C’est un disque comme un conte de fées ou comme dans ces scènes imaginaires où le héros/l’héroïne se balade en forêt et tombe par hasard sur la toilette innocente de nymphes au clair de lune. Il s’en dégage une beauté, une sincérité, une sensibilité et une fragilité qui n’ont pas d’équivalent et dont la contemplation vous projette immédiatement (et avec une certaine rudesse, si vous ne vous attendiez à rien, bien campés dans votre existence mondaine) dans un imaginaire qui conjugue le merveilleux, le délicat et le sensuel.
Prélude à l’après-midi d’un faune et moins si affinités. La réunion de Julianna Barwick et de Mary Lattimore, artistes qu’on connaissait assez mal avant l’an dernier (mais dont les travaux en solo en font des figures importantes de l’ambient contemporain), s’est tournée vers l’enregistrement d’un album en commun à l’occasion d’une résidence à Paris, au Musée de la Musique (Philharmonie). Les deux jeunes femmes ont eu l’occasion de côtoyer et d’utiliser pour quelques dates des instruments historiques, plus ou moins rares et disparus. C’est durant ce séjour parisien d’une petite dizaine de jours qu’ont été créés la plupart des morceaux qui constituent ce disque, Tragic Magic.
On y navigue, dans une sérénité presque totale, dans une bulle portée par une harpe gracile et cristalline (une harpe… quoi) et la voix lointaine d’une Julianna Barwick, dont la présence hante littéralement les morceaux. La fascination qu’exerce la jeune américaine (on ignore son âge si elle en a un) sur nous et nos oreilles est totale. Les aplats de synthé ajoutés à la harpe forment un mur d’eau et de perles entre nos sens et la déesse inatteignable. Elle chante tantôt comme une jeune Björk sans effets de manche ni ostentation, tantôt comme une princesse médiévale. D’autres fois, Julianna Barwick est plus un fantôme qui vient grincer dans les couloirs du manoir. L’ensemble est ravissement plus que ravissant, “s’écoulant” devant nous comme on contemplerait une cascade ou un ruisseau de miel. La chanteuse a officié dans sa jeunesse dans des églises et cela s’entend sur l’ouverture sacrée, Perpetual Adoration, tombeau de cinq minutes et quelques qui capte immédiatement notre attention.
On y entre ici en se déchaussant et en laissant son agressivité et ses armes au vestiaire. Tragic Magic est un disque d’abandon et d’agonie, de jubilation et de flottement. Certains morceaux sont un peu trop longs pour ce qu’ils ont à dire et n’échappent pas à une forme de morosité (The Four Sleeping Princesses) mais ce ne sont clairement pas les plus nombreux. On navigue partout ailleurs dans un monde alternatif, devant un écran de voiles et de soie. Rachel’s Song est sifflé/chanté avec une finesse et un minimalisme qui renvoie Micheline Dax à ses études. Les deux femmes prennent leur temps (les morceaux sont souvent assez longs, 5 ou 7 minutes) et développent des ambiances ralenties, troubles et au sein desquelles les progressions sont lentes et périlleuses. Il se dégage de l’ensemble un sentiment chaleureux d’harmonie mise à distance, d’apparitions réconfortantes mais éphémères, de caresses fugaces.
D’aucuns trouveront que Haze With No Haze est juste fumeux et prétentieux mais on peut tout aussi bien se laisser faire et tenter de repousser l’enchantement en se mettant du persil dans les oreilles. Cette recherche ambient n’est pas exempte de qualités mélodiques. Des grappes de notes forment des motifs, des refrains invisibles, des schémas entêtants. Il y a de la poésie sur Temple of the Winds et une inquiétude galactique sur l’étrange Stardust, véritable curiosité du disque sur lequel le duo s’aventure presque dans un territoire mainstream (n’exagérons rien) et néo-pop. Comme pour s’excuser, Tragic Magic se referme sur le mystérieux brouillard d’un Melted Mood, violet et triste. Si la magie est triste et tragique, elle agit aussi en couleurs et au coeur des choses, pour soigner et accompagner. On voyage avec les fées, avec les morts, avec les gosses, là où le bruit ne vient pas. Julianna Barwick et Mary Lattimore ont composé un disque de rêve. Pas parce qu’il est parfait, loin de là. Mais parce qu’il ne peut pas s’écouter en étant réveillé.
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Liens | |
| 01. Perpetual Adoration 02. The Four Sleeping Princesses 03. Rachel’s Song |
04. Haze With No Haze 05. Temple of The Winds 06. Stardust 07. Melted Moon |
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