Sidney / H.I.P H.O.P
[Funkoblige]

7.9 Note de l'auteur
7.9

Sidney - H.I.P H.O.P1984, an 0 du hip hop : une soucoupe télévisuelle atterrit sur la station TF1. Pour la première fois de l’humanité, un présentateur de couleur apparait sur les écrans cathodiques français : cet homme, c’est Sidney.

Patrick Duteil, de son vrai nom, fut vite débusqué par la célèbre et redoutée Marie-France Brière, productrice à succès. Celle-ci se devait de combler la tranche de 14h avec une courte émission le dimanche, à la fois innovante et populaire. Pourquoi ne pas investir cette nouvelle subculture naissante provenant des Amériques, ce mouvement hip hop? Musicien poly-instrumentiste, danseur dégourdi, DJ et animateur radio hors-pair, Sidney n’était absolument pas sorti de la cuisse de la télévision. Et pourtant, l’élu ne pouvait qu’être lui.

1984, l’Odyssée du Hip Hop

Dans les années 1980, les États-Unis continuent leur entreprise de l’après-guerre en Europe : assoir leur empire en déversant musique et images. Leur soft power est à un point d’acmé tel que le monde était amoureux de ce rêve américain. Même sans intermède, il venait à lui. Ce fut le cas notamment avec la culture afro-américaine, qui rencontra un engouement dans la France des villes (via le jazz) puis des banlieues (via le rap), celles-ci se reconnaissant des atomes crochus avec la communauté afro-américaine, alors même que son exposition était confidentielle. H.I.P H.O.P fut pourtant la première émission dans le monde dédiée au hip hop, passant les doigts dans le nez devant MTV.

L’émission  marqua toute une génération, en particulier les gamins des périphéries parisiennes et marseillaises. La France a toujours eu bon dos pour subir de multiples critiques manichéennes sur son passé, proche ou lointain. Mais cette fois, on ne peut lui reprocher un quelconque retard. Elle fut la première à accorder une place et un micro à la culture hip hop sur ses ondes.

Nos chères têtes brunes ou crépues ne tardèrent pas à attendre religieusement, juchées sur le canapé,  l’apparition du générique. Juste après Starsky et Hutch, cette pastille ne durait alors que 10 minutes! Et pourtant, elle était la grand-messe dominicale, un véritable bouillon télévisuel fourre-tout : danse, lifestyle, concours et évidemment… de la musique et des invités à gogo ! La liberté y était totale ; les décors et enchaînements de séquences, surréalistes. Outre les morceaux hip hop d’électro-rap – car oui, le rap est d’abord une affaire électronique, avant que les deux genres se séparent dix ans plus tard pour se regarder en chien de faïence – , on pouvait y voir les prestations de stars comme Madonna (avec ses Holiday et Into the Groove très ghettoblasta’ du Bronx) ou de notre Ray Charles français, Gilbert Montagné! Pas mal pour une petite émission fauchée. Mais là où H.I.P H.O.P devenait intéressante, c’est quand elle faisait converger l’antenne de la Tour Eiffel avec celle de l’Empire State Building.

Car oui, internet était loin d’exister. Et le hip hop était encore une niche, une culture underground dont le nid se logeait au fin fond du Bronx! Difficile de se figurer la difficulté d’obtenir, en 1983,  le vinyle Bassline de Mantronix ou d’apprendre la dernier gesticulation cool de Crazy Legs quand on habite aux Lilas et que l’on a 8 ans. Alors on demande à l’oncle parti au bled ou dans les îles s’il peut récupérer ce fameux modèle d’Adidas, pour ressentir ce plaisir de parader devant sa clique. Et on  essaie d’être au fait des dernières nouvelles avec les copains, en espérant que le téléphone arabe soit fidèle à nos espérances.

H.I.P H.O.P, c’est plus fort que toi !

H.I.P H.O.P se voulait un remède à cela. Un diffuseur massif de cette culture encore négligée à cette époque par les majors (et ceci longtemps après la disparition de l’émission, qui ne dura qu’un an), mais qui avait déjà tout d’une grande : “Le hip hop n’est pas une mode, c’est un phénomène!” scandait Sidney. L’émission se voulait comme un chaînon manquant d’une culture secrètement populaire, tout autant chez les jeunes américains que les européens du bloc ouest, le bouche-à-oreille se faisant.

Avec l’émission, surgissent alors sur nos postes des vedettes de ce milieu fermé comme le jazzman Herbie Hancock ou Afrika Bambaataa, seigneur zoulou des The Soulsonic Force. Ce dernier, estomaqué de constater, une année auparavant, qu’à Paris, Sidney diffuse des morceaux du mouvement sur l’antenne de Nova, sacrera Sidney prince zoulou. Ce mouvement dans le hip hop, en tout cas chez Bambaataa, ne devait en rien se confondre avec les émanations politiques zoulous d’Afrique ou des USA, mais devait s’interpréter comme un esprit de la rue, ouvert à tous, avec pour unique devoir de substituer la violence à une fraternité des rues.

Voilà les trois piliers du mouvement : un micro plutôt qu’un couteau (le rap) ; un aérosol à la place du pistolet (le graf’) ; la danse et non les luttes (le breakdance). Une musique pour les faire danser tous! Nous connaissons depuis les malheureux fléaux qui n’ont pas épargné les cités. Les débuts des années 1980 n’ont plus rien à voir avec ce que sont ou furent les quartiers en 2004, voire même en 1995, à peine une décennie plus tard. Pourtant, tout n’était pas rose en 84, le chômage et la violence en banlieue commençant à grignoter le vivre-ensemble. Le ver était dans le fruit. La culture du breakdance et des autocollants était donc salutaire : elle avait ce mérite de canaliser les esprits et de freiner au mieux la violence pour la transformer en allégresse.

Entre la coolitude infinie de Sidney (son phrasé, sa gestuelle) – qui, avec Nelson Monfort, peut prétendre à la meilleure maîtrise de l’anglais dans l’audiovisuel – , les pistes musicales dont les jeunes étaient éberlués de les entendre sur le téléviseur de papa-maman (à tel point que certains enregistraient chaque émission) et le trio fétiche de b-boys balayant le parquet, les Parisian City Breakers, c’est peu dire que l’émission fit l’effet d’un choc sociétal. Et plongea bien des têtes en devenir dans le bain de cette mode. Elle façonna deux générations de rappeurs, danseurs et autres artistes urbains. Sans Sidney, il est probable que la carrière de rappeurs ou artistes, à l’époque ado, comme Oxmo Puccino, Doc Gynéco et Cut Killer, mais aussi la vague qui suivit, avec des gars comme Soprano, aient été autres. La scène urbaine se serait présentée autrement. La musique du générique, indécollable des têtes, y est sans doute pour quelque chose dans ce culte. Difficilement trouvable depuis près de 20 ans, Sidney vient de represser une nouvelle édition vinyle, sous son label flambant neuf Funkoblige. Chausse tes Air Force 1 et enfile ton jogging Adidas fluo rouge de l’époque : n’ai pas peur, “je sais que tu peux!”.

Black White N’Co. – Let’s Break (Smurf) 

Saveur bitume

Le PAF a toujours eu le chic d’avoir d’extraordinaires sigles sonores (ThalassaChamps-Élysées, le Téléachat) et compositeurs derrière eux. H.I.P H.O.P est de ceux là. Pourtant, contrairement à Let’s Break (Smurf) du groupe de Sidney, Black White & Co, ou à son Nation Rap avec David Guetta dix ans plus tard, on entend absolument pas Sidney rapper. C’est oublier que Patrick Duteil a composé lui-même ces pistes!  Étendue sur sa version longue, le générique retranscrit l’effervescence contagieuse de l’émission. Ceux qui ne connaissent pas les débuts du rap seront étonnés que celui-ci soit… extrêmement dansant à ses débuts. “Comme aujourd’hui, me direz-vous…!” : OK, mais en est-ce vraiment? Faisons un bref exposé dans le temps. La culture hip-hop – si on se limite exclusivement à sa sphère musicale – est le fruit d’une hybridation entre les culture afro-caribéennes (ses émigrés, ses rythmes, sa danse) et du savoir-faire européen (instruments, technologie, musique pré-existante). Tout comme le ragtime, le jazz ou le rock. Hors du spectre musical, le voguing dans les quartiers gay en est l’exemple parfait. Un Mime Marceau pouvait inspirer à Crazy Legs un mouvement de danse, mouvement repris ensuite par Mickael Jackson se transformant en moonwalk! Ces deux communautés humaines n’ont cessé de s’alimenter l’une et l’autre, apportant novations au genre. Le rap se situe à la suite du disco et du funk, et à la jonction de l’électro, déjà présent dans ces deux genres. Dès lors, inutile de s’étonner de ce son électro un peu à la Kraftwerk et de ces pistes longues faites pour laisser le temps aux slameurs de déposer leur voix… et au disc-jokey de changer de vinyle. Malgré le gangsta rap de Public Enemy de la décennie suivante qui tend à nous le faire oublier, son essence est festive et dansante avant tout.

Le générique tapissa les cours d’écoles tout aussi bien que les banlieues ensoleillées de cette année-là. Ce n’était pas gagné, avec un titre d’émission pareil. Et pourtant, les voix qui nous tarabustent avec ce titre nous l’encrent dans la tête. La musique est prenante, avec ses sonorités délicieusement désuètes (bruits de scratchs, voix déformées à la Chipmunks) qui rappèleront celles entendues dans Lucky Star de Madonna ou ceux de titres enjoués comme Hey DJ de The World’s Famous Supreme Team, mais aussi les sonorités robotiques de Hashim ou Whodini et celles plus funky d’un Tyrone Brunson. Il y a quelque chose d’absolument gai dans cette musique vintage sentant les remugles de nos cahiers.

Même si H.I.P H.O.P délaissait les jeunes adultes au profit des adolescents – c’est d’ailleurs pour cela que Sidney fut vite épinglé par les plus grands – son esprit avant-gardiste et bon enfant permettait de montrer un visage mosaïque puissamment positif des cités, chose difficile aujourd’hui. Sidney était un passeur vers quelque chose d’assurément grand. Dans le générique, on y entend des voix plurielles, ébauchant la situation des jeunes femmes en cité et des grands frères breakdancer ébauchant un chemin à suivre pour la jeunesse. C’est un peu l’équivalent du Hey You des Rock Steady Crew, un hymne kids du hip-hop, empli de cool et non de rabais. Nous ne pourrons pas en dire autant de Passion, petite face B qui pâlit de la comparaison avec le premier morceau. D’ailleurs, on ne comprend pas pourquoi la bande-son n’incorpore pas l’excellent Let’s Break (Smurf). Le vinyle vaut seulement pour son générique, mais quelle piste! Dans nos rêves les plus fous, on aurait adoré en plus une compilation des titres les plus emblématiques de l’émission diffusée – avec Moments in Love d’Art of Noise ou The Message de Grandmaster Flash & The Furious Five -, comme l’édition CD de 2001. Mais, pour une raison de droits, il est facile de comprendre cela impossible.

Il y a encore quelques mois introuvable, la (courte) bande-son de l’émission reste malgré tout une gemme de la musique télévisuelle. Elle reste fidèle à l’esprit de débrouille de cette émission, terrain d’expérimentation et émetteur d’ondes positives. On a du mal à comprendre pourquoi nous ne voyons plus, à la télévision ou ailleurs, notre parrain du hip hop français, tellement le gars, en sus de son talent, est un amour de mec. On espère alors voir son label Funkoblige s’enrichir en sons encrant cet électro-funk d’hier dans un rap contemporain, traits d’union assurant la pérennité de l’héritage H.I.P H.O.P par où tout commença.

Tracklist
01. H.I.P H.O.P
02. Passion
03. Passion (Instru) [w/ DJ Phantom] 04. Bonus Scratch [w/ DJ Phantom]
Liens
close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Dorian Fernandes
Duck Sauce / Get To Steppin | I Don’t Mind | Ask Me |
[Fool’s Gold]
Les Duck Sauce nous avaient manqué : 6 ans d’absence, bordel de...
Lire la suite
Join the Conversation

5 Comments

    1. says: Dorian Fernandes

      Merci à vous Li-An ! Si jamais l’envie de prolonger le sujet vous venait, Arte Creative a fait un excellent documentaire sur l’émission, qui fit son petit effet sociétal sur une frange de la jeunesse à l’époque.

      C’est vrai que les débuts du rap étaient assez fascinant musicalement, avec des sonorités très électro-funk, rock et new wave. On a tendance à l’oublier avec la venue du gangsta rap type Public Enemy, moins musical, plus militant et politique. Nous allons tenter de faire une playlist hip hop 80’s prochainement.

      1. says: Li-An

        Dommage que l’on ne puisse pas s’abonner aux commentaires ici (il y a une bonne extension WP pour ça). J’ai quand même un peu écouté le rap US des années 90 (bon, en dose homéopathiques) et je découvrirai celui des années 80 avec curiosité.

  1. says: Phil Defer

    Merci pour ce bel hommage.
    A l’homme (tous ceux qui ont fréquenté les cours de récré de cette époque savent bien que Sidney a fini en prison), à l’équipe, à l’idée (qui n’a pas jauni) totalement ovniesque.

Laisser un commentaire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *