiduelles, à miser sur ses atouts plutôt qu’à faire semblant d’astiquer une formule magique qu’il a perdue depuis un bail. Ce nouveau disque est un pas de plus vers une nouvelle expression majeure. Il reste sans doute quelques années entre nous, eux et un futur chef-d’œuvre. Il y a cinq ou six chansons sur ce disque qui laissent passer la lumière et entrevoir la solution. Les cinq autres les regardent en… croisant les doigts. Suivre un groupe sur 25 ans est de toute façon un acte de foi. On l’a.
Tracklist :
01. This Mirror Weighs a Ton
02. See Out Loud
03. Iron City
04. Wounded Soldier
05. Wings On Fire
06. Ever the Actor
07. So Rides the Reindeer
08. Darling Thoughts
09. Wake Up
10. Enemy
11. Bird and The Serpent
12. Sudden

