[Soup Music #6] – Jul, SCH, Kofs & cie / 13’Organisé
[Autoproduit]

6.2 Note de l'auteur
6.2

13 OrganiséAvec les années, Jul s’impose comme la plaque tournante du rap sudiste. Après s’être fait moquer pour son flow maladroit et balourd, le self-made man marseillais a grandi et présente aujourd’hui des productions avantageuses et des morceaux rentre-dedans tout à fait dignes d’intérêt. Premier album de cette Bande organisée qui rassemble la crème de la crème du rap marseillais, 13 organisé est non content d’être l’événement rap français de l’année un disque affriolant farci de rares bangers maousses et plutôt bien fichu.

Tout le monde a entendu le premier single du disque (en 13 morceaux bien sûr), Bande Organisée. Il est en tout point remarquable : énergique, suffisamment bien conçu pour pouvoir être chanté à 6 ou 7, mais surtout émaillé de punchlines qui tiennent (presque) en haleine tout au long des six minutes de la pièce. On a toujours un faible pour Kofs qui assure ici avec sa grosse voix bousillée de quoi réveiller Fernand Pouillon, « Nique ta mère sur la canebière/ Nique tes morts sur le vieux port », mais la rupture-hommage (à Jul) de SCH qui commence la chanson vaut son pesant de cacahuètes. « Wesh, alors ma race, tranquille ou quoi ? ». Tranquille, pas tant que ça, tant la mixtape fera la part belle aux titres destinés à affoler les foules. Ce n’est pas le cas du magnifique L’étoile sur le maillot, beau rap old-school qui fait de l’œil aux aînés de Iam. Les vétérans géants du rap marseillais n’auraient pas dépareillés aux côtés de l’Algérino, Alonzo, Stone Black et le Rat Luciano (ex de la Fonky Family et génial ancien du mouvement) qui assurent, chacun, une séquence émouvante et déprimée. Bande Organisée parle de Marseille avec justesse et lucidité, sans éluder la tristesse associée à la décadence urbaine et au règne de la délinquance. Les rappeurs conservent cette relation ambivalente avec les bad guys (qu’ils ne sont plus), attristés et fascinés à la fois d’être devenus les porte-voix du désastre ambiant.

13 Organisé est plombé par le nombre de participants que Jul case sur chaque production. Cela allonge exagérément les tracks et amène chaque morceau à dépasser allègrement les cinq minutes. On doit ainsi se fader sur plus de sept minutes la production mou du genou d’un Combien qui ne décolle jamais. La réunion la plus spectaculaire de MCs jamais organisée est tournée vers une forme de célébration du plaisir d’être ensemble et de l’époque. Partout c’est la même est joyeux et joueur, à défaut de convaincre. « Faut danser, rigoler, la vie est dure. Y’a de l’amour dans le ghetto. La police a fauté, elle a tiré sur un frérot. » C’est le genre de phrases qu’on croise ici. Les bons sentiments sont de sortie, tandis que les rappeurs alignent les clichés sur le faux héroïsme du deal et de la dérive sociale. L’imagerie interroge en elle-même et ne trouve pas ici un traitement foncièrement novateur. Ce n’est guère mieux quand on verse dans la gitanerie. Ma Gadji défie Kendji Girac sur son propre territoire. Ce n’est pas désagréable mais pas bouleversant non plus. Heureusement, le disque va décoller par la suite et marquer des points avec une série de tracks éblouissantes. Tout a changé est excellent. Lancé par le Rat Luciano, la piste est sublimée par deux beaux couplets de Soprano et du maître des lieux. Présent sur chaque chanson, Jul a belle allure, sobre et parfaitement équilibré dans son rap presque assagi et réflexif.  War Zone, en mode gangsta, est parfaitement bien posé et ouvre sur un Heat qui voit débarquer enfin une voix de femme avec la belle Argentine Keny Arkana. Malmenée par un Graya survolté et un Jul apesanteur, la demoiselle aurait mérité plus de place. La prochaine fois, il faudra plus de femmes, plus de diversité dans les voix, chose qui manque cruellement ici.

L’album est lancé et enquille les morceaux de bravoure. Thabiti enflamme Miami Vice et c’est ensuite de mieux en mieux avec un C’est Maintenant proche de la perfection. C’est grossier, c’est spirituel et plus intéressant que cela en a l’air. Le morceau plutôt downtempo repose sur une belle prod, délicate et minimaliste, qui tranche avec l’atmosphère du disque. 13 organisé revient aux valeurs sûres avec le dynamique 13 balles et le crépusculaire et essentiel La nuit. Cet avant dernier morceau livre l’ADN du rap marseillais, mélange de culture US bien assimilée, d’esprit gangsta mâtiné de décontraction kéké. Il y a dans le rap marseillais une forme d’élégance de la chemise ouverte et de la frime mal fagotée qui le rende sympathique et moins naturellement menaçant et violent que le rap francilien. Cela ne veut pas dire qu’on est moins couillu et idiot ici qu’ailleurs mais l’usage des faux rythmes crée un effet de distance entre le MC et ce qu’il raconte qui fait sourire et amène une théâtralité bienveillante à l’ensemble. Akhenaton, souverain et inspiré, vient parrainer brillamment la compilation avec un feat splendide sur Je Suis Marseille. Dernier titre des 13, ce morceau qui accueille aussi l’autre Iam Shurik’n est le pendant intello du titre d’ouverture. C’est un titre fort et sans concession, lucide sur la situation sociale et plein de sagesse, mais aussi l’un des seuls titres qui semble avoir une visée esthétique et poétique. Le rap n’a pas bougé depuis 1988 et les débuts des papes de la cité phocéenne. C’est sûrement ce qui est dramatique : cette sensation de surplace, voire de descente aux enfers. Il est plus direct, moins référencé, moins varié sûrement. Sans doute moins intellectuel et plus près du sol.

Alors que les premières voix du genre espéraient faire changer les choses et créer un électrochoc, celles qui résonnent ici ont abandonné tout espoir de transformation et se contentent de rendre compte d’un monde dans lequel elles nagent comme des poissons dans l’eau fait de misère et de mirages. Il y a une dureté derrière la joie apparente et les couplets bravaches qui rend la fête plus triste qu’elle ne paraît. 13 Organisé est une compilation importante, une compilation emblématique et aussi désespérée que désespérante. Marseille ne va pas bien et son rap ne la sauvera pas.

Tracklist
01. Bande organisée (SCH, Kofs, Jul, Naps, Soso Maness, Elams, Solda & Houari)
02. L’étoile sur le maillot (L’Algérino, Alonzo, Stone Black, Le Rat Luciano, SCH, JUl, As & VEazy)
03. Combien (Many, Jul, Solda, Moubarak, Soprano, Elams, Soso Maness, Veazy & Jhonson)
04. Partout c’est la même (Saf, Jul As, Elams, Fahar, Friz, Vincenzo & Drime)
05. Ma Gadji (Kofs, Oussagaza, Don Choa, Saf, Soso Maness, 2Bang, Youzi & Jul)
06. Tout a changé (Le Rat Luciano, Soprano, Jul, l’Algérino, Sysa, Solda, Menzo & Stone Black)
07. War Zone (Thabiti, Naps, Alonzo, Houari, Jul, As, Zbig & Am La Scampia)
08. Heat (Keny Arkana, GRaya, 100 Blaze, Sauzer, Jul, Elams, Sat l’Artificier & Banguiz)
09. Miami Vice (Thabiti, Sysa, Drime ; Jul, Kamikaz, Zbig & Moubarak)
10. C’est maintenant (Sat l’Artificier, Alonzo, Kofs, Naps, SCH, Jul, Kamikaz & l’Algerino)
11. 13 balles (Kofs, Moh, 100 Blaze, Jul, Naps, Dadinho, A-deal & Zak & Diego)
12. La nuit (Tonyno, Soso Maness, Kara, Jul, Djazz, Bylk, Fahar, Kamikaz & Djiha)
13. Je suis Marseille (Akhenaton, Jul, l’Algerino, Alonzo, Shurik’n, Fahar, SCH & le Rat Luciano)
Ecouter 13 Organisé

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