Stephen Malkmus / Groove Denied
[Matador / Domino]

4.9 Note de l'auteur
4.9

Stephen Malkmus - Groove DeniedPeut-être est-ce que les vies modernes se résument à un combat entre l’envie et l’ennui. Si tel était le cas, l’œuvre de Stephen Malkmus en serait une bonne illustration. Le jeune homme qui s’ennuyait a eu envie de dynamiter tout cela en écrivant les meilleures chansons de son époque, avant de s’emmerder sévère et de produire une œuvre globalement paresseuse où seul surnageait un amour immodéré pour la guitare et un soupçon de génie déplacé. Pas étonnant à l’écoute de ce Groove Denied que son label ait conseillé à l’ancien leader de Pavement de se refaire une légitimité classique avec Sparkle Hard d’abord. D’un point de vue commercial et artistique, mieux valait rappeler qui on a été avant d’essayer de s’en éloigner. L’album qu’on présente en effet comme le « premier électro de Stephen Malkmus » a été écrit, il y a quelques années maintenant, alors que le chanteur résidait à Berlin. Malkmus avait alors entrepris de découvrir la culture club, très présente là-bas, et de s’amuser à la maison avec de nouveaux joujoux électroniques. C’est cette envie et cette curiosité devant un univers méconnu qui rendent Groove Denied engageant et stimulant, sans toutefois en faire un chef d’oeuvre.

Le résultat est déconcertant sur la première moitié de l’album et clairement très loin des espoirs soulevés par ce mystérieux « virage électro ». La proto-électro de Malkmus amuse d’abord sur un Belziger Faceplant conquérant et qui fait penser, en infiniment moins bon, à la prestation de Mark E. Smith avec Von Südenfeld. La voix en prend un coup mais on ne peut s’empêcher d’adorer ça quand Malkmus nous sert avec A Bit Wilder, un titre parfait de new wave, dark et chaleureux comme un tube de Human League. C’est chouette, c’est neuf, composé au synthé ; sans conteste la chanson la plus épatante livrée par Malkmus depuis une éternité. Viktor Borgia a de faux airs de Taxi Girl tandis que Come Get Me ressemble à une version passionnante et lo-fi d’un rassemblement de boy-scouts des années 70 où le chef de meute entonne un tube des Beatles, des Beach Boys (un faux air de God Only Knows) ou de Pavement, ce qui revient au même. Il faut un peu de temps pour se rendre compte que cet album est purement expérimental et fun et que son auteur ne va nulle part. On aurait bien pris trois ou quatre morceaux dans ce registre mais Forget Your Place assure une transition faiblarde vers une seconde moitié à travers laquelle Malkmus, sans doute effrayé parce qu’il avait vu avant (ou tout simplement parce qu’il n’avait pas d’autres morceaux dans le ton à placer), revient peu ou prou à ce qu’il a fait ces vingt dernières années. L’expérience tourne court et c’est un crève-cœur pour tout le monde.

Les Jicks n’y sont pas mais c’est tout comme. Rushing the Acid Frat ressort les guitares et ressemble à ces titres de transition psychédéliques que Malkmus posait ci et là sur les albums de Pavement et dont la fonction, malgré moultes études scientifiques très sérieuses, n’a jamais été vraiment identifiée. Love The Door marque le retour à une routine discrète et ennuyeuse, faite de crooning et de pop un brin flemmarde. On n’éprouve aucune tendresse à l’écoute de Bossviscerate qui est une énième chanson sympathique et californienne qu’on pourra écouter en buvant une bière légère avec une fille aux lèvres.  Ocean of Revenge est un poil plus convaincante avec ses rebondissements. On y retrouve même cette incapacité à terminer les chansons proprement qui caractérisait l’auteur dans ses meilleures années. Mais c’est aussi se satisfaire de peu. Il y a désormais autant d’excitation à entendre Malkmus faire ce type de pop qu’on en a à écouter le dernier album de PNL.

Histoire de nous faire mentir, Groove Denied se referme sur un Grown Nothing un brin privé de rythme mais qui  nous présente un Malkmus dans le plus simple appareil vocal, entouré de son synthé d’arrière-plan et de sa guitare californienne bavarde. Ce n’est peut-être le morceau le plus emballant du disque mais sans conteste celui qui a le plus à dire. Grown Nothing est un autoportrait flamand, réaliste et émouvant de ce qu’il reste de Malkmus aujourd’hui : « Come back to where you were you’ve been, i know. I’ve been trying to get back to you. It’s been decades and i’ve missed you. You were the man/ every women wanted you. Richest and the poorest too. In between i can do what you do… you were the fizz… » Est-ce que Malkmus parle de lui plus jeune, de sa volonté d’y revenir ou est-ce qu’il s’amuse de son ancien statut ?  Peut-être est-ce qu’il n’est plus aujourd’hui que ce type qui fait, du mieux qu’il peut, ce qu’il faisait hier. Son impuissance album après album est patente mais sa capacité à y retourner avec envie sa plus grande qualité. Peu importe le résultat en définitive, c’est la démarche qui compte et l’immanence du personnage. On ne perd jamais tout à fait ce qu’on a gagné hier. C’est ça qui est chouette.

A for Effort. B for Delivery. C for devotion. Assez du savoir-faire.     

Tracklist
01. Belziger Faceplant
02. A Bit Wilder
03. Viktor Borgia
04. Come Get Me
05. Forget Your Place
06. Rushing The Acid Frat
07. Love The Door
08. Bossviscerate
09. Ocean of Revenge
10. Grown Nothing
Écouter Stephen Malkmus - Groove Denied

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