Theodore Shapiro / The Housemaid Vol 1. & 2.
[Lionsgate Entertainment]

6.7 Note de l'auteur
6.7

Theodore Shapiro / The Housemaid - La Femme de MénageCelui qui a dit un jour que la musique du film comptait pour 50% de son succès n’avait pas totalement faux. Mais cela ne vaut évidemment pas pour tous les films. Il y a des films mal fichus où la musique assure plus de 80% du boulot et d’autres, bons et/ou mauvais, où elle n’a aucune prise sur ce que vous éprouverez. S’agissant de The Housemaid / La Femme de Ménage, étrange thriller aux allures rétro, faux frisson érotique et vrai joli téléfilm tordu en mode nanar de riches, la musique fait… presque tout, c’est-à-dire à peine moins que les deux arguments majeurs du film que sont : 1/ d’être l’adaptation d’un livre à succès de Freida McFadden, sorti en 2022, et prolongé dans une trilogie fameuse 2/ de présenter au casting l’actrice la plus sexy du moment, Sydney Sweeney. Une réputation, des nichons et du bon son, c’est à peu près l’équation qui définit cette affaire et fait de ce film un divertissement tout à fait acceptable et qui se regarde avec plaisir, en couple ou en solo, selon sa situation.

La femme de ménage est aussi et enfin l’occasion de s’intéresser au travail de Theodore Shapiro, compositeur américain majeur que, pour une raison qu’on ignore, on n’a pas encore distingué ici. Shapiro est pourtant l’homme derrière la musique de chefs-d’œuvre du cinéma US tels que la quasi totalité des films réalisés ou portés par Ben Stiller (depuis le génial Dodge Ball jusqu’à Walter Mitty en passant par Zoolander et Tropic Thunder) ou Paul Feig (Ghostbusters, Spy etc) qui l’invite ici. Avec une excellente base organisée autour du piano et de l’électro, Shapiro est le compositeur qu’il vous faut si vous voulez une BO légère, qui ne se prend pas au sérieux, au service d’une comédie intelligente donc, ou d’un film à “double fond”, c’est à dire un film qui aurait besoin de se faire passer pour quelque chose qu’il n’est pas avant de révéler sa vraie nature : une pochade qui devient un drame, un machin cousu de fil blanc qui verse dans autre chose avec un bon twist. Shapiro est celui qui tisse de vraies fausses ambiances qui à la réécoute prendront une tournure presque opposée à la façon dont vous les aurez entendues/accueillies la première fois et c’est donc tout naturellement qu’il excelle dans ce monument de faux-semblants qu’est The Housemaid. Sans divulgâcher l’intrigue du film, disons que la BO et le film démarrent comme un conte de fées presque trop beau pour être honnête. Une jeune femme qui sort de prison et vit dans sa voiture a la chance de décrocher (en bidonnant son CV) un job de housemaid… que techniquement on traduirait plutôt par gouvernante… que par femme de ménage, dans une famille très riche pas très loin de New York, les Winchester. La famille est composée d’une épouse, sorte de décalque quelque peu abîmé de l’héroïne (blonde, jolie, mais juste un peu moins….), d’un mari “dans la tech” bodybuildé et comme sorti d’une couverture d’un roman Harlequin et d’une petite fille boulotte à l’expression incertaine. Boulot idéal, famille idéale mais évidemment…. secret à secret et demi. La belle histoire va se décomposer ou double-décomposer autour de deux axes forts que seront 1/ une histoire de boules à nichons entre the femme de ménage et le musculeux maître de maison 2/ un drame domestique torturo-socialo-féministe à tiroir magnifique de complexité scénaristique… et tout de même très improbable.

La musique de Shapiro a pour fonction ici de servir l’enchantement du début et son retournement/détournement, tout en accompagnant aussi les morceaux de bravoure que seront les scènes de sexe du milieu (et leur prélude romantique posé dans le sublime piano solo de Theater qui nous donne envie d’emmener notre maîtresse à l’opéra) et les délires horrifico-horribles du final. Et le moins que l’on puisse dire est que cela fonctionne à merveille. La bonne idée de Shapiro est de s’associer à la chanteuse Caroline Shaw pour afficher ses intentions heureuses tout en les rendant suffisamment suspectes pour qu’on gobe l’inversion qui viendra. Cela démarre ainsi avec les très bons, The Privilege of Teeth et Grand Tour qui nous rappellent le travail de Anthony Willis sur Saltburn, autre film qui jouait sur le rapport de classes. La voix de Shaw, chanteuse et compositrice majeure travaillant souvent entre classique et pop, nous permet d’entrer dans le rêve par la même porte que Sydney Sweeney et de nouer une immédiate et très puissante identification avec l’héroïne. Elle réussit ainsi à faire avec des moyens minimalistes (quelques notes de piano, un chant près/lointain onirique et désincarnée) le prodige de la littérature populaire auquel appartient le bouquin qui consiste à parler intimement aux gens à partir de personnages clichés. Cette entrée se fait ici à une vitesse hallucinante et virtuose, avec la même force et la même valeur que le “il était une fois” des contes. La grammaire Shapiro est simple mais efficace, presque kitsch et badine telle qu’elle se présente sur That Will Be That, pièce un peu générique comme les suivantes et qui a tendance à distiller de petites indications paraphrasant l’image. Enzo amène un soupçon d’inquiétude “fausse piste” pour nous laisser penser que le jardinier aux sourcils broussailleux et au physique ombrageux a quelque chose à cacher. Cet environnement de téléfilm se prolonge sur l’écran et en musique sur une bonne partie du score jusqu’à ce qu’au milieu du volume 1 de cette BO en 2 morceaux (d’une vingtaine de minutes chacune), on n’atterrisse sur autre chose.

Musicalement, Shapiro se contente de manier ses deux techniques favorites : l’effacement des notes, l’extinction ou le silence au service de l’introduction de la bizarrerie ou du changement d’ambiance (je ralentis le rythme, je crée des échos et des bourdons électro, j’espace les notes) et la modulation du choeur de femmes… pour servir ses effets. C’est répétitif, peut-être un peu chiche mais ça marche assez bien et ça permet surtout d’étirer à moindres frais une intrigue qui sur l’écran est beaucoup trop longue à se mettre en place et à se transformer. On sait tous assez vite que Musclor est chelou. Mais on doit tout de même nous faire avaler sa transition romantique pour aborder avec un minimum de conviction les quinze minutes où lui et le femme de ménage baiseront dans deux ou trois positions peu acrobatiques sur les lieux de tournage. La bascule qui est brutale sur l’écran est atténuée musicalement par une approche pointilliste et in petto, exprimée sur les anodins Nina Cant Know et l’intéressant Leave Now, construit sur un schéma de tragédie crescendo.

Le volume 2 s’ouvre, en suivant pas à pas le scénario, sur une reprise de l’enchantement du début plutôt géniale (I’ll Learn) qui sonne comme la première fois… mais en exprimant évidemment tout le contraire. La variation apportée par Shapiro aux quelques notes de piano inaugurales est aussi remarquable que la transition en mode épistolaire qui introduit une autre temporalité narrative (A Letter To Cece). Ce qui est assez artificiellement amené dans le film (et peut faire sortir le spectateur du récit) est plutôt atténué par le travail de Shapiro, lequel contribue ainsi à nouer les bouts de ficelle entre eux. La musique y gagne une fonction de colmatage des raccourcis scénaristiques mais ne dissimule pas tout à fait les ratés d’ensemble. Les pièces s’allongent pour qu’on comprenne ce qui se passe. Les thèmes sont plus amples et Shapiro a plus d’espace pour travailler, ce qui nous donne de belles séquences enchaînées, toujours soulignées par l’excellente Caroline Shaw. Même si le schéma est répétitif, on trouve au milieu de ce volume les plages les plus variées. Quelques percussions agitent la surface de Don’t Worry About It et on sent que le déchaînement est proche à partir de Consequences. Malheureusement, on doit s’avouer déçus par le traitement du final qui manque d’intensité et de punch et semble, comme dans le film, une affaire entendue et comme en pilotage automatique.

Si on comprend bien l’intention de Feig et Shapiro, il s’agit de ne pas nourrir le crescendo en se la jouant flonflons et percus à la Hans Zimmer. Soit, mais la musique en prenant le contrepied de l’excitation des personnages désamorce l’effet dramatique en créant une mise à distance du sujet (validée par la narration qui referme le film et laisse envisager les “épisodes à venir” de lutte anti-viriliste) qui nuit au rythme. Ce n’est pas raté mais quelque peu décevant. On aimerait entendre Shapiro sur des tempos plus enlevés et dans un registre différent aussi sur ce film. D’un point de vue cinématographique, le compositeur sert le propos du réalisateur mais n’arrive pas tout à fait à contrebalancer le manque de chair (et on ne parle pas là de Sydney Sweeney ici) et de matérialité des enjeux qui affaiblissent le dernier tiers du film.

Cette BO reste un bon exemple de ce qu’on peut faire de bien pour servir les intentions d’un réalisateur et la dramaturgie d’une histoire, avec tact et une relative subtilité. Shapiro y témoigne de son adaptabilité mais peut-être aussi d’une approche du travail trop modeste pour qu’on s’extasie sur son apport. Pour les amateurs de BO, c’est évidemment une faiblesse. De tout ça, on ne se souviendra sans doute plus jamais… après l’avoir pensé. Ce n’est ni bien ni mal, juste une façon comme une autre de perdre son temps.

Tracklist
Liens
Volume 1
01. The Privilege of Teeth
02. Grand Tour
03. That Will Be That
04. Move In The Day
05. Enzo
06. Can’t Sleep
07. Acute Psychosis
08. Theater
09. Nina Cant Know
10. Leave Now
Volume 2
01. You’ll Learn
02. A Letter To Cece
03. Untamed Roots
04. Follow The Rules
05. Dont Worry About It
06. Consequences
07. Andrew Uncaged
08. The Fall
09. Make A Life For Yourself
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