Jul, Tal, Nicky Jam : pourquoi la Coupe du Monde est une horreur pour les oreilles…

France - Uruguay Coupe du Monde 2018On a longtemps hésité à faire un énième sujet sur World In Motion, l’hymne anglais composé il y a une éternité par New Order et dont l’ombre continue de planer sur tous les morceaux qui prétendent évoquer le football ou ses valeurs en période de Coupe du Monde. Mais la lecture de tout ce qui s’est écrit sur le sujet depuis 28 ans nous en a passé l’envie. A quoi bon reparler de ce qui a été raconté parfaitement ailleurs alors qu’on peut tout aussi bien se concentrer sur les musiques actuelles, aller de l’avant et entrer dans la modernité ? Et puis, il faut bien avouer qu’on a jamais su se décider pour savoir si ce World In Motion était une atroce merde ou un coup de génie.

Et voilà : qui dit Coupe du Monde, dit chansons sur la Coupe du Monde. Il y a le truc officiel, produit par Vladimir Poutine et la FIFA, et dont on peut saisir quelques secondes avant les retransmissions et en illustration sonore de nombreux magazines, et puis les chansons nationales (ou internationales) composées par des artistes du cru qui surfent, là aussi officiellement ou pas, sur le mouvement du ballon rond. Il y a les chansons des premiers couteaux et puis les chansons des sangsues qui tentent de se faire remarquer par tous les moyens. Et puis quoi ? Par définition, les chansons de foot sont des scies, d’infâmes trucs idiots. Il faut dire qu’il n’y a pas 36 manières de s’en tirer. Soit on parle jeu, football, joueurs et on s’expose à ce que le titre soit réservé aux connaisseurs et très rapidement daté; soit on s’attarde sur les valeurs du jeu à l’ère du marketing et on risque (doublement) le ridicule en évoquant la joie, la vie, le rythme ou l’énergie. Dans les deux cas, la chanson foot perd la face, d’autant plus qu’il semble admis, puisque la chose doit être populaire, qu’elle doit s’énoncer dans « les codes du moment », c’est-à-dire dans une sorte d’idiome RnB/trapcore à la Jul/MHD sur le plan musical et avec force vocoder ou retraitement des voix pour tenter de dissimuler son inanité.

La preuve en images avec les 3 titres phares du moment  :

JulFais moi la passe

Non content d’avoir signé la pochette la plus laide de toute l’histoire des pochettes, Jul se met à la chanson foot. Normal, il est marseillais. Si la forme est terrible et quasi insupportable, on doit concéder au jeune chanteur un point : son texte est plus cool que nul et tout à fait satisfaisant du point de vue de l’amateur de foot. La preuve, si vous n’avez pas eu le temps d’y prêter attention :

« Technique comme Maradona / acle à la gorge comme Cantona
Technique comme Maradona / Tacle à la gorge comme Cantona
Fais-moi la passe, passe, passe

Fais-moi la passe j’mets le but
Fais-moi la passe j’mets le but, ouais, ouais
Fais-moi la passe j’mets le but

Fais-moi la passe-passe, contrôle flip-flap
Feinte de frappe ton goal j’le kidnappe
Une-deux, j’fais une Okocha, j’en élimine deux
J’me chauffe, j’fais un petit pont sur l’arbitre
Trop faim, j’représente l’OM comme Thauvin

J’fais partir l’attaquant d’une aile de pigeon
Appel, contre-appel/ Vif comme Griezmann, gaucher comme Bale

Sur le terrain, je m’amuse
J’garde la ballon sur la nuque…  »

Le name-dropping est plutôt réussi confrontant la jeune génération (Thauvin, Griezmann, Pogba) à des figures culte du jeu, tendance canaille comme Maradona et Cantona. Le clip qui accompagne la chanson est bien fichu, mélange d’hommage au jeu vidéo (bon point pour la mise en scène et la réalisation) et au foot véritable. Jul réussit son coup et ne se rate que sur les fondamentaux, c’est-à-dire le genre dans lequel il évolue. Si tant est qu’on trouve cela écoutable (ce qui n’est pas notre cas), Fais-moi la passe n’est pas si désastreux.

Nicky Jam feat Will Smith et Era IztrefiLive It Up

On aime plutôt bien le rappeur Will Smith, qui joue les utilités (on l’espère bien payées) ici, mais Live It Up en tant qu’hymne officiel ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Le morceau repose sur une mélodie pousse-au-cul qui mêle rythmes ethniques mondialisés, faux lyrisme et volontarisme néo-libéral tendance « réalise toi » à la Nike/Coca dream your dream & consomme caractéristique de ce qu’est devenue aux yeux des dirigeants de la FIFA non seulement le premier sport planétaire mais, à leurs yeux, leur public-cible, à savoir un troupeau de vaches à lait qu’on peut manipuler et faire sauter en tribune comme un parc de robots consommateurs. La vision du foot portée par la FIFA (en musique, en images, à travers sa com) est exagérément hédoniste (alors qu’on s’emmerde parfois à longueur de matchs) et assise sur cette idée d’une communion collective alors que le sport en tant que tel n’est jamais qu’une sublimation (de très haut niveau) du rapport entre les dominants et les dominés, les doués et les tâcherons. Live It Up est à la hauteur de l’ambition avec un texte assez remarquable qu’il faut mettre en avant :

Oh oh, oh oh oh oh
Oh oh, oh oh oh oh
Oh oh, oh oh oh oh
Oh oh, oh oh oh oh
One life, live it up, ’cause we got one life
One life, live it up, ’cause we got one life
One life, live it up, ’cause you don’t get it twice
One life, live it up, ’cause you don’t get it twice
Strength in numbers, is a force we can mix
We raise our flags and put our pride on our back
We feelin’ like a champion when we shine our light
We got the power, make the nation correct
One life, live it up, ’cause you got one life
One one one life, live it up, ’cause you got one life
One one one life, live it up, ’cause you don’t get it twice
One one one life, live it up, ’cause you don’t get it twice
L’idée forte est évidemment que le football est un canal de réalisation énergétique majeur (opium, etc) et que l’événement est unique. On trouve là les ressorts traditionnels de mobilisation marketing: expérience unique, fusion des enjeux. L’appel au drapeau ajoute une touche nationaliste bienvenue, signe que la dimension cocardière est aussi un bon levier pour susciter une consommation aveugle. Le titre est construit autour d’une soupe générique comme on peut en trouver en étagères dans les bibliothèques de tubes bas de gamme. Par moment, on croit entendre des réminiscences mélodiques d’anciennes scies de l’été, mais sans qu’on les identifie franchement. S’il y a une chose à sauver ici, c’est le clip qui prend le soin de n’exclure personne et d’imposer (c’est tout à son honneur) une vision transclasse du jeu. Entre les terrains en terre battue, le concours de tuning et les clichés véhiculés par l’image, on peut considérer que l’idéologie du jeu n’est pas trahie. C’est déjà ça. Ceux qui n’ont plus aucune illusion ne doivent jamais oublier que quoi on en dise, le jeu est toujours sauf et se tirera toujours des outrages qu’on lui fait subir.

TalMondial

Miracle, Tal revient avec un nouvel album et elle a recyclé une vieille mélodie pour dédier une chanson à son… sport préféré. En fait, non, si la mélodie Mondial était bien une chute de studio de son précédent opus, la jeune chanteuse concède qu’elle n’y connaît pas grand chose au foot mais a assisté il y a quelques années à un match du PSG (elle ne se souvient plus contre qui). Elle s’est associée au non moins renommé Soprano (les textes) pour accoucher de ce morceau qui relève de la catégorie « valeurs et fusion foot ».
Dans le genre, Mondial est un modèle, chanté en français et anglais, renvoyant implicitement aux valeurs du pays et à cet épisode majeur de notre histoire qu’est le black-blanc-beur de 1998. La victoire en Coupe du Monde est à n’en pas douter un jalon historique déterminant pour le pays et Tal propose, à travers son clip, une fusion parfaite (sur sa seule personne) de la diversité du pays. En effet, elle qui évolue plus généralement dans un registre « jeune transcourant » (elle est née en Israël et a des origines marocaines) affiche une image encore plus large de « girl next door » qui trahit l’ambition d’une fusion complète des origines, des milieux et de la géographie du territoire. En cela, ce Mondial est un exemple parfait de marketing fusion, le clip ayant été tourné comme l’indique le communiqué de presse « aux quatre coins du pays ».
Il s’agit bien de fusionner le mondial et le local, de réunir les hommes dans une sorte de fraternité reconstruite par la propagande, la publicité et l’économie de marché, soit une version à peine simplifiée de l’idéologie macronienne abolissant les races, les religions et les différences de richesse. Le message subliminal décodé est moins rigolard mais tout le monde s’en fout. Il faut juste installer le mirage pour que les positions soient maintenues et que ceux qui prospèrent ne soient pas emmerdés par le monde. Le nationalisme est dépassé par son propre accomplissement. L’individu est « réalisé » par la communion qu’il atteint avec ses semblables à travers le double fun procuré par le football et la musique décérébrée. C’est la fonction du sample utilisé ici pour construire et doper le morceau qui revientà Ecuador de Sash!,; morceau d’eurodance allemand de 1997, classé à l’époque au Top 20 dans plus d’une dizaine de pays.
Mondial a beau être, à l’inverse du morceau de Jul qui respire l’artisanat local, un morceau fabriqué à l’usine, le titre s’écoute avec un peu de courage et n’a pas le caractère immédiatement disgracieux du premier. Warner Music sait au moins y faire dans le genre, tout étant quasi parfait de bout en bout entre les images et la patine mélodique.
On ne résiste évidemment pas à l’envie de décliner les paroles

« On est venu danser, oublier que tout va mal.
You gonna feel the magic, the love is getting loud
On est venu chanter l’amour international
Everyone is going crazy, ce soir c’est le mondial

Sens tu que tu y es et sens tu qu’on y est ?
Sens tu la folie du monde à nos pieds ?
Dansons l’humanité, dansons sans y penser
Dansons l’égalité, la fête peut commencer

Vois tu les visages se colorier ?
Vois tu les rues du monde s’illuminer ?
Chantons l’humanité, chantons sans y penser
Chantons l’égalité, la fête a commencé

On est venu danser, oublier que tout va mal.
You gonna feel the magic, the love is getting loud
On est venu chanter l’amour international
Everyone is going crazy, ce soir c’est le mondial

Le mondial aller allez
Le mondial aller allez

Suis nous si tu veux que nos coeurs s’additionnent

Loin de nous les discours qui divisent les hommes
Vivons l’humanité, vivons sans y penser
Vivons l’égalité, vivons la liberté »

Tout cela pour dire que la chanson foot est par définition une chanson maudite, condamnée à la nullité. On pourrait citer quelques contre-exemples qui confirment la règle (un hymne irlandais composé par Shane Mac Gowan il y a 20 ans, World In Motion peut-être,….) mais on se contentera, parce qu’il n’est plus parmi nous, de conclure sur ce titre de Mark E. Smith composé pour la sauterie 2010. Ce n’était pas un chef d’oeuvre mais comme les Anglais ont sniffé hier les Colombiens et tant qu’il reste du speed dans le sachet, The Fall rules et l’espoir demeure.

Crédit photo : Pixabay.

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