Orbital / Monsters Exist
[ACP Recordings Ltd]

7.2 Note de l'auteur
7.2

Orbital - Monsters ExistLe plus grand groupe électronique des années 90 avait pris du recul au début des années 2000 de peur de faire l’album de trop et d’être dépassé par l’époque. C’était un geste hautement courageux de la part d’Orbital, duo de frangins, Phil et Paul Hartnoll, dont les compositions restent aujourd’hui parmi les plus intéressantes, les plus ambitieuses et les plus hypnotiques à être sorties de l’âge d’or des raves. Orbital aura marché sur l’eau entre son album jaune en 1991 et The Middle of Nowhere en 1999, In Sides, en 1996, restant pour beaucoup l’un des meilleurs LPs de musique électronique (de gauche) de tous les temps.

Après une pause de six ou sept ans, les deux frères ont repointé le bout du nez, en concert d’abord, avant, en 2012, de sortir un album, Wonky, d’une tenue assez remarquable incluant quelques collaborations chantées (avec Zola Jesus notamment). Monsters Exist vient mettre fin à une nouvelle interruption de quelques années intervenue entre 2014 et 2017, avec un succès plus mitigé. Si Monsters Exist embarque des morceaux réellement épatants à l’image du titre éponyme qui ouvre l’album par près de six minutes monstrueuses et d’une puissance irrésistible, quelques fautes de goût ou tentatives divergentes comme la seconde moitié d’un Hoo Hoo Ha Ha incompréhensible de décontraction viennent nuire à la cohérence d’ensemble.

Qu’on s’entende bien : on parle ici d’un album d’Orbital, c’est-à-dire en soi d’un festival d’inspiration où la musique électronique n’est jamais enfermée dans l’un de ses genres ou sous-genres. Il est à mettre au crédit des frères Hartnoll une capacité à produire des titres transgenres sans trop se soucier du quand dira-t-on. Monsters Exist est un album politiquement engagé qui évoque l’apocalypse écologique et le Brexit en recourant à l’usage de samples anxiogènes. On mettra en avant l’intensité incroyable d’un morceau comme The Raid, l’un des meilleurs titres ici, dont le déterminisme et la trajectoire sont implacables et nous amènent au terme d’une progression terrifiante à une extinction programmée. A la suite, Orbital enchaîne avec le single P.H.U.K. dont on a déjà parlé lors de sa sortie, qui signifie « Please Help U.K » et fait directement référence au Brexit. La rythmique est à la fois joueuse, binaire, symbolisant la sortie fleur au fusil d’une Europe malaimée tandis que le second mouvement du morceau suggère la perte de repères et une sorte de traversée du désert où se mêlent désorientation et désenchantement. En 7 minutes et 25 secondes, les frères Hartnoll proposent un hymne radical (et instrumental) qui évoque les sentiments ambivalents d’une nation entière. Dans un registre plus classique, on retrouve sur Tiny Foldable Cities l’art du duo pour les progressions classiques et les titres de l’entre-deux.

Monster Exists est un album inquiet, plutôt sombre et qui dégage une forme de nostalgie pour une époque, pourtant elle-même assez dure, où l’on pouvait encore s’étourdir dans la danse et l’oubli de soi. Wonky était ancré dans la joie et la bonne humeur, traversé d’éclairs et de lumière. Monster Exists fait la part belle aux titres noirs et hantés comme Buriep Deep Within ou le magnifique The End Is Nigh (tout un programme évidemment où érotisme et fin du monde se confondent dans un mouvement stupéfiant). Dans ce registre, la musique d’Orbital est plus étouffante, plus répétitive et peut-être moins originale qu’elle ne l’a été. Elle n’en est pas pour autant affaiblie ou incapable d’éclats. Vision OnE est un titre house plutôt rentre-dedans et There Will Come A Time, un final original et non dénué de force et d’ambition. Démonstratifs, les frères Hartnoll mettent en musique le discours d’un professeur (Brian Cox) qui annonce la fin du monde. Le morceau se déploie sur 7 minutes, mélange pontifiant de mise en garde, d’explications pédagogiques et d’engagement rasoir. Il y a dans cet album d’Orbital une prise de distance avec la musique elle-même qui en neutralise en partie l’entrain, comme si le groupe ne croyait plus lui-même au réveil qu’il appelle de ses vœux. L’équilibre des forces produit un effet bizarre, moins tourné vers l’immersion ou l’oubli que par le passé, mais séduisant parce qu’il enseigne et bouleverse à sa façon.

Monsters Exist pâtit ainsi, en tant que disque, de la désillusion qui l’anime. Orbital est devenu avec le temps un groupe en souffrance, sans cesse menacé d’implosion ou de disparition. Il survit à l’image du monde, en se rappelant ce qu’il a été. Son combat, comme le nôtre, est valeureux, et secoué par des traits de génie, des inspirations désespérées et des coups d’éclat dérisoires. Il reste de la beauté dans ces sons qui dansent, de l’électricité crépitante entre les câbles effilochés. Les baskets sont trouées et délacées, les yeux mi-clos au bord de l’abîme. Quelques rêves anciens passent entre les lignes et s’infiltrent dans les lignes de défense/défonce adverses. Ce n’était pas mieux avant mais tout est pire maintenant.

Tracklist
01. Monsters Exist
02. Hoo Hoo Ha Ha
03. The Raid
04. P.H.U.K.
05. Tiny Foldable Cities
06. Buried Deep Within
07. Vision OnE
08. The End Is Nigh
09. There Will Come A Time
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