[Interview] – Chloé Delaume, héroïne de l’apocalypse

Chloé Delaume

En compagnie d’Eric Simonet et Patrick Bouvet, l’écrivaine Chloé Delaume a signé, après de nombreuses performances et lectures ces deux dernières décennies, un premier album pop remarquable. Prolongement ténébreux de son roman Le Coeur Synthétique (pour lequel elle a reçu il y a quelques jours le prestigieux Prix Médicis), le disque intitulé les Fabuleuses Mésaventures d’une héroïne contemporaine est aussi joueur et plaisant que tordu, presque plus intrigant, complexe et ambigu que le roman dont il est tiré.  

Là où le roman fonctionnait plutôt comme une parodie accessible et amusante de la chick lit, sa relecture musicale agit comme un conte cruel, particulièrement sombre en suivant les pas brisés de son héroïne Adélaïde. Entre effets miroir et histoires morbides, Chloé Delaume y chante le destin désolé mais pas dénué d’éclaircies et de rêves d’une femme d'”âge mûr” rendue… tardivement… au célibat. La vie est-elle une histoire triste ? Quels rapports entretiennent le livre et le disque ? Chloé Delaume revient sur la création de ce disque idéal pour embrasser la fin du monde et de toutes les causes perdues.  

Comment vous est venue l’idée d’enregistrer cet album ? Est-ce liée à une rencontre avec les musiciens ou était-ce une volonté, de votre part, de prolonger l’univers de votre dernier roman par d’autres moyens ?

Je décline généralement mes livres en performances, en lectures musicales. Souvent avec Sophie Couronne, qui fait de l’électro-acoustique, parfois avec des musiciens qui viennent de l’IRCAM. Pour Le cœur synthétique, je voulais quelque chose de pop, avec des synthés 80’s. J’ai assisté à une performance de Patrick Bouvet et Eric « Elvis » Simonet à Nantes, autour de l’album de Patrick,  Passages.  Ça a été immédiatement une évidence.

Il y a quelques écrivains qui ont chanté, des poèmes souvent, par le passé. On pense à Houellebecq avec Burgalat, Yves Simon mais aussi à Burroughs qui a été accompagné musicalement dans ce qui était plutôt des lectures. Mais on n’a pas trouvé beaucoup d’exemples d’écrivaines ou de femmes écrivains qui faisaient ça. Est-ce que vous aviez des références dans le domaine, des exemples à suivre ?

Je n’avais pas de références en tête. Mais Lola Lafon, en 2006, a sorti un album de pop électro balkanique, Grandir à l’envers de rien.  Et en 2011 Une vie de voleuse, qui est plus pop folk. Lydie Salvayre a fait des livres disques, aussi, Contre et Dis pas ça, avec Serge Tessot-Gay.

Le disque est une sorte d’adaptation musicale, d’illustration mais aussi de prolongement au roman. Comment est-ce que vous reliez l’un à l’autre ? Est-ce qu’il en constitue une variante, une extension, une illustration ?

Le disque est une variation autour du livre. On y retrouve les états d’âme et les obsessions de l’héroïne. Les scènes de lose sentimentale y sont un peu différentes, je pense à Tinder surprise, Adélaïde n’utilise pas d’applications de rencontre dans le livre. La peur de vieillir est abordée dans le disque de façon encore plus frontale que dans le roman, je pense. Les références aux années 80 également. L’album peut s’écouter de manière parfaitement autonome, mais raconte à sa façon des fragments de vie du personnage.

Je parlais des écrivains qui chantent. Un certain nombre se contentaient plutôt de lire. Or, vous chantez réellement ici. Vous aviez déjà chanté par le passé, n’est-ce pas ? Est-ce que vous avez une sorte de technique ou est-ce que vous vous êtes contentée de ce que vous faites peut-être chez vous ou au karaoké ?

J’ai chanté avec des amis : Dorine_Muraille, The Penelopes, Jean-Luc Le Ténia, Wilfried*, le poète Sylvain Courtoux. Parfois toute seule, dans le cadre de performances. Jusqu’à présent, c’était une activité trop épisodique pour que j’y consacre vraiment du temps, j’ai juste répété un peu avant les prises. Eric a su me mettre en confiance et me conseiller, ça a été précieux.

Quelle sensation on a quand on chante ses propres mots ? Cela les rend plus vivants ? Quelle différence vous faites avec une simple lecture ? Ça respire différemment non ?

Je passe tous mes textes au gueuloir, je fais beaucoup de lectures ; comme j’ai des tas de vers blancs et de rimes internes dans mes livres. Je ne trouve pas ça si différent, en fait.

Il y a un rapport intéressant sur le disque entre votre manière de chanter/raconter qui est assez primesautière et dans la tradition pop française, assez enfantine, innocente, légère presque, et évidemment le contenu des chansons, les textes qui sont sombres et cruels. Est-ce que cela faisait partie du projet que de créer un jeu autour de ça ? De faire diverger la forme et le fond ?

En vérité, je ne me suis pas rendue compte tout de suite que les textes étaient aussi dark que ça. J’avais plutôt l’impression de faire de bonnes blagues, noires, certes, mais plutôt rigolotes. C’est au moment des premiers retours que j’en ai pris conscience. Sur Vieillir dit-elle, notamment, on m’a fait remarquer que le texte était très dur. Le refrain c’est « Chaque jour tu sais que ça empire/ Tu vas finir par en mourir » et le dernier couplet « Tu voudrais avoir le pouvoir / de tes seins et l’horloge figer/ Viens t’allonger dans la baignoire/ Tu es de la viande avariée ». Pour moi, c’était juste narquois et un chouïa abusator.

J’ai lu le roman et il y a dans votre personnage principal une forme de simplicité psychologique qui se prête bien à une transcription musicale : c’est un personnage qui m’a fait penser à une sorte d’altération un peu tordue de Bridget Jones, à la fois gentillette mais perdue. On est quelque part entre Bridget Jones, Pinocchio au féminin et la petite fille triste. Est-ce qu’il y avait une intention délibérée dans votre projet d’écriture de faire vivre une fille normale, voire de travailler sur des représentations de la femme ?

J’ai voulu détourner les codes de la chick lit, donc parodier Bridget Jones, clairement. Les personnages secondaires féminins incarnent eux aussi des archétypes. C’est une histoire de filles normales, pour souligner ce qui dysfonctionne au sein de cette norme.

Il y a une forme de violence sociale, émotionnelle, politique qui s’exerce contre ce personnage féminin et qui contrarie ses aspirations au bonheur. Le sujet c’est pour vous la condition féminine ou simplement celle-ci… quand on arrive à la quarantaine et qu’on a peut-être plus la jeunesse et le temps pour soi ?

Le sujet, c’est comment faire pour s’affranchir du regard des hommes, quand on a le malheur d’être hétérosexuelle.

On ne peut évidemment pas s’empêcher et encore plus quand c’est vous qui chantez avec la voix du personnage principal de faire le parallèle avec votre propre position. En quoi est-ce que ce personnage agit comme une part de vous-même ? Qu’est-ce qu’elle dit de votre vérité du moment ? De vos désirs, de vos aspirations, de vos déceptions ?  

Adélaïde c’était moi en cent mille fois pire, quand j’ai découvert le célibat il y a deux ans et demi. Elle m’a permis de décentrer la question du couple et de l’amour.

Le disque agit presque comme une comédie musicale finalement. Vous n’avez pas eu envie à un moment d’amener d’autres personnages, d’autres voix ? Est-ce quelque chose qui pourrait se concevoir ?

J’aimerais beaucoup écrire les paroles d’une comédie musicale, de concevoir un album en ce sens, avec une histoire de zombies, un conte gothique, ou quelque chose sur la fin du monde, avec des guests.

On vous a assez longtemps collé une étiquette d’écrivaine un peu « compliquée », parce que vous travailliez pas mal sur la matière, sur la forme, parce que vous aviez une langue châtiée et recherchée. Ce roman se situe un peu en contrepoint de tout ça : c’est ultra lisible, presque mainstream dans l’écriture et l’intention. Cela correspond à une envie particulière chez vous ? Est-ce un changement volontaire ou juste une réponse à un sujet qui se prêtait à ça ?

J’ai écrit Le cœur synthétique comme une application de mon manifeste Mes bien chères sœurs : la sororité est la clef, l’outil existentiel. J’avais une envie de partage, c’est un livre pour faire rire les copines à partir de ce réel peu reluisant qu’on connait toutes. Mes autres romans ne relèvent pas du même geste, ce sont généralement des laboratoires.

Comment est-ce que vous vous êtes sentie en chantant ? Est-ce qu’il y a une sensation particulière, en studio ? Quelle représentation avez-vous de la chanteuse pop en France ?

Je me suis énormément amusée en studio, chanter c’est une activité très agréable. Mais sur scène, dans le cadre de la performance qu’on présente, je lis et je ne fais que des morceaux en talk over. Je n’ai pas assez de technique et d’assurance pour chanter réellement sur scène. Pour moi, la chanteuse pop française, c’est Lio. On en est loin et c’est pas l’objectif non plus.

C’était quoi vos références de chanson, de chanteuse ? La variété française, la pop scandinave, Birkin, je ne sais pas. Vous écoutez quoi en vrai ?

Barbara, Juliette Armanet. Elie et Jacno, Lio, Mikado. J’écoute beaucoup de new wave, de synthé pop, de groupes qu’on qualifiait de Jeune gens mödernes. Surtout des français, Étienne Daho, Indochine. Sinon c’est The Cure, The Jesus and the Mary Chain, Echo and the bunnymen, Joy Division, ce genre de trucs.

La période est mal choisie évidemment mais vous avez des envies de scène autour du disque. Vous aimeriez tourner un peu avec le groupe ?

On a une lecture musicale d’une heure, avec des extraits du livre et de l’album, des images, la diffusion du clip de RTT à Trastevere au milieu. On l’a jouée au Festival Livre dans la boucle à Besançon et à Actoral à Marseille. On devait la présenter à la Maison de la Poésie pour Paris en toutes lettres et à Genève pour Les créatives. On a des dates en janvier et février, à Lille, Paris et Brest, mais il faut que les festivals soient maintenus, et vu que c’est l’Apocalypse c’est pas gagné.

Comment s’est défini le projet musical avec les musiciens ? Vous aviez des idées précises ou est-ce que c’est un peu la musique qu’ils ont pu proposer qui a influencé le rendu final ?

Je leur ai demandé de la synth pop et je les ai suppliés d’utiliser du DX7. Le DX7, ils n’étaient pas trop pour, mais on s’est arrangés.

Concrètement, comment est-ce que vous avez composé ? Vous aviez les textes ? Ils vous ont passé des bandes avec ce qu’ils avaient ? Vous avez travaillé ensemble ?

J’ai écrit les textes très vite, un par jour, après avoir fini le roman et amorcé le projet avec Eric et Patrick. Ensuite ils faisaient la musique. J’ai enregistré les voix sur Whatsapp, Eric les récupérait, ça a donné les premières maquettes. Ensuite on les a refaites en studio. Tout a été incroyablement fluide et rapide.

Pour le confinement n°2, vous allez écrire des chansons ou de la poésie ou autre chose ? Ou juste mater la télé et jouer à la Playstation ?

Je suis sur un scénario de comédie horrifique à base de zombies, ambiance série Z. Je vais avancer sur un recueil de sonnets, aussi. Le premier confinement m’a tellement déstabilisée que j’ai regardé tout Gossip Girl, cette fois je me suis organisée.

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