[Chanson culte #27] – Non, Non, Non, Non (Je ne suis plus saoul) : Miossec est déjà un survivant en 94

Miossec - Non, Non, Non, Non (Je ne suis plus saoul)À l’heure où Miossec dévoile Nous Sommes, single de son nouvel album Les Rescapés (le 28 septembre chez Columbia Records / Sony), retour sur notre première rencontre musicale avec Christophe.

Nous entendîmes parler de Miossec, pour la première fois, dans Les Inrockuptibles (alors journal mensuel et défricheur). JD Beauvallet, en octobre 94 (couve R.E.M.), y chroniquait une compilation française uniquement disponible en K7 (il fallait même écrire à Ora Pro Nobis, à Brest, pour se procurer cet objet baptisé Des Gens simples). De nombreux artistes autoproduits y figuraient (Lemon Curds, Nothing To Be Done, Lollypops – des noms très C86). Et puis un certain Christophe Miossec. JD écrivait : « Il existe en Bretagne un garçon du nom de Christophe Miossec, totalement bouleversant sur Crachons veux-tu bien ou Regarde un peu la France, chansons parfaitement présentables au public de Cabrel (épuisé) mais pourtant confinées à l’insupportable anonymat des cassettes confidentielles. Un garçon scandaleusement seul, pendant que la variété française nous fait honte à longueur de quotas ».

Cela donnait furieusement envie. D’autant plus que, certes : en 94, la chanson française ne volait pas bien haut. Elle se limitait à quelques parrains générationnels (Murat, Daho, Darc, Chamfort), à deux ou trois nouveaux noms (Vanot, Dominique A, Katerine), ou bien à des groupes « fragiles » (car mal exposés par les radios – commandeur Lenoir faisant office d’exception) qui s’exprimaient dans la langue de Molière mais composaient façon Thurston Moore, XTC ou Smiths (Diabologum – avant la consécration #3  –, Married Monk, Autour de Lucie, Les Innocents, ou les plus implantés L’Affaire Louis Trio). Époque lointaine où la seule nouveauté française pouvant concurrencer l’Angleterre et l’Amérique venait des labels Lithium et Village Vert.

Nous attendions donc Miossec. Entretemps, l’artiste avait signé chez PIAS pour un album génialement baptisé Boire. L’amère à boire, pouvions-nous déjà ironiser ?

J’étais toujours au lycée lorsque Boire débarqua enfin dans le magasin CD / vinyles de ma petite ville du Sud. Ce fut un frère d’armes, brestois d’origine, qui acheta l’album le jour de sa sortie et dès le lendemain, entre deux cours de littérature, me fit écouter… la chose.

Dans le genre chanson française, Miossec, avec ce premier disque, nous vengeait de l’épouvantable mainmise des Cabrel, Goldman, Renaud, et autres boursicoteurs incapables de converser avec notre génération. Dominique A et La Fossette avaient déblayé le terrain, Miossec fracassait la France à coups de pelleteuse. Nous avions besoin de cet album : un recueil de chansons parlant de baises insatisfaites, de mea culpa romantiques, de beuveries pour oublier le bordel du cœur, d’évolutions en D3, d’amoureuses bouffées par d’autres corps, de soirées sans alcool un soir à Recouvrance…

Particularité de Christophe : il ne s’intéressait que très moyennement à l’indie-pop qui nous touchait alors (se remettre dans le contexte 94 / 95). Pire encore : il citait Johnny Hallyday comme référence ! (Nous en rigolons aujourd’hui, car nous avions évidemment tords, mais Johnny, dans la France Inrockuptibles de cette époque heureusement lointaine, n’était pas vraiment l’idole des fans de Blur et de Suede.)

Sur Boire, nous trouvions ainsi une reprise de La Fille à qui je pense (Johnny) mais aussi une variation lexicale autour d’une chanson moins connue d’Hallyday : Non, Non, Non, Non (Je ne veux plus te blesser), qui chez Miossec se transformait en Non, Non, Non, Non (Je ne suis plus saoul).

Avant que Boire ne sorte, ce premier single (vu et entendu sur MCM), en sus de confirmer les arguments de Beauvallet, donnait la sensation d’une musique un peu ethnique. En compagnie des importants Guillaume Jouan et Bruno Leroux, Miossec proposait une chanson de marins totalement éloignée des clichés Pogues ou Noir Désir. En fait, aucune référence maritime sur ce titre, mais une sonorité folk à la fois troubadour et pop qui, puissance de la voix et des mots, situait Non, Non, Non, Non, implicitement, vers l’appel de la mer, la perdition Haddock, l’île noire où ravaler ses envies. Miossec envisageait ici une BD de Tintin scénarisée par Morrissey : le grand large, l’aventure, mais la frustration animale (transpirations, bite qui refuse de faire grève) ramenant l’escapade vers des domaines assez privés, voire pince-sans-rires (« je baise comme Tintin », avouait Christophe, hilarant, aux Inrocks, en 95 pour un numéro spécial Hergé).

Non, Non, Non, Non, c’est le Cargo d’Axel Bauer sans les « 35 jours sans voir la terre ».

Non, Non, Non, Non est une chanson écrite par un trentenaire qui ne sait rien de son avenir : tout miser sur une association avec Jouan et Leroux (dans la maison de papa et maman) et on verra bien ? Larguer la société et ses boulots merdiques pour naviguer libre ? Reprendre la musique et tenter une dernière chance ?

Le nouveau (et superbe) single de Miossec, Nous Sommes, explicite toutes les attentes que le Brestois plaçait en Non, Non, Non, Non, mais qu’il ne pouvait formuler ainsi en 95 : survivre, rester libre, ne rien devoir à personne. Christophe y ajoute une lucidité supplémentaire : il aurait pu ne jamais vivre de son art s’il avait débuté sous l’ère Macron. Miossec, comme Dominique A, Katerine et Michel Cloup, est un survivant. Il s’agit malheureusement des derniers…

Crédit photo : capture d’écran du clip.

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